Qui sème le vent

Qui sème le vent de Marieke Lucas Rijneveld aux Éditions Buchet . Chastel

Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Daniel Cunin

” Malgré la douleur et la petite décharge électrique qui traverse mon corps, je réprime mes larmes. Pleurer sur mon sort et ne pas pleurer Matthies , ce ne serait pas juste. Il ne m’en coûte pas moins un sacré effort. Suis-je en train de devenir aussi fragile que le service de maman ? Va-t-il falloir qu’on m’enveloppe dans des journaux quand je me déplace au collège ? Montre-toi solide, je me chuchote à moi-même. Sois solide. “

Juste avant Noël, après avoir fait un vœux qui va par la suite lui apporter une montagne de chagrin et de culpabilité, Parka, une jeune fille de 10 ans perd son frère.

La vie n’était déjà pas facile à la ferme pour cette famille de paysans, protestante, stricte et pieuse, mais depuis ce drame tout semble partir à vau – l’eau.

Leur religion leur interdisant tout épanchement, cette famille perclus de douleur se renferme portant le deuil comme une malédiction qu’elle semble avoir méritée.

[…] le sourire de papa se dissout dans la peau de son visage jusqu’à tout à fait disparaître. Il y a des gens dont le sourire reste visible, y compris lorsque la tristesse les habite. Aucune main, on observe le phénomène inverse. Ils ont l’air triste y compris quand ils sourient, à croire qu’une main a posé demi-carré à la commissure de leurs lèvres puis tracé deux lignes obliques vers le bas.

– Les morts, on n’en parle pas, on se les remémore.

À travers la voix de Parka, nous plongeons au cœur de cette tragédie familiale, accompagnant jour après jour leurs souffrances.

” Entre mes cils, je zieute papa, il a les joues mouillées. S’agit-il de prier, non pour les produits de la nature, mais pour la récolte du village, c’est à dire pour que les enfants d’ici deviennent grands et forts ? Papa se rends compte qu’il ne s’intéresse guère à ses champs, qu’il en a même laissé un disparaître sous les eaux. En plus de nourriture et de vêtements, les enfants ont besoin d’attention. Ce que papa et maman semblent oublier de plus en plus. “

Ce que j’en dis :

Douloureuse est le premier mot qui me vient à l’esprit après cette lecture. Car si j’ai été admirative devant la plume de cette jeune auteure qui vient de recevoir l’international Booker Prize pour ce premier roman à l’âge de vingt-neuf ans, j’avoue avoir eu beaucoup de mal à m’attacher à ce récit habité par tant de désolation.

Terriblement anxiogène, cette histoire bouleversante m’a submergé de désespoir, et m’a lecture est devenue laborieuse, j’avais hâte de quitter cette famille tant leur chagrin m’envahissait insidieusement.

J’en ressors du coup quelque peu mitigée tout en étant consciente d’avoir entre les mains un roman atypique, rude, âpre, avec le pressentiment que Qui sème le vent récoltera de nombreux lauriers.

Difficile de disserter davantage, mais cette dose d’encre si noire soit-elle fera beaucoup parler d’elle c’est assuré.

Pour un premier roman c’est assez épatant.

Une jeune auteure qui possède une plume extraordinaire, très prometteuse, à suivre c’est certain.

Pour info :

Marieke Lucas Rijneveld, 29 ans, a grandi dans une famille protestante aux Pays-Bas, et vit aujourd’hui à Utrecht.

Ce prodige des lettres néerlandaises, célèbre pour ses recueils de poésie, travaille dans une ferme et se consacre à l’écriture.

Je remercie les Éditions Buchet.Chastel pour cette découverte surprenante.

Histoire du fils

Histoire du fils de Marie- Hélène Lafon aux Éditions Buchet . Chastel

” Gabrielle sait garder la bonne distance, avec les voisins, et avec la famille, avec les hommes, ce fut une autre affaire, qui se conjugue désormais au passé. »

André, fils d’un père inconnu et de Gabrielle , la mère qui reste éloignée de lui.

Très éloignée, au point de vivre à Paris après l’avoir confié à Hélène sa sœur.

Entouré de ses cousins et cousines, son oncle et sa tante, il grandit, loin de cette mère absente qui le retrouve tout de même chaque été, lorsqu’elle vient passer les vacances près de sa famille.

Les années passent, André s’interroge sur ce père qu’il n’a pas connu, cette absence lui pèse, malgré les instants de bonheur qui ont jalonné sa vie.

En remontant le fil de temps, entre Figeac dans le Lot, Chanterelle et Aurillac, dans le Cantal, et Paris, André part à la découverte des secrets de sa mère, pour tenter de rencontrer cet homme de l’ombre qui hante sa vie.

Ce que j’en dis :

Retrouver la plume singulière de Marie Hélène Lafon est toujours un pur bonheur.

C’est une véritable conteuse qui nous raconte de grandes histoires avec peu de mots.

À travers ce puzzle, elle nous dépeint sur trois générations, l’histoire d’une famille auvergnate, avec ses non-dits, ses secrets, ses mystères. L’histoire d’un fils, avec une mère aussi réservée que ce père absent.

Elle explore avec délicatesse la place que s’approprient les parents de substitution, le malheur des uns faisant le bonheur des autres.

Pour finir par mettre une dernière pièce, pour que le tableau soit enfin digne des plus beaux arbres généalogiques.

Un magnifique quête du père que je vous encourage à découvrir.

Pour info :

Marie – Hélène Lafon est professeur de lettres classiques à Paris.

Elle est l’auteure de 13 romans et fictions, publiés chez Buchet . Chastel.

Elle est traduite régulièrement en Espagne, Italie, Suède, Grèce, Pologne, Allemagne et Russie et ses livres sont suivis en poche par Folio.

En octobre 2020. Marie – Hélène Lafon recevra le Grand Prix de la Société de gens de lettre pour l’ensemble de son œuvre littéraire.

Je remercie les Éditions Buchet . Chastel pour cette divine lecture.

Une vie et des poussières

Une vie et des poussières de Valérie Clo aux Éditions Buchet . Chastel

” Un soir, il y’a quelques semaines, avant de partir, elle m’a apporté ce carnet. J’ai adoré sa couverture en cuir marron, ornée de belles fleurs colorées. Elle s’est dit qu’une ancienne journaliste devait sans doute aimer écrire. Je l’ai prise au mot et, depuis, je me suis remise à l’écriture. J’avais oublié le plaisir que c’était. “

Mathilde vient d’être placé dans une maison de retraite. Pas facile au départ de se retrouver avec tous ces vieux (comme elle dit), alors elle s’attache à Delphine, une aide soignante qu’elle baptise Maryline en souvenir de l’actrice.

 » Depuis que je suis ici, j’ai le temps de penser. Je n’ai même que cela à faire. Penser et observer. Et je peux vous assurer que ce que je vois n’est pas triste. Il y a de sacrés énergumènes qui vivent dans cet établissement. Je ne savais pas que cela pouvait exister des zozos pareils. Personne n’a idée de ce qui se passe en fin de parcours. Je crois surtout que l’on a pas envie de le savoir. On nous cache, il ne faudrait pas que l’on vienne gâcher la fête. C’est comme si on entrait dans un monde invisible. “

Même si la mémoire de Mathilde lui fait parfois défaut, elle n’en demeure pas moins lucide, et avec beaucoup d’humour elle nous raconte sa vie passée et présente à travers le journal que Maryline lui a gentiment offert. Une façon comme une autre de laisser une trace de son passé sur terre et de répondre un peu à toutes les interrogations de sa fille.

” Lorsque je regarde mes compagnons de la dernière heure, je me demande si eux aussi ont des questions sans réponses à l’hiver de leur vie. Des choses non résolues, des haines toujours vivaces, des regrets, des remords, des rancœurs ? Des histoires de famille insolvables ? Des traumatismes encore présents ? Des nœuds dans leur cœur, impossible à défaire, qu’ils emporteront avec eux dans leur tombe ? Il y en a de si coriaces qu’ils sont capables de leur survivre et de venir hanter l’âme de leurs enfants. “

Entre hier et aujourd’hui, Mathilde partage avec nous ses souvenirs douloureux de son enfance pendant la guerre mais aussi sa vie actuelle où chaque jour apporte son lot de joie et parfois de peine.

Un magnifique portrait de femme et un bel hommage à ces maisons de retraites trop souvent oubliées.

Ce que j’en dis (aussi) :

Comme chacun a pu se rendre compte, vieillir n’est pas une partie de plaisir, et lorsque l’on se retrouve comme Mathilde placée en EPHAD, ce n’est guère réjouissant, comme j’ai pu le constater à maintes reprises au cours de mon travail.

À travers ce sublime portrait de femme, Valérie Clo nous confronte à tout ce qui peut survenir en fin de vie, sans larmoiement, avec élégance, humour et beaucoup de tendresse.

De la vieillesse qu’il faut supporter, au placement en maison de retraite, à la culpabilité de la famille, à toutes ces interrogations qui persistent et tous ces souvenirs qui ont du mal à lâcher prise même quand la mémoire se défile.

Sortie avant le confinement, ce récit m’a profondément touché car il a pris suite aux événements actuels, une résonance particulière et m’a rapproché un peu plus de tous les anciens que je côtoie pour un embellissement capillaire.

D »une justesse extraordinaire, ce roman nous conforte à ne surtout pas oublier nos aînés et à saluer toutes les personnes qui prennent chaque jour soin d’eux.

Découvrez le vous aussi, avant que notre vie parte en poussière…

Pour info :

Valérie Clo vit à Meudon.

Depuis plusieurs années, elle est art-thérapeute et intervient auprès de publics en grandes difficultés.

Je remercie les Éditions Buchet Chastel pour ce roman de toute beauté.

Aotea

Aotea de Paul Moracchini aux Éditions Buchet.Chastel

” (…) Justin coupe la parole à tout va. Le voilà parti dans l’un de ces récits culino-historiques sur Aotea. Je dois dire que « son île de cœur » réunit beaucoup de qualité qui nous sont chères. C’est un concentré de tous les plus beaux paysages de Nouvelle-Zélande répartis sur trente-cinq kilomètres de côtes. Entre mer et montagne, on y compte une très faible densité de population, à la mentalité rebelle face à la toute-puissante Auckland, qui n’est qu’à quelques miles. Et puis c’est une formidable destination pour la pêche. C’est toujours pareil : là où il y a peu d’hommes, il reste de la place pour la vie. “

C’est sûr cette île paradisiaque découverte par les Maoris, dans un manoir néo-zélandais en cours de rénovation que se retrouve un trio d’amis le temps d’un été. Justin, Bradley et Joshua, trois hommes aux caractères très différents mais liés par certaines passions communes, notamment la pêche.

Ce nouvel été s’annonçait plutôt bien, mais une ombre apparaît au tableau. Cassandra, l’ex-compagne de Bradley a disparu.

Une étrange ambiance s’installe, chacun s’interroge et un climat de suspicion plane sur le manoir.

Et si l’un d’entre-eux était responsable de cette disparition plutôt étrange ?

Je songeais à mes amis, mes deux véritables amis. Je songeais au fait que j’avais réussi à les réunir sous le même toit, et que cet été passé tous les trois ensemble resterait le plus important et le plus beau de toute ma vie. Rien ne serait plus jamais pareil. J’avais su cristalliser ce pur moment d’amitié. Nous étions forts de notre alliance, unis face à l’inconnu. Nous resterions inséparables, soudés, envers et contre tous ! Et toutes les patrouilles de police, tous les drames, tous les malheurs du monde, n’y pourraient rien changer. “

Leur amitié est mise à l’épreuve, et risque d’imploser lorsque la vérité fera surface…

Ce que j’en dis :

Aotea, le magnifique roman de Paul Moracchini, est apparu dans le paysage littéraire juste avant le confinement, caché subitement tel un immense nuage qui recouvrirait cette île pour resurgir enfin une fois l’éclairci revenu après un terrible orage.

Une fois propulsé sur cette île, vous découvrirez des paysages de toute beauté mis en valeur par la plume singulière de l’auteur, tout en partageant la vie de ces trois hommes déjà malmenés par leurs névroses personnelles, qui se retrouvent confrontés à une disparition inquiétante.

Pourtant soudés par une belle amitié, ce trio se redécouvre jour après jour et laisse apparaître quelques failles qu’il sera peut-être difficile à combler.

Cette excursion littéraire nous plonge au cœur de la nature et nous révèle de façon pertinente comment elle façonne les hommes, pouvant parfois les élever au sommet pour subitement les détruire lorsque le destin s’en mêle.

C’est beau, c’est fort et terriblement touchant. Une aventure extraordinaire où le tragique côtoie le sublime, l’amitié côtoie la trahison, un univers paradisiaque où les désenchantés tentent de s’accrocher pour survivre avant la chute qui risque de les détruire.

Une très belle découverte, le genre de roman qui m’enchante autant par son style que par son histoire, alliant douceur et noirceur, aussi captivant qu’intrigant, dans un décor naturel auprès d’êtres tourmentés.

J’ai adoré et il serait vraiment dommage que vous ratiez ce voyage à Aotea en attendant les jours d’après…

Pour info :

Paul-Bernard Moracchini vit entre la Corse et Nice. Auteur-compositeur-interprète de profession, il ne se conforme pas aux cadres d’une carrière bien ordonnée. Il préfère régulièrement prendre la tangente pour se retrouver en pleine nature.

Ancien lauréat du PJE, il a publié son premier roman, La fuite, également aux Éditions Buchet/Chastel.

Je remercie les Éditions Buchet/Chastel pour cette lecture enivrante.

Les rues bleues

Les rues bleues de Julien Thèves aux Éditions Buchet.Chastel

“ Cette ville, qu’on appellera Paris, il n’y aura pas d’ambiguïté, coulait lentement entre deux rives, depuis des siècles, depuis des années, elle coulait lentement de jour en jour, vers sa destruction prochaine. ”

Souhaitant quitter sa province, notre narrateur est “ monté “ à Paris, dont il tombe très vite amoureux. Un amour qui ne cesse de grandir de 1989 à 2019.

Loin du cocon familial étouffant, il va pouvoir s’affirmer et découvrir les joies de la vie parisienne et ses plaisirs nocturnes.

Je deviens petit à petit un gay, un pédé, c’est le nom qu’ils se donnent, qu’on nous donne, qu’on se donne.

Tout ça m’attire irrémédiablement.

Cette culture.

Ces corps, bien sûr, mais surtout ce monde.

L’appel de la nuit.

Tout réinventer. “

Il partage avec nous ses souvenirs et nous offre une radiographie de Paris du côté architectural, historique mais aussi du côté social.

Comment le corps change, insensiblement ? Comment les amitiés se forment, se défont ? Comment une ville ne change pas – et en même temps se transforme ?

Au fil des pages, ses souvenirs prennent vie et réveillent les nôtres.

Paris s’illumine, scintille, mais parfois Paris souffre, Paris brûle, tombe de douleur mais toujours se relève.

“ Paris est à nous, plus que jamais, cela valait le coup d’y vivre, d’attendre, de ne pas se décourager, elle nous a tant apporté, la ville. ”

C’est l’histoire d’un homme et de sa ville, une bien belle histoire d’amour…

Ce que j’en dis :

Voilà tout à fait le genre de récit qu’il me plaît de découvrir. À travers cette plume très musicale, qui slame tout en poésie, on découvre l’histoire d’un homme mais aussi celle de sa ville de cœur.

Immanquablement, ses pensées, ses souvenirs réveillent les nôtres enfouis parfois très profondément et s’illuminent avec un brin de nostalgie.

On découvre son passé, où s’invite le nôtre, son histoire, tous ces moments mis bout à bout et font de ces instants de vie une grande histoire, un peu comme si parfois l’auteur nous interpellait : « tu te souviens ? ».

Lui se souvient autant que possible, du bon comme du moins bon, du long chemin parcouru à travers les ans, de sa ville qui comme lui se métamorphose au rythme des saisons, des jours, des années.

Le passé se mêle au présent et nous transportent dans le tourbillon de la vie avec une douce mélancolie le temps de trois décennies.

Un magnifique roman qui m’a fait penser au roman de Richard Bohringer : “ C’est beau une ville la nuit ” mais aussi à “ Paris est une fête ” d’ Ernest Hemingway, de beaux souvenirs de lecture auxquels“ Les rue bleues ” de Julien Thèves se rajoutent.

Une belle balade avec notre narrateur dans le Paris d’hier et d’aujourd’hui, que je vous invite fortement à découvrir.

Pour info :


Julien Thèves est né en 1972 à Strasbourg.

Il travaille dans la communication, dans l’édition, à la radio. Ses textes sont lus au théâtre, adaptés au cinéma et diffusés sur France Culture.

Il a reçu le prix Marguerite Duras pour son roman, Le Pays d’où l’on ne revient jamais.

Je remercie les éditions Buchet Chastel pour cette belle virée parisienne pleine de charme.

Après le monde

Après le monde d’Antoinette Rychner aux Éditions Buchet Chastel

Le 5 novembre 2022, un samedi, soixante mille personnes sont mortes dans un ouragan frappant la baie de San Francisco. Celles qui survécurent s’empressèrent d’envoyer le message « Je suis en sécurité » à tous leurs contacts. Celles qui n’avaient ni famille ni amis là-bas reçurent tout au plus une notification émise par leur application d’information en continu : Oakland et San José étaient détruites, avons-nous lu.

Une vague compassionnelle a relié nos cœurs et nos écrans.

Dans notre majorité, nous pensions en rester là. “

Tout à commencé sur la côte ouest des États-Unis, lorsqu’un cyclone d’une ampleur phénoménale ravagea toute la baie de San Francisco.

Les dégâts sont d’une telle importance que les assurances ne peuvent plus faire face aux remboursement, et tombent en faillite, puis c’est tout le système financier américain qui s’effondre, entraînant dans sa chute le système mondial.

Mois après mois, les catastrophes s’enchaînent, plus d’argent, plus de sources d’énergie, plus de communications, les conditions climatiques deviennent désastreuses…

En quelques mois, notre monde tel que nous le connaissions disparaît.

En s’inspirant des théories de la « Collapsologie » (étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder), l’auteure bâtit son roman, nous racontant en alternance l’avant et l’après catastrophe à travers deux voix féminines .

” Pour décrire le monde qui les entourait, tous les témoignages comptaient. Elle s’efforçaient de retracer l’histoire récente de la région, mais ce qui les intéressait le plus, c’était le précieux matériau offert par les itinérants et personnes de passage, en particulier ceux venus de loin, qui avant-dernière s’établir à Meuqueux avaient traversé toutes sortes de territoires. Entre recoupements et passionnantes discordances, ces récits-là leur permettaient, lorsqu’elles les combinaient à l’expérience des formes sociales rencontrées de Maramures à La Chaux-de-Fonds, d’extrapoler ce qui se passait à large échelle. “

C’est l’histoire de survivants qui tentent de reconstruire un monde dans des conditions difficiles où il faut d’une part tout réinventer mais surtout faire face parfois à la barbarie.

Ce roman extrêmement perturbant pour ma part, tellement visionnaire fait étrangement écho à la série ” L’effondrement “ diffusée en novembre 2019.

L’auteur nous offre un conte cauchemardesque et pose un regard avisé et terrifiant sur ce futur si proche et invite le lecteur à s’interroger, à réfléchir, peut-être même à prendre certaines précautions en cas où…

Plus le temps passe, plus les catastrophes diverses à travers le monde se suivent, plus on s’approche de l’effondrement.

Antoinette Rychner, véritable prophète nous emporte dans le monde d’après et ce n’est guère accueillant.

Un récit fort qui me hante encore…

Pour info :

Antoinette Rychner est née en Suisse en 1979.

Après des études à l’Institut Littéraire Suisse, elle se consacre à l’écriture dramatique et romanesque. En 2013, elle a obtenu le prix SACD de la dramaturgie de langue française pour Intimité Data Storage (Les Solitaires Intempestifs).

Après cinq pièces de théâtre, un recueil de nouvelles et un roman épistolaire, elle a publié en 2015 son premier roman, Le Prix, dans la collection Qui Vive. Il a obtenu le prix Michel-Dentan et le prix suisse de littérature 2016, les deux plus importantes récompenses littéraires de Suisse romande. 

Après le monde est son deuxième roman paru chez Qui Vive-Buchet/Chastel.

Je remercie Nathalie et les Éditions Buchet Chastel pour cette belle découverte.

La prière des oiseaux

La prière des oiseaux de Chigozie Obioma aux Éditions Buchet.Chastel

Traduit de l’anglais par Serge Chauvin

” La nuit à l’est était tombée, et la route devant et derrière lui était drapée d’un châle de ténèbres. (…) Il avait entendu dire, quelques jours plus tôt, qu’en cette saison des pluies, féconde entre toutes, une crue du fleuve avait noyé une femme et son enfant. D’ordinaire il n’accordait guère de crédit aux rumeurs tragiques qui circulaient en ville comme une pièce de monnaie pipée, mais cette histoire-là s’était gravée dans son esprit pour une raison que même moi, son chi, je ne pouvais saisir. À peine parvenait-il au milieu du pont, obnubilé par cette mère et son enfant, qu’il vit une voiture garée près du parapet, une portière grande ouverte. Il ne distingua d’abord que le véhicule, son habitacle sombre, et un point de lumière reflété sur la vitre du conducteur. Mais en détournant les yeux il aperçut, vision terrifiante, une femme qui tentait d’enjamber le garde-fou. “

Au Nigeria, Chinonso un jeune éleveur de volailles, de retour du marché, aperçoit sur le pont qu’il s’apprête à traverser, une jeune et belle femme sur le point de se jeter dans le vide. Afin de lui faire changer d’avis, il sacrifie deux de ses plus précieux poulets et les jette du pont, dans les eaux en contrebas. Ndali, la jeune femme semble touchée par le geste de cet inconnu et renonce à son geste.

Ce soir là, ils tombent amoureux. Un lien d’une force inouï va les lier à jamais.

(…) quand je vis le cœur de mon hôte actuel s’embraser d’un feu semblable, je pris peur car je connaissais la puissance de ce feu, une puissance telle qu’à terme rien ne pourrait plus l’éteindre. (…) Je craignis que l’amour, une fois pleinement épanoui dans son cœur, ne l’aveugle et ne le rende sourd à mes conseils. Et je voyais déjà l’amour commencer à le posséder. “

Mais hélas pour Chinonso, il n’est qu’un simple éleveur, alors que Ndali vient d’une riche famille qui ne tolère absolument pas cette relation.

Afin de se faire accepter par cette famille qui ne cesse de l’humilier, il va reprendre ses études à Chypre après s’être séparé de tous ses biens. Mais rien ne va se passer comme prévu, et il ira de désenchantement en désenchantement…

Ce que j’en dis :

” Ô Mmalitenaogwugwu, les anciens disent que si on garde un secret trop longtemps, même les sourds finiront par l’entendre. “

Alors il est grand temps que je vous parle de ma toute première lecture de l’année 2020 que je gardais secrète jusqu’à sa sortie en librairie.

Ce roman extraordinaire est également on ne peut plus surprenant, puisque c’est à travers la voix du Chi de Chinonso, son esprit protecteur selon les croyances igbo, que nous allons la découvrir.

Ce narrateur centenaire remonte le temps et nous comte le destin de son hôte, un destin jalonné de joie, d’amour, d’espoir, d’injustice, de peine, de colère, de trahison.

Et pourtant Chi veille et apporte à chaque épreuve toute son expérience et sa sagesse.

Une sagesse qui m’a gagné peu à peu, comme si le Chi avait le pouvoir de transmettre également ses précieux conseils aux lecteurs.

” Ô Ikukuamanaonya, l’impatience est l’un des plus curieux traits de l’esprit humain. Elle est une goutte de sang vicié dans les veines du temps. Elle domine tout et rend l’homme incapable de faire quoi que ce soit, sinon supplier le temps de passer plus vite. Un événement retardé par le cours naturel du temps ou par une intervention humaine finit par obséder l’esprit d’une personne. Il pèse sur le présent jusqu’à l’annihiler. (…) L’homme anxieux et impatient tente de percer l’avenir en gestation, de connaître l’événement qui n’a pas encore eu lieu. Avant le voyage, il se voit déjà dans le pays. Il s’imagine danser avec les habitants, goûter la cuisine locale, admirer les paysages. Telle est l’alchimie de l’impatience, fondée sur une personne, celle d’un événement ou d’une rencontre qu’on ne supporte pas devoir attendre. Bien des fois j’ai vu cela. “

Ce récit bouleversant nous emporte tel un comte, nous éblouis par sa grâce, nous charme par plume divine et son style flamboyant jusqu’à nous déchirer le cœur à la fin de cette quête tragique.

C’est puissant, terriblement beau et c’est un énorme coup de cœur que je vous encourage à découvrir.

J’ai de ce pas commandé à mon dealer préféré son premier et précédent roman : Les pêcheurs.

Pour info:

Chigozie Obioma est né en 1986 au Nigeria, et vit désormais aux États-Unis où il enseigne le creative writing.

Son premier roman, Les Pêcheurs (L’Olivier, 2016), finaliste du Booker Prize, lui a valu une reconnaissance mondiale.

La prière des oiseaux, son deuxième roman, a lui aussi figuré dans la « short list » du prestigieux prix et a été traduit dans douze pays.

Je remercie Claire et les Éditions Buchet . Chastel pour cette épopée éblouissante.

“ Ce qu’elles disent ”

Ce qu’elles disent de Miriam Toews aux Éditions Buchet . Chastel

Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné

” Les réunions ont été organisées à la hâte par Agata Friesen et Greta Loewen en réaction aux étranges agressions qui hantent le quotidien des femmes de Molotschna depuis plusieurs années. Depuis 2005, en fait, les filles et les femmes de la colonie ont presque toutes été violées – par des fantômes ou par Satan, croyait on, à cause de péchés qu’elles auraient commis. Les agressions se produisaient la nuit. Pendant que les familles dormaient, les filles et les femmes étaient plongées dans un profond sommeil au moyen d’un anesthésiant en pulvérisateur, à base de belladone, utilisé pour nos animaux de ferme.(…) Récemment, on a appris que les huit démons responsables de ces attaques étaient des hommes en chair et en os de Molotschna, dont plusieurs étaient de proches parents – frères, cousins, neveux – des femmes. “

En 2009, en Bolivie, dans une colonie de mennonite de Mantoba, des femmes ayant subit durant quatre ans la folie des hommes, se sont réunies pour décider de leur avenir.

Elles ont quarante huit heures pour reprendre leur destin en main. Quarante huit heures pour décider si elles restent ou si elles quittent la colonie, quarante huit heures avant le retour de ces hommes, qui vont être libérés sous cautions…

” Nous perdons du temps, dit Greta, d’une voix suppliant. En voulant éloigner la souffrance, nous nous passons ce fardeau, ce lourd sac lesté de pierres. Il faut que cela cesse. Il ne faut plus nous refiler notre souffrance l’une à l’autre, comme une patate chaude. Absorbons- là, dit-elle. Inhalons-la, digérons-la, changeons-la en carburant. “

Ce que j’en dis :

Quand une écrivaine qui a connu dans sa jeunesse la vie dans une colonie identique mais heureusement plus moderne, s’inspire d’un fait divers réel absolument dramatique, cela donne un récit puissant et déchirant, même si sa lecture est parfois assez déroutante.

Afin de l’apprécier davantage, j’ai pris parti de le lire comme un témoignage et non comme un roman, car les discussions recueillies par August, qui fut un temps banni de la communauté, nous sont retranscrites avec précision mais de nombreuses personnes interviennent et j’ai parfois eu du mal à rester concentré, toutes ont tellement à dire.

Car, ce qu’elles disent est loin d’être anodin et c’est leur avenir qui se joue.

Trois solutions s’offrent à elles : Ne rien faire, rester ou partir.

Analphabètes, et pourtant pertinentes et éclairées même si elles ne connaissent rien du monde extérieur à la colonie. Elles vont devoir s’unir pour survivre ici ou ailleurs.

Un récit touchant, révoltant où l’on s’aperçoit une fois encore de tout le chemin qu’il reste à faire pour certaines femmes pour s’affranchir et se libérer de la tyrannie des hommes.

Ensemble, tout semble possible…

Pour info :

Miriam Toews est née en 1964 dans une communauté mennonite du Manitoba, au Canada.

Elle est l’auteure de plusieurs romans et a été lauréate de nombreux prix littéraires, notamment du Governor General’s Award. Elle vit au Canada. 

Ce qu’elles disent est son premier roman à paraître chez Buchet/Chastel, et le troisième à paraître en France après Drôle de tendresse (Seuil, 2006) et Pauvres petits chagrins (Bourgois, 2015).

Je remercie les Éditions Buchet . Chastel pour cette belle découverte.

“ La grande escapade ”

La grande escapade de Jean-Philippe Blondel aux Éditions Buchet.Chastel

” Parfois les adultes ignorent le poids qu’ils peuvent avoir sur la destinée des enfants qui ne sont pas les leurs. “

Les habitants d’une petite ville de province nous propulsent à travers cette histoire dans les années 70. On y croise notamment une bande d’instits bien pensants, persuadés du bienfait de leur travail sur ces enfants quitte à filer quelques claques pour se faire entendre. À l’époque c’était permis, on est encore bien loin de l’interdiction de la fessée.

C’est l’époque des cabanes dans les arbres, des jeux de plein air, du film très attendu le mardi et le samedi soir, des commères de village toujours promptes à débusquer les couples adultères et autres cancans tout aussi truculents.

” Bien sûr, elle cesserait d’être une simple spectatrice. Elle trouverait elle aussi une raison imparable pour se rendre dans la capitale (…) Et elle interviendrait. Parfaitement. Parce que là, stop, hein. Passe encore qu’on se morfonde devant un amour inassouvi en se rendant compte qu’on a raté sa vie, mais qu’on fasse en sorte de rattraper le temps perdu, et puis quoi encore ? On est sur cette terre pour souffrir. On est responsable de ses choix. On les assume. Sinon, c’est la chienlit. “

C’est l’époque des coups de foudre mais aussi des trahisons. Des grandes amitiés et des premières fugues. Des grands éclats de rire et de quelques larmes. L’époque de la sagesse et des grandes ambitions. Des électrochocs en cas de folie…

” (…) elle ne se rend pas compte du barouf qu’elle a créé dans le quartier, tout le monde est au courant de ce qu’elle a hurlé, de toute façon, à peine auront-ils posé le pied par terre que c’est direction la psychiatrie et les électrochocs, c’est sans doute ce qu’il y a de mieux pour remettre d’aplomb sa caboche à celle-ci, de toute façon, les tarés, honnêtement, s’il pouvait ne pas se rater, ça rendrait le monde meilleur, mais bon, ça, c’est des raisonnements que tu ne peux pas tenir à haute voix, surtout quand tu es pompier. “

Puis le port de la ceinture de sécurité devient obligatoire, les classes deviennent mixtes, les femmes commence à s’affirmer…

Une époque pas si lointaine et pourtant…

Ce que j’en dis :

Quel bonheur cette virée dans le passé aux côtés de personnages qu’on imagine très bien, tellement l’auteur en brosse les portraits avec un réalisme surprenant.

On les a tous croisé dans sa vie, à moins d’avoir 20 ans, c’est certain et page après page, cette histoire réveille nos souvenirs et nous rends mélancolique de ce passé si simple, si doux, bien avant l’affluence en tout genre. Une époque où l’on pouvait encore rêver, s’amuser simplement, aimer et croire aux lendemains qui chantent.

Un récit qui fait sourire, très plaisant à lire, idéal pour tous les nostalgiques du temps passé, de l’ambiance noire et blanche et des décors vintages.

Les vacances se terminent pour certains mais la rentrée littéraire est déjà là, alors profitez d’une petite pause pour vous projeter hors du temps pour une recréation livresque pleine de charme, de rire et juste quelques larmes de bonheur.

Pour info :

Jean-Philippe Blondel est né en 1964. Marié, deux enfants, il enseigne l’anglais en lycée et vit près de Troyes, en Champagne Ardennes. Il a déjà publié chez Buchet Chastel sept romans.

Je remercie les Éditions Buchet Chastel pour cette lecture pleine de nostalgie absolument savoureuse.

“ Pères et fils ”

Pères et fils de Howard Cunnell aux Éditions Buchet . Chastel

Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Stéphane Roques

C’est par Seaside Road que l’on entre et sort de la ville. Si on prend à droite, et qu’on va assez loin, on tombe sur le Régal, la salle de jeu, et sur le Painted Wagon près du centre-ville, où tout les petits durs qui habitent à l’est de la jetée traînent les soirs d’été, fumant et crachant par terre, attendant qu’il se passe quelque chose. Dans quelques année, Luke sera l’un des pires durs du coin. Pour ma part, je ferai seulement semblant d’en être un. (…) Je veux que les autres garçons m’aiment bien parce que cela pourrait contredire ce que je sais à mon sujet. Que je ne vaux rien. Que c’est pour ça que mon père est parti. Sans moi, il n’aurait pas quitté maman et Luke, et ils seraient toujours heureux. Papa savait à quoi s’en tenir avec moi avant même ma naissance. Ça ne valait pas le coup de rester pour moi. “

Grandir sans père, le narrateur s’y est attelé du mieux qu’il ait pu, même si ce fut difficile. L’absence du père crée un manque douloureux, un vide difficile à combler et l’entraîne jour après jour vers une rébellion qui l’incite à jouer les durs pour ne pas montrer ses faiblesses aux autres.

J’ai bu une gorgée, puis une autre.

La colère en moi était permanente, et je n’aurais jamais pensé pouvoir éprouver autre chose.

La colère était un monstre qui vivait en moi, se nourrissait de l’absence.

Mon père ne voulait pas de moi parce que j’étais une merde.

Boire fit disparaître le monstre. Dès la première gorgée. Je n’arrivais pas à y croire. Cela me protègera de ce que j’éprouve. “

Longtemps, emplis de culpabilité. Il laissera le chaos envahir sa vie. Des années noires, se mettant en danger en permanence, jusqu’au jour où il laissera entrer dans sa vie l’amour et connaîtra à son tour la paternité.

Même si en premier temps, il sera un père de substitution pour les enfants de sa compagne, il prendra ce rôle très au sérieux, surtout pour Jay, qui vit une adolescence torturée et se révèle peu à peu être un garçon.

” C’est là – tandis que son cœur bat fort contre ma main – que Jay, en plus de tout ce qu’elle est par ailleurs, me donne plus que tout l’impression d’être un cadeau.

Je me dis en brossant les cheveux de Jay qu’en l’absence de liens du sang, la force où tout ce qui fait la connexion entre nous reposera toujours sur l’amour et rien que sur l’amour. L’amour que je donne à Jay, à ses deux sœurs et à leur mère me sera toujours rendu au centuple.

Cette hache qui sculpte, c’est l’amour. “

Ce que j’en dis :

Construit à la manière d’un diptyque, on suit le chemin de la vie du narrateur, de sa jeunesse à l’âge adulte. Un parcours à la fois chaotique et bouleversant où l’on découvre les souffrances et la culpabilité de cet homme qui a grandi sans père.

Habité par une profonde colère il réussira pourtant à donner l’amour que l’on peut attendre d’un père, aux enfants de sa compagne, avant d’être père biologique si l’on peut dire, à son tour. Un défi d’autant plus grand, qu’il sera confronté avec la femme qu’il aime, aux changements qui s’opèrent jour après jour sur Jay, cette jeune fille qui se sent garçon.

L’auteur puise dans les souvenirs de son enfance, dans ses propres expériences qui lui ont donné une certaine maturité pour nous offrir un récit très intime et touchant, et pourtant complètement autofictionnel.

Il explore l’absence du père à travers des références littéraires – de Kerouac à Hemingway en passant par Carver – des auteurs qui l’ont aidé à se construire, à accepter cet abandon et à comprendre son histoire.

Une écriture poignante, une langue délicate qui s’habille de lyrisme pour nous offrir un très beau récit sur la paternité.

Une très belle découverte,

Pour info :

Howard Cunnell est universitaire et écrivain. Il est l’éditeur et le coordinateur de Sur la route ; Le rouleau original de Jack Kerouac.

Il vit à Londres avec sa famille.

Pères et fils est son premier roman traduit en français.

Je remercie Claire et les éditions Buchet . Chastel pour cette très belle découverte.