Les yeux fermés

Les yeux fermés de Chris Bohjalian aux Éditions Le cherche midi

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Caroline Nicolas

Annalee Ahlberg a disparu, c’est d’autant plus inquiétant qu’elle est atteinte de somnambulisme.

Ce n’est pas la première qu’elle disparaît, après avoir quitté sa maison et sa famille en pleine nuit.

Mais cette fois ça a l’air différent, et la chemise de nuit retrouvée près d’une rivière a de quoi soulever de nombreuses questions.

Son mari et ses deux filles se préparent au pire.

L’enquête se poursuit, les soupçons s’accumulent et les secrets de famille semblent sur le point d’être révélés.

Personne ne semble être blanc comme neige…

Ce que j’en dis :

À travers ce roman psychologique qui nous plonge au cœur d’un drame familial, Chris Bohjalian tisse sa trame autour du somnambulisme, cette pathologie qui touche apparemment plusieurs membres de cette famille, notamment la mère, mais elle pousse son intrigue plus loin nous faisant découvrir également la sexomnie.

Un thriller à l’atmosphère sombre qui aurait pu être bien plus captivant, si l’auteur n’avait pas cumulé tout le long du récit une multitude de détails inutiles ajouté au rythme d’une extrême lenteur.

C’est dommage car la double intrigue était intéressante mais le style ne m’a vraiment pas conquise.

Les adeptes du thriller psychologique y trouveront certainement leur compte.

Un thriller intéressant mais bien loin du coup de cœur.

Pour info :

Chris Bohjalian est né en 1962 aux États-Unis. Après l’imprévu, Les yeux fermés est son deuxième roman publié au cherche midi. La série The Flight Attendant est adaptée d’un de ses romans pas encore paru en français.

Super Hôte

Super Hôte de Kate Russo aux Éditions La Table ronde

Collection Quai Voltaire

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Séverine Weiss

“ Vas-y mon grand, montre ce que t’as dans le ventre. ”

Bennett Driscoll, un peintre quinquagénaire a depuis quelques temps investi les lieux de son atelier au fond du jardin, plutôt par besoin que par envie, mais il n’a pas trop le choix puisqu’il loue sa maison située dans l’ouest de Londres sur AirBed. Depuis que sa femme l’a quitté et que sa fille a pris son envol, il a un peu de mal à joindre les deux bouts. Il avait pourtant une bonne réputation dans le monde de l’art, mais depuis qu’il ne peint plus de nus, sa notoriété s’en est allée. À défaut de lire des critiques sur ses toiles, il découvre sur la toile, les critiques laissées par ses hôtes, un de ses nouveaux passe-temps. Parfois, il se risque à épier ses locataires, les découvrant parfois aussi seuls que lui.

Bennett à bien du mal à aller de l’avant, même lorsqu’il fait la connaissance de Claire, une jolie Barmaid.

Avec Bennett on est jamais au bout de quelques surprises.

Ce que j’en dis :

Après avoir eu il y a fort fort longtemps un coup de foudre pour Nothing Hill, j’ai succombé au charme de Bennett et de son quartier me demandant parfois si Hugh Grant n’avait pas pris possession de ce corps.

Bennett est un peu perdu, un peu maladroit mais c’est avec beaucoup d’humour qu’il partage avec nous son expérience de super hôte.

À chaque nouveau locataire, une nouvelle expérience humaine.

À force d’espionner ses pensionnaires, il se rends bien compte qu’ils ont également quelques douleurs dans leur valise et qu’ils comptent bien ne pas repartir avec. Une pause transitoire pour faire le point et décider de la suite.

De son côté, il gère autant que faire se peut son divorce, souhaitant surtout rester proche de sa fille, cherchant toujours l’inspiration pour ses toiles et enfin mettre un terme aux dures conditions des artistes, qui passent très vite dans l’oubli.

On s’imagine très bien parcourir Londres au côté de Bennett, et pourquoi séjourner dans sa maison tout en sachant désormais que sa curiosité n’a rien de déplacé. Mais de delà à poser pour sa prochaine toile, là c’est une autre histoire. Heureusement je crois qu’il a trouvé sa nouvelle muse.

Kate Russo toute aussi talentueuse que son père Richard, nous offre à travers ce roman, une fresque qui ne manque pas d’humour, ni de suspens tout en sondant avec profondeur la nature humaine, parfois malmenée par la vie, tout en explorant la condition des artistes.

Un Super hôte qui mérite une flopée d’étoiles, tant ce roman est aussi réjouissant et enrichissant qu’un agréable séjour.

N’hésitez pas à parcourir ces pages, vous n’êtes pas à l’abri d’une belle rencontre et de faire connaissance avec une nouvelle plume de la famille Russo.

Kate, digne fille de son père.

Pour info :

Artiste-peintre diplômée de la Slade School of Fine Arts de Londres, Kate Russo est née dans le Maine. Elle a collaboré, durant son séjour en Angleterre avec une troupe de théâtre quia mis en scène deux de ses pièces au Calder Bookshop Theatre. Elle partage son temps entre l’Amérique et le Royaume-Uni, ses œuvres sont régulièrement exposées des deux côtés de l’Atlantique.

Super hôte est son premier roman.

Je remercie les Éditions de La table ronde pour cette escapade littéraire pleine de charme.

Là où vont les belles choses

Là où vont les belles choses de Michelle Sacks aux Éditions Belfond

Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Romain Guillou

– On part à l’aventure ? Ai-je demandé.

Papa a acquiescé.

– Oh oui, a-t-il dit, on part à l’aventure.

J’étais hyperexcitée parce que c’était une énorme surprise à laquelle je ne m’attendais pas. D’habitude, les aventures, c’était pour mon anniversaire ou le matin de Noël. ”

Une belle surprise attendait Dolly ce matin, son père l’emmène à bord de sa voiture pour un voyage extraordinaire.

Sillonnant les routes américaines, se nourrissant de burgers, arrosés de coca, le genre de repas qui ferait bouillir sa mère, si elle l’apprenait. Chaque soir un nouvel hôtel, toujours accompagnée de Clemesta à qui elle se confie.

– Tu es sûr que je vais aimer l’endroit où on va ?

– Ouais, j’en suis certain, Doll. ”

Dolly s’ennuie un peu, le voyage est long, son papa s’énerve parfois et sa maman lui manque un peu.

Ce que Dolly ne sait pas, c’est que sa mère a disparu et que son père lui cache bien d’autres choses derrière cette fuite désespérée.

Ce que j’en dis :

Dolly est une petite fille futée, curieuse et pourtant elle est loin d’imaginer à quel point ce road trip va bouleverser sa vie et lui apporter davantage de maturité face au drame qui se profile à l’horizon, kilomètre après kilomètre.

Michelle Sachs a choisi de donner la voix à Dolly pour nous conter cette histoire, et forcément on s’attache à cette petite fille , découvrant au fil des pages ce qui se profile à la fin du voyage, avec douceur sans une once de brutalité, avec même une bonne dose d’humour.

En confiant ses états d’âme à sa peluche, elle nous permet de mieux connaître son histoire familiale, ses hauts et ses bas, ses doutes, ses peurs, nous amenant progressivement vers le final assez bouleversant.

Ce road trip américain, chargé d’émotions mènera l’innocente petite fille vers un destin cruel.

Assez éloignée de mes lectures habituelles, j’ai été agréablement surprise par ce roman même si je le recommanderais davantage à des lecteurs assez jeunes.

Une belle découverte.

Retrouvez son précédent roman, la vie dont nous rêvions ici

Pour info :

Née en 1980, Michelle Sacks a grandi en Afrique du Sud. Titulaire d’un master de littérature et de cinéma de l’université du Cap, elle a été retenue à deux reprises dans la sélection du Commonwealth Short Story Prize, et dans celle des South African PEN Literary Awards.

Après un recueil de nouvelles, Stone Baby, publié aux Northwestern University Press, et La Vie dont nous rêvions (2019 ; 10/18, 2021), Là où vont les belles choses est son deuxième roman. Elle vit à présent en Suisse.

Je remercie les Éditions Belfond pour ce road trip bouleversant.

Harvey

Harvey d’Emma Cline aux Éditions de La Table ronde

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Esch

Sous prétexte que certaines personnes sont riches et célèbres, en contacts réguliers avec la gente féminine, elles s’octroient certains passes droits allant même jusqu’au viol. Et lorsqu’elle se retrouve au banc des accusés, évidemment elle s’insurgent et plaident non coupables.

C’est le cas d’Harvey qui se croit intouchable derrière ces contrats signés où les pauvres brebis sont bien obligées de céder face à ce loup affamé de chair fraîche.

[…] – ma mère est décédée aujourd’hui, disait-il en regardant l’expression de la fille changer. Je me sens très seul, reste assise près de moi une minute, allonge-toi là, à côté de moi. En tapotant le lit d’hôtel, encore et encore. Il agrippait un poignet, en faisant une moue triste – viens, disait-il, viens. Sois une gentille fille, ne sois pas revêche. Je t’ai fait un massage. Tu peux m’en faire un toi aussi. Échange de bons procédés.

Le but était de provoquer une transe ; à force de se répéter, il lançait une espèce de sort, en insistant, encore et encore, sur l’aspect inévitable de ce qui allait se passer. Pour finir, l’autre personne n’avait d’autre choix que d’entrer dans sa réalité. ”

Accompagné de son bracelet électrique qui lui enserre la cheville, il attend son procès, persuadé d’être blanchi aussi aisément qu’un passage chez le dentiste.

Alors que son entourage s’agite et s’inquiète, lui reste confiant, envisageant déjà un nouveau film, tout en profitant d’un shoot antidouleurs à domicile pour calmer ses douleurs chroniques.

“ Il avait oublié qu’il ne devait pas boire d’eau avant cette perfusion […] Ce n’était qu’une des innombrables manières dont le corps médical essayait de vous flanquer la trouille, de vous mettre au pas avec des exigences arbitraires. Voilà pourquoi il était puni, la raison de tout ce cirque : la société ne supportait pas qu’un individu ne se castre pas de son plein gré. Elle devait en faire un exemple. Un sacrifice humain. ”

Après son premier et fabuleux roman : The girls (ma chronique ici) où l’on croisait la famille Manson, Emma Cline est de retour avec une Novella et nous plonge cette fois dans la tête d’Harvey, un odieux pervers narcissique qui pense que tout lui est dû.

Avec subtilité et finesse, sans jamais le nommer, elle nous offre le portrait d’un prédateur sexuel, Weinstein, ce magnat déchu d’hollywood.

Une fiction qui ne manque pas de piquant, ni d’empathie pour la mise à mort d’un homme qui se croit invincible.

Une nouvelle pépite au tableau de cette jeune auteure vraiment très talentueuse.

Pour info :

Emma Cline est née en Californie. Ses écrits de fiction ont paru aux Etats-Unis dans Tin House et The Paris Review. Elle est la lauréate du prix Plimpton 2014. The Girls, son premier roman dont les droits ont été achetés par le producteur Scott a été publié dans 34 pays étrangers.

Je remercie les Éditions de La Table ronde pour cette lecture

Fille perdue

Fille perdue d’Adeline Ysac aux éditions de La Manufacture de livres

“ Après ce qui c’est passé, on lui a promis la maison de redressement. ”

Il aura suffit d’un geste déplacé sur son corps pour qu’Anicette cette petite fille si choyée par sa famille se retrouve bannie de sa maison.

Anicette, cette jeune innocente a osé se caresser, un indicible péché pour cette famille de nantis hyper croyants.

“ Et par sa faute, sa très grande faute, les Bru, quincailliers de père en fils, pignon sur rue, de l’oseille plein les poches, sont prisonniers du regard des autres. ”

Elle sera donc confiée à des religieuses qui tenteront de chasser le vice qui l’habite. Elle sera condamnée à grandir entre les murs de « l’institution » au côté des filles de mères de mauvaise vie, celle qui sont nées sans père ou qui ne correspondent pas à ce qu’on attend d’elles. Et si la foi n’opère pas, il reste toujours la possibilité de les remettre entre les mains de médecins parisiens.

“ Faut-il craindre les docteurs ? Quels docteurs ? La folle à lier l’ignore.

Des médecins font des miracles, d’autres des saletés. Que cache la phrase d’Irina ? ”

Ce que j’en dis :

En commençant ce roman, je suis immédiatement séduite par l’écriture, tout en étant loin d’imaginer que l’auteure Adeline Yzac allait m’entraîner vers des faits historiques passés sous silence notamment la pratique de l’excision pratiquée en France à la fin du XlX éme siècle.

À travers le destin brisé de cette petite fille, qui va se retrouver exclue de sa famille, enfermée chez les sœurs, puis mutilée, on découvre cette histoire terriblement poignante et absolument aberrante.

Une époque où sous couvert d’esprits moralisateurs, la science pratiquait des actes de barbarie sur le corps des femmes pour les priver de toute inhibition.

Un récit fort, porté par une plume pleine de cachet, rendant cette histoire authentique , nous emportant vers un passé peu reluisant où l’on se rends compte que la femme est depuis bien longtemps privée d’agir avec son corps à sa guise sans être jugée coupable d’immoralité.

Hélas, des pratiques toujours en cours dans certains pays.

Voilà un roman qui devrait figurer aux programmes des lycéens, pour que chacun prenne conscience du long chemin parcouru et de celui qu’il reste encore à faire pour la liberté des femmes à travers le monde.

Pour info :

Après des études de lettres, d’espagnol et de linguistique, Adeline Yzac exerce différents métiers puis prend le chemin du conte avant d’emprunter celui de l’écriture de récits et de romans pour les adultes et la jeunesse. Installée à Montpellier, où elle a ouvert son atelier d’écrivaine (un lieu qui ressemble à un atelier de peintre), elle a publié une trentaine d’ouvrages, elle propose chantiers de réécriture et travaille à la question de la transmission de la langue. Son œuvre lui a valu plusieurs récompenses dont le Prix Alain Fournier.

Je remercie les Éditions de La Manufacture de livres et l’agence Trames pour ce récit bouleversant.

La rivière des disparues

La rivière des disparues de Liz Moore aux Éditions Buchet. Chastel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alice Seelow

Philadelphie, quartier de Kensington où de pauvres âmes humaines ont perdu la vie emportées par cette saleté de drogue qui gangrène ce coin depuis des années.

Cet ici que Mickey et Kacey, deux sœurs ont grandi, élevées par leur grand-mère, deux sœurs au départ très proches, très unies, veillant l’une sur l’autre.

Mais aujourd’hui tout les oppose.

Mickey l’ainée travaille dans la police tandis que Kacey a succombé au Paradis artificiel et se prostitue pour se payer ses doses de drogue.

Mickey toujours protectrice veillait sur sa jeune sœur, même de loin, mais elle ne pourra hélas pas empêcher sa disparition qui semble liée à cette série de meurtres qui fait rage dans le quartier.

Mickey n’a plus qu’une idée en tête, retrouver ce meurtrier et mettre la main sur sa sœur, avant qu’il ne soit trop tard.

Ce que j’en dis :

Sommes-nous dans un thriller ou au cœur d’une saga familiale ?

Un peu des deux je dirais, puisque derrière cette enquête où Mickey tente d’arrêter ce qui semble être un tueur en série, tout en cherchant sa sœur disparue, on découvre ce quartier de Philadelphie gangrené par la drogue, mais également l’histoire familiale de ces deux sœurs qui se sont retrouvées, livrées très tôt à elle-même, leur grand-mère qui était sensée veiller sur elles, avait bien d’autres chats à fouetter.

À travers ce récit, on découvre les ravages de la drogue, et les conséquences qu’entraîne cette addiction sur les familles, laissant au passage une multitude de vie brisée. Entre passé et présent c’est toute la vie de ses deux sœurs qui se déroule sous nos yeux, au cœur de ce quartier qui se trimballe depuis longtemps une très mauvaise réputation.

Si j’ai vraiment apprécié cette histoire bien menée et bien présentée, j’ai été moins séduite par la foule de détails que je trouvais superflus, un peu dommage car en dehors de ce bémol le style est vraiment sympa et l’histoire plutôt addictive et intéressante.

Véritable radiographie d’un quartier où errent une multitude de fantômes veillant sur leurs sœurs qui tentent de s’en sortir. L’histoire d’une lutte permanente contre un véritable fléau, où chacun fait ce qu’il peut pour s’en sortir autant que faire se peut.

Un bel hommage rendue à toutes les disparues.

Un premier roman, plébiscité par Barack Obama, véritable best-seller aux États-Unis et déjà traduit dans vingt-et-un pays.

Pour info :

Née en 1983, Liz Moore, habite à Philadelphie avec sa famille et enseigne l’écriture dans le cadre du Master of Fine Arts de la Temple University.

La rivière des disparues est son quatrième roman.

Le fleuve des rois

Le fleuve des rois de Taylor Brown aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Laurent Boscq

(Chronique complète avec photos ICI)

“ La petite Amazone.

Leur père avait vu le jour sur ce fleuve, dans une de ces maisons flottantes qui ont l’air d’avoir été emportées par une crue. Elle est située en aval, à un jour de kayak. C’est là qu’ils veulent arriver avant le crépuscule. Ils y passeront la nuit, puis embarqueront pour quatre journées supplémentaires vers l’estuaire où, après cet ultime voyage, ils disperseront les cendres de leur père dans les eaux qui l’avaient vu naître. ”

Cela fait un an que Hiram, le père de Lawton et Hunter est décédé de manière plutôt étrange.

Hiram était très attaché à ce fleuve, qu’il vénérait et protégeait, alors pour ses fils, y disperser ses cendres est bien plus qu’un devoir, mais plutôt une manière de rendre un dernier hommage à cet homme.

« Notre père était un homme dur. Il n’était pas du genre à aimer les embrassades ou à donner la main, et rejetait toute marque d’affection. Il avait du mal à exprimer son amour. Pourtant, il y avait des choses qui lui tenaient à cœur . Le fleuve, par dessus tout, était comme un membre de sa famille et comptait beaucoup plus à ses yeux que n’importe quel lien de chair et de sang. Les jours où il ne travaillait pas, il nous emmenait mon frère et moi, et nous installait à la proue, bien peignés et très sérieux comme si on allait à l’église. Et peut-être était-ce là qu’on allait. Dans son église. Une cathédrale marécageuse et irriguée par de multiples ruisseaux, avec un toit feuillu que soutenaient des colonnes de cyprès et de gommiers. Il nous apprenait ses beautés et ses secrets, ses endroits cachés. Et je crois qu’en nous montrant le fleuve – son fleuve – il nous ouvrait son cœur, au moins en partie. C’est comme ça que je savais qu’il nous aimait. »

Ce fleuve était toute sa vie.

Hiram était un homme dur, habitée par une certaine noirceur qui semblait cacher de douloureux secrets de sa jeunesse.

Il était devenu pêcheur de crevettes, mais semblait poursuivi par la malchance, perdant par deux fois ses crevettiers.

Élevant au mieux ses deux fils malgré ses longues absences.

Layton, l’ainée est devenu membre des Navy Seals, tandis qu’ Hunter poursuit ses études en histoire.

Ensemble sur ce fleuve, unis comme jamais, se donnant pour mission un dernier voyage en compagnie de leur père avant les adieux mais aussi la recherche de vérité pour Layton qui ne croit absolument pas à une mort accidentelle.

« Que tu le veuilles ou non frangin, ce fleuve est chargé d’une force maléfique. Ça a peut-être un rapport avec la mort de Papa, ou peut-être pas. Mais il n’est pas le premier qu’on ait retrouvé crevé dedans, sans parler de ceux qu’on a pas retrouvé du tout, et le shérif a merdé l’enquête sur toute la ligne. Quelqu’un doit tirer ça au clair, et je n’ai pas parcouru la moitié du globe rien que pour disperser ses cendres comme un tas de poussière de fée. Je vais finir par découvrir pourquoi il est mort. »

À une autre époque, en 1564, le fleuve était témoin d’une toute autre aventure, notamment d’une expédition et de l’établissement par les français de Fort Caroline

C’est à travers les yeux d’un artiste, Jacques Le Moyne de Morgues dont les dessins illustrent le récit, que nous découvrons ce pan d’Histoire.

« Le Moyne se réveille en sursaut dans sa hutte. Son cœur bat la chamade et son visage est aussi brûlant qu’un bouclier en plein soleil. […] Dans son rêve, il survolait le champ de bataille et observait les corps dépecés, démembrés au milieu des mares de sang. Ce n’est pas la première fois qu’il fait ce rêve. Il y tient le tondu soleil qui flotte tout puissant au-dessus de la terre. […]

«Tu devrais la dessiner.»

Le Moyne repousse ses couvertures et pose ses pieds sur le sol. Au contact de la terre ses os grincent comme des pilons de pierre dans un mortier. Il a tellement maigri.

« Je n’ai pas la force de dessiner, La Caille. Je serais capable de manger mon papier. »

Son ami éclate d’un rire désabusé qui lui racle la gorge.

« Fais attention, Le Moyne. Un jour tes dessins seront peut-être la seule chose qui restera de nous. Après tout, le Christ Lui-même continue à vivre dans un livre. »

Le Moyne repense à l’Indien qu’il aabbattu, cet homme qui se lacérait la poitrine avec les mains.

« Et à vivre dans le cœur des hommes, ajoute-t-il.

– Oui, dit La Caille en se rallongeant. Dans le cœur des hommes aussi. »

L’Altamahar, le fleuve des rois, long de deux cents vingt kilomètres, aux affluents multiples, un personnage à part entière nous fait vivre une aventure extraordinaire à travers cette fresque familiale où s’invite un pan d’Histoire. En voguant sur ses eaux marécageuses qui semblent hantées par une créature mythique on découvre la folie des hommes, leur cupidité mettant à néant une douce utopie, détruisant la planète au même titre que le racisme meurtrier qui perdure.

“ Les marais sont réveillés autour d’eux, résonnant de la présence d’animaux invisibles. Les cochons sauvages qui bruissent en taillant leurs propres pistes, semblables à des rayures sur un tableau noir et les oiseaux qui chantent en passant d’arbre en arbre. Mais aussi les hommes à l’esprit buté, qui abiment le monde sans jamais revenir sur leurs décisions. Et en dessous de tout ça une créature qui se meurt en silence, immense comme un mythe. ”

Taylor Brown serait-il un descendant du dessinateur Jacques Le Moyne de Morgues, capable avec sa plume de nous transporter entre le passé et le présent avec une précision extraordinaire et un sens précis du détail, sur le fleuve Altamahar, pour découvrir ce triptyque habité par des personnages inoubliables et hantés par une créature mystérieuse au point d’en devenir mythique ?

En attendant descendant ou pas, il possède un véritable talent de conteur, nous offrant à travers une intrigue qui prends sa source au cœur de cette histoire familiale, une véritable ode au côtes géorgiennes.

Une fois sur le fleuve, impossible à quitter, la plume de Taylor nous offre un voyage hors du temps sous une tension extrême, dans un décor tantôt majestueux et tantôt effrayant nous confrontant à la folie des hommes.

Un roman magistral, ambitieux, grandiose qui confirme le don de l’auteur pour l’écriture. Un formidable auteur qui risque bien de finir couronné de succès. Un roi de plus pour ce fleuve qui va marquer les esprits c’est certain.

Un Immense coup de foudre et même plus…

Retrouver ma chronique de son précédent roman : Les Dieux de Howl Mountain (ici)

Pour info :

Né en 1982 en Géorgie, dans le sud des États-Unis, Taylor Brown a vécu à Buenos Aires et à San Francisco avant de s’installer en Caroline du Nord. Baroudeur, touche-à-tout, passionné de moto autant que de voitures de collection et jamais en panne d’inspiration, il s’est imposé en quelques années comme l’un des écrivains les plus prometteurs de sa génération.

Le Fleuve des Rois est son troisième roman à paraître en France après La Poudre et la Cendre (Autrement, 2017) et Les Dieux de Howl Mountain (Albin Michel, 2019).

L’heure du loup

L’heure du loup de Pierric Guittaut aux Éditions Les arènes

Collection Equinox

Pour ne pas déroger à une vieille tradition rurale, le gendarme de retour au pays s’est vite vu affublé dans le canton de quelques surnoms. Ses détracteurs semblent former un consensus autour du loup-garou, autant pour marquer ses penchants solitaires que pour moquer son côté un peu sorcier, tout en soulignant la part de violence potentielle qu’il réprime, et qui peut surgir de façon brusque, comme par métamorphose.

Plutôt bien trouvé. ”

Malgré son surnom, Fabrice a beau être gendarme, il n’en mène pas large devant sa femme depuis qu’il s’est laissé envoûter par la belle gitane voleuse d’homme. Ce gendarme, rebouteux a beau posséder un don, il semble également possédé par cette femme.

Un soir, le corps d’une gamine est découvert en pleine forêt. Elle semble avoir subi une attaque de loup.

“ Plus loin dans le massif forestier, trois silhouettes claires et efflanquées filent à grande vitesse. Les gueules entrouvertes aspirent l’oxygène avec régularité pour leur permettre de maintenir le rythme soutenu de leur fuite. Rose humide des langues et ivoire jauni des crocs. Deux jappements brefs de l’animal de tête suffisent à infléchir la trajectoire du trio de quelques degrés sur leur gauche. Les bois renouent avec la vieille tradition millénaire de la course des loups. ”

À peine arrivé après une longue absence dans sa région natale, le voilà confronté à une enquête qui échauffe déjà les esprits, confrontant les paysans, les éleveurs, aux protecteurs des loups.

Mais est vraiment les loups les responsables de ce carnage ?

“ La question est : Manon a-t-elle été tuée par un loup sauvage ou a-t-elle été assassinée ? ”

Partagé entre-deux femmes, le major Remangeon va devoir retrouver un certain équilibre tout en puisant dans sa nature profonde pour résoudre cette enquête.

Ce que j’en dis :

J’ai été touchée et emportée dès le départ par la magnifique plume de l’auteur, un talent qui en impose et qui rejoint l’univers des cadors du rural noir, auprès desquels l’auteur s’est initié notamment Pierre Pelot, un grand auteur de romans noirs.

Dans un style brillant, Pierric Guittaut nous embarque dans une nouvelle intrigue policière, un auteur que je découvre enfin, détenant pourtant d’autres ouvrages que je vais m’empresser de découvrir.

On y découvre l’univers impitoyable de la campagne où chacun ou presque possède un fusil de chasse, pouvant donner lieu à des rixes fatales.

Lorsqu’une jeune fille est retrouvée morte en forêt, les loups semblent faire les coupables idéaux, et pourtant certains hommes peuvent être tout aussi dangereux, même les plus écolos sensés protéger la faune et la flore.

Sous la plume de Pierric Guittaut, la campagne se révèle sauvage et cruelle et s’il faut se méfier des loups, il est prudent de prendre garde face aux hommes d’humeur bestiale.

Une plume noire et lyrique absolument stylée avec un personnage principal qui sort des sentiers battus, tout ce que j’aime trouver lorsque je m’aventure dans le roman noir qu’il soit rural ou urbain.

Une magnifique surprise, un auteur à suivre absolument.

Pour info :

Pierric Guittaut est romancier, essayiste et auteur de roman policier.

Chroniqueur de littérature de genre pour la revue Éléments depuis 2012, il analyse les enjeux de la fiction policière contemporaine à travers plusieurs articles publiés dans cette revue, sur le site de L’Observatoire des Journalistes et de l’Information Médiatique (OJIM) ou à l’occasion d’une conférence donnée à Paris au cercle Georges Orwell le 7 mai 2014.

Il est l’auteur de trois romans noirs, Beyrouth-sur-Loire (éditions Papier Libre, 2010), La Fille de la pluie (2013) et D’ombres et de flammes (2016), publiés dans la collection Série noire, qui ont la particularité d’avoir pour cadre le milieu rural.

Il a consacré à ce genre un article initialement intitulé Au fond des bois, personne ne vous entendra crier dans lequel il analyse la genèse du polar rural et affirme que celui-ci n’est pas qu’un sous-genre de roman policier, mais un genre littéraire spécifique apparu de façon concomitante à la naissance du roman criminel moderne et que celui-ci, en dépit de son renouveau récent, n’a rien de novateur. Cette analyse a notamment été intégrée aux travaux du groupe de recherche ALEF (Arts, Littératures, Échanges, Frontières) de l’Université Rennes 28, et valu à l’auteur d’être consulté par l’équipe du magazine Le Nouveau Rendez-vous sur France9 Inter à l’occasion d’une émission spéciale sur le polar rural.

Vieux criminels

Vieux criminels de Nicolas de Crécy aux Éditions Gallimard

Collection Sygne

“ La France ?

Il n’est pas sûr de l’aimer. Pour différentes raisons. Cela dit, le pays garde quelques charmes, dont le principal tient en quatre mots : ce serait pire ailleurs.

[…] … Alors pourquoi tergiverser ? Assurément, ce serait pire ailleurs. […] Claude se tourne vers l’intérieur, sans regarder les détails. Il évite de lever les yeux, refusant incontestablement à faire un constat qui serait dommageable pour son moral ; l’état de son commerce est lamentable : carrelage fêlé, points de rouille aux angles des machines , auréolés noirâtres d’humidité sur les murs. Les lieux sont déprimants, mais surtout ils sont sales, ce qui pose problème lorsque le thématique de propreté est au cœur du concept commercial mis en place. ”

Après avoir connu la gloire, semant la mort le long des routes du Texas , Bonnie Parker et Clyde Barrow sont bien décidés à se faire oublier. Installés en France, sous une nouvelle identité Éva et Claude vivent planqués du côté de l’Atlantique.

Ils tiennent dorénavant un lavomatique, proposant de manière illicite une autre forme de poudre, un blanchiment on ne peut plus ingénieux.

“ – Le plus dur c’étaient les premiers mots de cette nouvelle langue. Surtout pour Claude ; il était pas doué, tu t’en doutes bien ! Il n’a jamais été fort à l’école, son école c’était la prison : chacun a des pistes différentes pour acquérir son éducation. La prison n’est pas pire que l’école, on n’y append pas les mêmes choses, c’est tout. ”

Mais les affaires vont mal, les clients se font rare dans ce trou perdus des Cévennes, et malgré leur âge proche de la retraite, ils vont devoir envisager de revenir à leur premier amour et peut-être même organiser un hold-up.

Seulement c’est un fiasco total, et sur le chemin du retour, plus vulnérables que jamais, ils vont faire une découverte miraculeuse.

La nouvelle vie peut enfin commencer.

Ce que j’en dis :

Après s’être imposé depuis 1992 comme auteur dessinateur, remportant en 1998 le prix Meilleur Album au Festival d’Angoulême avec Léon La Came, puis récompensé par le prix Vendredi pour son roman jeunesse : Les amours d’un fantôme en temps de guerre, le voilà Nicolas de Crécy de retour avec un roman absolument jubilatoire.

L’auteur ressuscite à sa façon avec un humour particulièrement grinçant , Bonnie Parker et Clyde Barrow, le duo criminel, célèbre des États-Unis, leur offrant une préretraite en France bien méritée. Évidemment ces personnages n’ont rien perdu de leur côté Borderline, même s’ils ont perdu de leur renommée, étant passés de vie à trépas dans leur pays. Agissant maintenant sous un pseudo typiquement français, nos vieux criminels gardent néanmoins un certain panache et se découvrent même de nouveaux talents.

L’auteur nous régale autant par l’histoire que par son style s’amusant avec les mots que la langue française nous a offert.

Une superbe découverte, il est juste dommage de ne pas y avoir trouvé quelques dessins qui auraient donné un peu plus de cachet puisque l’auteur excelle également dans ce domaine, mais c’est juste pour pinailler un peu car sincèrement je me suis éclatée et j’espère retrouver cette plume prochainement.

Une belle parenthèse littéraire qui donne le sourire.

N’hésitez pas.

Pour info :

Nicolas de Crécy étudie aux beaux-arts d’Angoulême avant de publier en 1991 son premier livre, Foligatto, avec Alexio Tjoyas, qui reçoit un accueil unanime.

S’ensuivent plusieurs albums récompensés par des prix prestigieux (Prix du meilleur album Angoulême 1998 pour Léon la Came). Maître du dessin et de l’aquarelle, il distille le fantastique avec un talent inégalé, et fait naître des univers singuliers aux ambiances toujours prégnantes.

Son travail est aussi marqué par des incursions dans le dessin animé, le carnet de voyage et la collaboration avec les grandes institutions.

Traduite de par le monde, son œuvre fait l’objet d’expositions en Europe et au Japon.

Il vit à Paris.

Les rois du Yukon

Les rois du Yukon d’Adam Weymouth aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais par Bruno Boudard

– Les saumons sont un peuple généreux, renchérit son neveu. Duane Aucoin, assis à côté d’elle. À bien des égards, ils trouvent le sens de leur existence en nous donnant la vie. Et ils donnent leur vie pour leurs enfants, en remontant aussi loin pour frayer. Leur seul but c’est : il faut qu’on le fasse pour nos enfants. Quel bel exemple à suivre ! »

Le Yukon, ce fleuve d’Amérique du Nord, long de plus de trois mille kilomètres, traverse le Canada et l’Alaska avant de se jeter dans la mer de Béring. Chaque et, depuis la nuit des temps, les saumons royaux appelés les chinooks remontent ses eaux vers l’un des derniers endroits sauvages de la planète, pour retrouver leur lieu de naissance, y pondre et mourir.

C’est à bord d’un canoë qu’Adam Weymouth, va entreprendre un long et laborieux voyage pour suivre les saumons dans leur migration.

Ce long périple va lui démontrer ce qu’il craignait. Le réchauffement climatique a des effets néfastes sur la nature même sur les endroits les plus reculés de la planète. Mais c’est aussi de la main de l’homme, toujours à puiser dans les ressources naturelles de la terre que le mal s’immisce jour après jour. Et comme pour de nombreuses espèces , l’avenir du saumon est menacé, mais également les communautés autochtones qui dépendent de lui.

« L’automne dernier on a pêché du sockeye ici, reprend-il. Il vient de la Fraser River. En Alberta, ils pompent le sable pour en tirer du pétrole. À présent ils ont empoisonné la grande rivière. La mer est en train de mourir. Quand on voit ces grosses baleines venir agoniser sur la côte, on sait qu’il y’a un problème. Elle n’ont nulle part où aller. Je devra pas dire que c’est la faute des Blancs, mais ils font beaucoup de dégâts. Ils savent ce qui va se passer, mais ce qui compte le plus c’est les dollars. Le poisson a pas changé. C’est nous qui changeons. ”

Adam Weymouth nous offre une épopée formidable, il nous confronte et nous fait prendre conscience de la dure réalité face au souffrance de la nature, de la faune et de la flore tout en posant un regard sur la dure vie des autochtones qu’on ne cesse de malmener, les privant de leur terre mais également de leur moyen d’existence.

Magnifiquement écrite, cette escapade littéraire est aussi enrichissante que passionnante.

Dépaysement garanti, pour une aventure incroyable.

Pour ma chronique avec photos c’est par ICI

Pour info :

Adam Weymouth, journaliste anglais de 35 ans, s’intéresse tout particulièrement aux conséquences du réchauffement climatique et à la dégradation de l’environnement. Ses articles ont notamment été publiés dans The Guardian et The Atlantic. En 2018, il a été consacré « Jeune écrivain de l’année » par le Sunday Times, et en 2019 ce livre a été couronné « Meilleur Livre de l’année » par Lonely Planet.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette formidable aventure.