Ohio

Ohio de Stephen Markley aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

” Il est difficile de dire où cela s’achève et même où cela a commencé, car on finit par se rendre compte que la linéarité n’existe pas. Tout ce qui existe, c’est ce lance-flammes délirant, ce rêve collectif dans lequel nous naissons, voyageons et mourons. “

New Canaan, une petite ville de l’Ohio a vu grandir ces quatre trentenaires qui sans le savoir vont se croiser un soir d’été.

Ils étaient camarades au lycée avant de prendre chacun une route vers leur destinée qu’ils osaient rêver prometteuse.

En premier lieu, Bill Ashcraft, ancien activiste humanitaire aujourd’hui toxicomane. Il transporte avec lui un mystérieux paquet qu’il est supposé livrer dans le coin.

” Au- delà de sa mission et de toutes ces conséquences, il n’avait pas été mécontent de fuir quelques jours La Nouvelle-Orléans et sa chaleur nucléaire. Il s’y sentait autant à l’étroit qu’à New Canaan. C’était l’unique leçon qu’il tirait de ses voyages : où qu’on aille, même si tout paraît neuf quand on débarque, au bout du compte c’est toujours les mêmes bars, la même bouffe, les mêmes meufs, la même politique, la même picole, les mêmes drogues, les mêmes emmerdes. “

Puis Stacey Moore homosexuelle, venue rencontrer la mère de son ex-petite amie et également son frère espérant régler ses comptes.

” Même s’il se trouvait encore à plusieurs kilomètres à l’ouest, elle perçut la présence du lycée. Sans avoir besoin de le voir, elle le sentit comme une démangeaison,. Un bloc d’architecture réglementaire dégueulasse, une pièce de Lego avec la petite touche autoritariste des années soixante. Elle était fascinée par le pouvoir du lycée américain sur l’imaginaire collectif. Depuis longtemps elle avait remarqué que les gens considèrent, leurs années de lycée comme une période fondatrice. Il suffisait de les lancer sur le sujet et d’un coup ils avaient plein d’histoires terrifiantes et merveilleuses qui étaient le terreau d’autant de romans.  »

Puis nous croiserons Dan Eaton, ce jeune vétéran qui a laissé un œil en Irak, qui s’apprête à retrouver son amour de jeunesse tout en se raccrochant désespérément à la vie.

 » L’histoire est faite de cycles et nous en sommes le produit, même si nous ne les comprenons pas sur le moment. Cycles de la politique, de l’exploitation, de l’immigration, de l’organisation, de l’accumulation, de la distribution, de la peine, du désespoir, de l’espoir. La grande erreur, se disait Dan, c’est de croire qu’on vit un moment inédit. Mais toute sa vie il avait gardé cette sensation dans la poitrine : le déjà-vu. Comme s’il connaissait déjà ce moment mille ans avant sa naissance et le connaîtrait encore mille ans après sa mort. “

Et enfin Tina Ross, qui a décidé de se venger de celui qui hante son esprit depuis trop longtemps.

 » Désormais elle ne voyait plus New Canaan que par les yeux de Cole : un bled pourri qui ne s’améliorait pas. La nostalgie protégeait le reste.[…] Comment lui expliquer la tristesse de cette ville, ses tragédies. Au moment où elle en était partie, elle avait gravée dans le cœur l’idée d’une malédiction, celle dont toute la ville parlait. […] Quel soulagement ce serait de ne plus avoir tout le temps peur et tout le temps mal . “

Quatre voix, les voix de la jeunesse américaine, une jeunesse meurtrie, désenchantée, qui s’enlise depuis les attentats du 11 septembre, subissant la récession, la montée du prolétarisme et la fin du rêve américain.

Et pourtant chacun d’entre eux ira jusqu’au bout de cette journée pour atteindre le but final.

Ce que j’en dis :

En donnant la voix à quatre personnages, l’auteur nous entraîne à travers des allers retours entre le passé et le présent dans la ville de New Canaan dans l’Ohio, un coin perdu de l’Amérique.

À travers ces quatre portraits qui reflètent tel un miroir la jeunesse américaine assez désœuvrée, une jeunesse en perdition accro à l’alcool. à la drogue, à l’amour et même pour certains à la guerre, l’auteur brouille les pistes, fragmentant les souvenirs pour nous offrir un roman noir grandiose.

Un véritable jeu de pistes, qui en une demi-journée va nous révéler des secrets vieux d’une dizaine d’années.

Ohio est ce qui s’apparente le mieux au grand roman américain.

Un roman ambitieux, qui en impose, par son impertinence, son intelligence, son réalisme face à cette jeunesse déboussolée qui chute après chute a perdu tout espoir de se relever un jour pour enfin s’élever vers l’illusion du rêve américain.

Un premier roman qui marque l’entrée du jeune artiste Stephen Markley dans la cour des grands auteurs américains à suivre absolument.

Pour info :

Né en 1983, Stephen Markley est originaire de l’Ohio.

Il s’impose avec ce premier roman comme un formidable cartographe de l’Amérique contemporaine et de ses fractures, dans la lignée de Jonathan Franzen.

Son roman est en cours d’adaptation télévisée.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette fresque américaine vertigineuse.

Nickel Boys

Nickel Boys de Colson Whitehead aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

” Tandis qu’ils se changeaient, Elwood s’efforça de ne pas trop regarder les marques sur le corps des autres, les longues cicatrices irrégulières et les traces peut-être dues à des brûlures. Il ne revit jamais Franklin et Bill après ça. Il y a à plus de six cent élèves à Nickel ; les Blancs en bas de la colline et les Noirs en haut. […] Ils gagnèrent les quartiers des élèves noirs. Les épaules d’Elwood se relâchèrent. Il avait peur d’un établissement dirigé par des hommes tels que Spencer – des hommes qui aimaient formuler des menaces et en savouraient l’effet -, mais peut-être le personnel de couleur protégerait-il les siens. Et si ces gens se révélaient aussi méchants que les Blancs, Elwood se rassurait en se disant qu’il ne s’était jamais autorisé le type de transgressions pour lequel les autres s’étaient fait pincer. Il n’avait qu’à continuer à faire ce qu’il avait toujours fait : bien se conduire. “

Elwood, ce jeune noir fervent de Martin Luther King et de ses messages de paix, n’était absolument pas prédestiné à séjourner à Nickel Acadamy. Mais hélas, le jour où il se rendait à l’université pour y faire de brillantes études, il fut arrêté à bord d’une voiture volée. Il n’était que passager, mais sa couleur de peau le conduisit évidemment tout droit vers une terrible erreur judiciaire .

Après un jugement rapide, il est condamné et envoyé directement en maison de correction. Un endroit qui va s’avérer sordide.

” Les pensionnaires étaient appelés élèves, et non détenus, pour les distinguer des criminels violents qui peuplaient les prisons. Ici, se dit Elwood, les criminels violents étaient du côté du personnel. “

Très vite, Elwood va se rendre compte des agissements des surveillants, qui infligent les pires sévices aux pensionnaires. Certaines disparitions deviennent inquiétantes.

Seul l’amitié qui le lie à Turner, l’aidera à ne pas perdre tous ses espoirs de sortir un jour de cet endroit.

Ce que j’en dis :

Après le fabuleux Underground Railroad couronné en 2017 par le prix Pulitzer, et largement salué par les lecteurs, Colson Whitehead reçoit la même distinction pour Nickel Boys en 2020, et de ce fait s’inscrit dans la lignée des rares romanciers distingués à deux reprises pour ce fabuleux prix, tout comme William Faulkner et John Updike.

Tout comme lors de son précédent roman, l’auteur base son histoire sur des faits réels qui se sont déroulés dans la ” Arthur. G. Dozier School for boy “ à Marianna en Floride qui a enfin fermé ses portes en 2011.

C’est seulement en 2010, 109 ans après l’ouverture de ce centre de détention qui maltraita de manière atroce des enfants, que des révélations apparurent et bousculèrent l’Amérique. Pas loin de 98 enfants y seraient morts, et enterrés dans le petit bois proche du lieu.

C’est après avoir vu un reportage sur cet endroit que Colson décide d’écrire cette bouleversante fiction.

À travers ce roman, une fois de plus on est confronté de plein fouet à l’injustice que subissent depuis trop longtemps les Noirs aux États-Unis. Une haine raciale qui perdure encore de nos jours malgré l’abolition de la ségrégation.

Et c’est avec Elwood mais également Turner, son ami que nous voyagerons entre les années 60 et les années 80, de la détention à la liberté retrouvée, entre espoir pour l’un, et résignation pour l’autre, vers un final inattendu et déchirant.

En véritable conteur, l’auteur nous permet de découvrir un pan d’Histoire peu glorieux de l’Amérique, pour témoigner tout en gardant toujours un brin d’espoir que cela change un jour.

Un bel hommage à tous ces enfants perdus qui renaissent sous la plume de Colson Whitehead pour ne pas les oublier.

Un véritable devoir de mémoire à découvrir absolument.

Pour info :

Né à New York en 1969, Colson Whitehead est reconnu comme l’un des écrivains américains les plus talentueux et originaux de sa génération.

Undergound Railroad, son premier roman publié aux éditions Albin Michel, a été élu meilleur roman de l’année par l’ensemble de la presse américaine, récompensé par le National Book Award 2016 et récemment distingué par la Médaille Carnegie, dans la catégorie « Fiction ». 

Je remercie les éditions Albin Michel pour ce récit extrêmement bouleversant.

Buveurs de vent

Buveurs de vent de Franck Bouysse aux Éditions Albin Michel

” Quatre ils étaient, un ils formaient, forment, et formeront à jamais. Une phrase lisible faite de quatre brins de chair torsadés, soudés, galvanisés. Quatre gamins, quatre vies tressées, liées entre elles dans une même phrase, en train de s’écrire. Trois frères et une sœur nés du Gour Noir. “

Certains lieux sur terre cachent de belle histoire, où la nature et les hommes tentent de se partager le territoire, comme par ici dans Le Gour Noir. Une vallée découverte, il y a bien longtemps, où vit une fratrie de trois frères et une sœur, soudée par un lien immuable.

C’est en compagnie de Marc, grand amoureux des livres, de Matthieu très proche des arbres, de Mabel à la beauté sauvage et de Luc, le petit frère un peu cabossé qui n’en demeure pas moins touchant, aimant parler aux animaux en rêvant d’être un jour l’un des leurs, que nous allons découvrir cette histoire.

” Ils n’étaient encore que des gamins défiant le destin, sans autre idéal que ce moment de liberté absolue, dont ils conserveraient le souvenir jusqu’à la mort. Ils se moquaient éperdument du danger, n’imaginant même pas que la corde puisse s’effilocher, encore moins casser. […] Dans le futur, aucun d’entre eux ne pourrait affirmer que le jeu n’en valait pas la chandelle. “

Une vallée de toute beauté assombrit par l’ombre d’un homme, qui survole tel un rapace le Gour Noir, s’étant approprié année après année l’endroit. Il est le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, et l’employeur de la majorité des habitants comme leur père , leur grand-père avant eux.

Joyce, un véritable tyran, adepte de l’abus de pouvoir.

Il suffirait de peu chose pour qu’une révolte surgisse, et si la nature s’en mêle, l’atmosphère déjà électrique pourrait très vite s’embraser.

” Elle arriva du Sud, à la nuit tombée, et s’engouffra dans la vallée, gueule béante, crachant une haleine sableuse, sans odeur ni goût. Elle avait pris naissance on ne sait où et on ne sait comment, en un pays de dunes et de soulèvements. Remontant la rivière comme dans un goulot, courbant, étêtant, déracinant, avec plus ou moins d’aisance selon l’espèce et l’âge des arbres, tout cela dans un terrible fracas. Troupe de géant avançant droit devant sans se soucier de l’endroit où ils posaient leurs pieds, ni de ce qu’ils écrasaient ou épargnaient, et l’on voyait les lumières s’éteindre à leur passage, semblables à des bougies soufflées par une bouche immense. Humains et animaux se cachèrent, au creux d’une tanière, dans un roncier, derrière des murs, tous reclus dans une même peur. Subissant la colère, espérant échapper au châtiment. “

Plus unis que jamais, les buveurs de vent s’accrochent à leurs cordes, résistant coûte que coûte à tout ce qui pourrait les séparer et les éloigner de la vallée du Gour Noir…

” La vie, il faut la laisser déborder tant qu’il y en a. “

Ce que j’en dis :

Quand l’orfèvre de la littérature nous offre un nouveau bijou d’exception, on lui ouvre les portes en grand de notre bibliothèque

Six ans déjà, depuis ma lecture de Grossir le ciel et je constate que comme le bon vin, la plume de Franck Bouysse gagne en saveur et laisse un souvenir délicieux après dégustation.

Toujours aussi pointilleux, cet amoureux des mots, soigne sa présentation comme un grand couturier. Chaque personnage qui s’apprête à entrer en scène, est habillé avec l’élégance des beaux mots de la langue de Molière. Des mots ciselés, pour revêtir chaque costume à la perfection. Et il en est ainsi pendant tout le défilé des personnages, que ce soit la nature, le lieu, les êtres humains ou le règne animal.

Mais cette fois, il nous emmène plus loin, et nous offre un récit construit de manière remarquable où les intrigues tissées dans la toile de l’histoire emprisonnent le lecteur jusqu’au final époustouflant.

D’emblée on s’attache aux Buveurs de vent, nos héros insoumis, unis par des liens indestructibles. La rage au ventre, on les accompagne face à ce tyran qui foudroie tout sur son passage.

Mais on peut compter sur la nature toujours omniprésente dans les romans noirs de Franck Bouysse pour embellir ce lieu où la noirceur tente de s’imposer avec force.

Véritable conte intemporel, Buveurs de vent vous transportera vers un lieu où seul les véritables héros trouveront le chemin de la liberté.

C’est un de mes coups de cœur de cette rentrée qui fait que je lui pardonne (un peu) d’avoir changé de maison…

Retrouvez ma chronique de son précédent et prestigieux roman ” Né d’aucune femme “ ICI

Pour info :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. 

Grossir le ciel a rencontré un succès critique et public et a obtenu le Prix Polar SNCF en 2017 ainsi que le prix Sud Ouest / Lire en poche, le prix polar Michel-Lebrun, le prix Calibre 47 et le prix Polars Pourpres. 

Franck Bouysse est également l’auteur aux éditions de La Manufacture de Livres de Plateau, prix des lecteurs de la foire du livre de Brive, Glaise, et de Né d’aucune femme, prix Psychologies magazine. 

Je remercie les Éditions Albin Michel d’accueillir sur leur scène Franck Bouysse , une plume qui mérite de nombreux podiums.

Le noir entre les étoiles

Le noir entre les étoiles de Stefan Merrill Block aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Marina Boraso

” Une image à l’écran. Le tourbillon des gyrophares des voitures de police, l’image vacillante et floue. Elle s’est retournée, sans comprendre ce que la journaliste, Tricia Flip d’Action News Six, était en train d’expliquer devant les caméras. Impossible. Voilà le premier mot qui lui a traversé l’esprit, ce mot qui la liait déjà à des centaines de mères comme elle, des mères qui lui inspiraient une forme de pitié abstraite chaque fois qu’une soudaine irruption de violence était rapportée aux informations, survenue en quelque endroit lointain. Impossible – non, a-t-elle pensé, pourquoi ajouter une telle catastrophe à la longue liste de ses soucis, un événement pareil ne pouvait pas se produire chez eux. Et pourtant, le téléphone hurlait déjà dans la cuisine.

Eve a lâché la corbeille, le linge s’est renversé par terre et elle a trébuché dessus en se ruant vers l’appareil. Elle a collé le combiné à son oreille, et ce qui a suivi devait rester à jamais ancré dans sa mémoire. “

Eve n’était pas préparée à vivre un tel moment même si malgré tout elle a du y penser, parfois, comme de nombreuses familles américaines.

Une fusillade a eu lieu dans le lycée de ses enfants, faisant plusieurs victimes dont Oliver son aîné, toujours en vie mais abîmé à jamais.

” Que faisait Oliver à cet endroit ? Une question qu’Eve se gardait bien de soulever, même si la curiosité déraisonnable qu’elle abritait tout près de son cœur ne pouvait se défendre d’y revenir encore et encore. Elle s’était efforcée d’accepter les faits bruts : Oliver se trouvait là, sur la route d’Hector, et ce dernier l’avait visé avec son fusil, avant d’assassiner l’avenir de sa famille. “

Oliver se retrouve plongé dans un coma profond. Sa famille est brisée par ce drame et se désunie jour après jour. Jed, le père, un artiste raté s’enfonce davantage dans une profonde dépression et trouve refuge dans l’alcool. Charlie, le cadet, quitte le Texas et rejoint New-York, rêvant de devenir écrivain, seule Eve reste présente auprès de son aîné, refusant de perdre l’espoir qu’il se réveille.

Dix ans sont passés lorsque de nouveaux examens révèlent chez Oliver, les signes d’une activité cérébrale. Cette nouvelle redonne un brin d’espoir et réunit enfin sa famille à son chevet…

” Le vent se lève à l’ouest, et un spectre de poussière évanescent se dépose sur Bliss, érodant un peu plus les façades de Main Street. Puis le nuage s’envole vers l’est, aspiré par le bleu immaculé du ciel, et s’évanouit dans un soupir, retourné au néant. “

Ce que j’en dis :

Se plonger dans une des dernières parutions de la collection Terres d’Amérique des éditions Albin Michel est toujours pour moi prémisse de lecture époustouflante et celle-ci ne déroge pas à la règle.

Ce n’est pourtant pas un sujet facile, une fusillade dans un lycée, thème souvent abordée dans la littérature américaine, un pays tellement armé qu’il est souvent au proie de telles dérives mortelles, mais Stefan Merrill Block l’aborde avec une extrême délicatesse et nous offre un récit bouleversant.

C’est à travers les voix de ceux qui restent que l’on découvre cette histoire, notamment Eve la mère d’Oliver, présente chaque jour auprès de son fils.

Les dommages collatéraux n’ont pas épargné les membres de cette famille, et chacun à sa manière tente de survivre à ce traumatisme et entame le long processus de résilience.

Chacun essaie de comprendre en se remémorant cette soirée où leurs vies a basculé sans pouvoir éviter de culpabiliser.

Et lorsque Oliver se manifeste par le pouvoir de ses pensées c’est on peu plus émouvant.

Stefan Merrill Block nous offre un second roman ambitieux, captivant, emplit d’humanité d’amour et d’espoir, absolument déchirant.

Une lecture marquante, et une plume remarquable qui m’a follement envie de découvrir l’Histoire de l’oubli, son premier roman.

Un énorme coup de cœur.

Pour info :

Né en 1982, Stefan Merrill Block est originaire du Texas et vit aujourd’hui à Brooklyn.

Son premier roman, Histoire de l’oubli (Albin Michel, 2009), a connu un immense succès, tant critique que commercial.

Traduit en une dizaine de langues, il a été distingué par de multiples récompenses dont le Prix du Meilleur Premier Roman au festival international de littérature de Rome.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce roman époustouflant.

Allegheny River

Allegheny River de Matthew Neil Null aux Éditions Albin Michel collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Bruno Boudard

” Après quelques années de vaches maigres, c’en fut fini des ours dans le comté de Tuscarora. Sans cesse harcelés par les chiens, ils semblaient se jeter littéralement en pâture aux canons des fusils. Sur chaque manteau de cheminée trônait l’un de ces crânes blanchis. Les orbites étaient énormes. Ce sourire idiot et étiré sur lequel on laissait courir son pouce. Une fine pellicule de poussière s’amoncelait sur les os jaunissants. Pour finir, ces trophées furent rangés dans des malles et des tiroirs, où ils rejoignirent la vieille vaisselle. (…) Mais la terre tourne et les anciens usages sont réexaminés. Les compagnies d’assurances affirment que l’augmentation de la population des cervidés entraîne celle du nombre d’accidents. Les algorithmes plaident en leur faveur. Il faut tuer davantage de cervidés. Il faut laisser vivre tous les prédateurs. “

En 2018, je découvrais la plume de Matthew Neill Null à travers son premier roman Le miel du lion (ma chronique ici) qui nous plongeait au cœur d’une forêt des Appalaches, auprès de bûcherons qui avaient créé un syndicat clandestin. Un récit dénonçant l’impact désastreux de la déforestation intensive sur l’environnement.

Ce fut l’occasion de savourer sa plume lyrique et puissante, celle d’un véritable conteur plein de talent.

Avec un plaisir non dissimulé, j’ai retrouvé son écriture à travers ses neuf nouvelles ancrées dans la région des Appalaches, où la faune et la flore omniprésentes, sont confrontées à la présence dévastatrice de l’homme.

” La biche se déplaça avec une légère torsion de la jambe antérieure qui lui donnait un pas pivotant. Sull se contracta. Il la connaissait ! Avant que son fils Eric ne soit incarcéré au pénitencier, Sull l’avait aidé à la traquer sur le site de la carrière abandonnée, où elle s’était couchée avec l’un de ses faons. Cette même danse lui avait alors sauvé la vie. Eric était jeune, impatient. Il avait tiré quatre coups précipités tandis qu’elle s’enfuyait. Chacun avait très largement raté sa cible. C’était contraire à tous les préceptes que Sull lui avait enseignés. Ses trois fils avaient fini par apprendre ce psaume avec le temps : Une cartouche, une touche. Le reste, c’est du gaspillage. “

Tel un photographe, il capture et nous dépeint avec style toute la beauté de la nature sauvage dans ces contrées reculées de l’Amérique.

Parfois violente, brutale mais d’un réalisme surprenant, ces nouvelles résonnent comme un écho lointain qui se répercute à l’infini.

Sa plume d’une grande sensibilité nous entraîne dans une valse destructrice du monde à l’équilibre déjà précaire.

Matthew Neill Null incontestablement amoureux de la nature réussi à nous éblouir par sa plume tout en nous inquiétant par les messages qu’il nous transmet.

C’est puissant, beau, poétique mais terriblement effrayant, car son monde, c’est aussi le nôtre.

Pour info :

Matthew Neill Null est un écrivain américain originaire de Virginie-Occidentale.

Il a étudié le Creative Writing à l’Iowa Writers’ Workshop et ses nouvelles ont été publiées dans plusieurs anthologies, dont la Pen/O. Henry Prize Stories. 

Le miel du lion, son premier roman, l’a imposé comme une nouvelle voix des plus prometteuses dans le paysage littéraire américain.

Son recueil de nouvelles, Allegheny Front, est son deuxième livre, traduit en français et publié chez Albin Michel.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour avoir réuni et publié ce magnifique recueil de nouvelles.

Les bonnes âmes de Sarah Court

Les bonnes âmes de Sarah Court de Craig Davidson aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais (Canada) par Éric Fontaine

” Ce n’est pas une ville dénuée de charme. Une falaise en marque l’extrémité sud-ouest ; les millénaires s’écoulent en minces filets entre les rigoles de ses escarpements. Les eaux vertes du lac, parsemées de voiliers, s’embrasent, lisses et dorées, au contact de la lune cuivrée d’automne. Ceux qui vivent à l’intérieur des limites de la ville sont de braves gens. S’il fallait leur trouver un défaut, ce serait sans doute cette tendance qu’ils ont à relever avec un peu trop d’empressement les défis que leur lance l’existence. L’arrivée du mariage et de la vie de famille marque la fin des folles ambitions. Certains qualifient ce patelin de repaire de laideur abritant quelques très belles personnes ; d’autres estiment au contraire qu’il s’agit d’un lieu d’une beauté singulière abritant quelques irréductibles salauds. “

À Sarah Court, morne lotissement situé au nord de Niagara Falls dans l’Ontario, se côtoient cinq familles, assez atypique dans leur genre.

Parmi elles, un batelier qui récupère les noyés au pied des célèbres chutes, un cascadeur accro au danger, un neurochirurgien alcoolique en disgrâce, un boxeur raté père d’un jeune garçon obèse aux multiples personnalités, une cleptomane qui rêve de maternité, un orphelin d’une mère toxicomane devenu fabricant de feux d’artifice et occasionnellement criminel, sans oublier les écureuils gris qui pullulent dans le coin.

” Certaines créatures vivent à la manière des étoiles : une vive et puissante combustion qui réduit en cendres les êtres qu’ils côtoient, mais surtout eux-mêmes. Leurs vies sont des brasiers au cœur desquels les trouvent leur bonheur. Ils se consument à petit feu jusqu’à ce qu’il ne reste que le désir des flammes. “

Mais connaît-on vraiment ses voisins ? Et sa propre famille ?

Craig Davidson explore les âmes humaines aussi étranges et sombres qu’elles puissent être et nous livre un roman surprenant à la frontière des genres.

Ce que j’en dis :

Après ma fabuleuse découverte de son recueil de nouvelles De rouille et d’os, magnifiquement adapté au cinéma par Jacques Audiard en 2012, j’étais impatiente de me plonger dans son dernier roman.

Cette fois il nous entraîne à Sarah Court dans l’Ontario une bourgade américaine proche des chute de Niagara Falls, où vivent cinq familles assez malmenées par la vie.

L’auteur reste fidèle à son thème de prédilection, le drame et toute sa noirceur.

À travers des personnages de caractère assez cabossés, on découvre ce roman choral qui flirte avec le recueil de nouvelles avec une once de fantastique. Les histoires s’enchaînent, les personnages se suivent, leurs vies s’entremêlent, leurs destins se croisent entre tension et émotion, humour et horreur, férocité et compassion.

Sous la plume de Craig Davidson, les gens ordinaires nous paraissent extraordinaires, et même habillée de noirceur, la petite bourgade s’illumine sous le feu des projecteurs le temps d’une soirée.

Craig Davidson confirme son talent et même si cette histoire peut paraître parfois déroutante, elle n’en demeure pas moins captivante et savoureuse.

J’ai adoré.

Pour info :

Craig Davidson, né en 1976 à Toronto, est un écrivain canadien anglophone. Il vit à Calgary, en Alberta. Il s’est fait connaître avec un recueil de nouvelles, Un goût de rouille et d’os (Albin Michel, 2006), vendu à plus de 50 000 exemplaires et adapté à l’écran par Jacques Audiard en 2012. Son premier ouvrage, Juste être un homme (2008), a confirmé le talent et la singularité de ce jeune écrivain.

Craig Davidson a également publié de nombreux romans d’horreur sous les pseudonymes de Patrick Lestewka et Nick Cutter.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour cette plongée toujours aussi savoureuse dans l’univers impitoyable de cet auteur Canadien d’exception.

“ Les patriotes ”

Les patriotes de Sana Krasikov aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Sarah Gurcel

” « C’est ça qui compte aujourd’hui pour les bons patriotes, Florence ! De parfait culs-bénits qui agitent leurs petits drapeaux américains. Voilà ceux qui ont le pouvoir et voilà pourquoi j’en ai fini avec les grands États-Unis d’Amérique. »

Florence entendait de grosses larmes s’accumuler derrière certaines de ces tirades nasillardes. (…)

« Tu prêches une convertie » lui dit-elle joyeusement. Elle se demanda pourquoi le désarroi d’Essie la rendait si gaie. Puis elle réalisa que, pour la première fois depuis qu’elle avait quitté sa famille et embarqué sur le Brême, elle était absolument convaincue d’avoir pris la bonne décision. L’Amérique n’avait rien à lui offrir. « 

Alors que les États-Unis sont frappés par la grande dépression, Florence Fein décide de quitter son pays pour rejoindre l’Urss. À seulement 24 ans, elle laisse derrière elle sa famille à Brooklyn.

Ayant soif d’indépendance et de liberté, elle espère beaucoup de cette nouvelle vie, mais hélas les désillusions arrivent très vite et le retour en arrière impossible.

 » « Et toi, comment tu t’es retrouvée ici ? » demandra-t-elle une fois.

Florence avait appris à ce stade qu’il valait mieux privilégier les réponses simple. « Il n’y avait pas de travail aux États-Unis. Alors je suis venue en Russie. J’ai rencontré un homme et je suis restée. »

Comme de nombreux Refuzniks, son fils Julian, une fois adulte, émigre aux États-Unis.

Quelques années plus tard, en apprenant l’ouverture des archives du KGB, il retourne en Russie et décide de faire des recherches pour essayer de comprendre les zones d’ombre qui entouraient la vie de sa mère et tenté de persuader son propre fils de rentrer aux États-Unis avec lui.

” Ce qui a poussé sa mère à venir en Russie ne m’a jamais semblé étrange. Ce qui l’a poussé à y rester, voilà une autre histoire, sur laquelle je me suis interrogé. Par quel sortilège, en vertu de quoi (ou de qui) le paysage insipide autour d’elle s’était-il transformé en mosaïque prolétarienne colorée comme celles qui ornent encore cette ville mercantile ? “

” Je me suis dit qu’elle avait peut-être tout simplement fini par renoncer aux États-Unis, de la même manière que les États-Unis avaient si cruellement renoncé à elle.“

Entre passé et présent, Les patriotes nous embarque à travers le destin de trois générations d’une famille juive, l’histoire méconnue de milliers d’Américains abandonnés par leur pays en pleine terreur Stalinienne.

Ce que j’en dis :

Dès le départ j’ai été captivé par cette histoire au souffle romanesque extraordinaire. Il est impossible de ne pas s’attacher à Florence et de se révolter pour tout ce qu’elle va subir, alors qu’elle voulait juste retrouver l’homme aux yeux noirs dont elle s’était éprise et offrir ses services à ce pays.

Elle qui rêvait d’amour, de liberté, d’indépendance, va se retrouver prisonnière dans un pays qui n’est pas le sien et subir une dictature et des privations sans limites. Et pourtant elle gardera la foi et ne se détournera jamais de ses convictions, même dans les pires souffrances.

À travers ce roman choral qui couvre trois générations, on fait également connaissance avec son fils et son petit fils, et on se rends compte des conséquences que peuvent avoir certains choix de vie sur les générations futures.

Un roman ambitieux, qui se mérite et demande une lecture attentive et nous permet de saluer le courage de cette femme à une époque où justement il y avait tant à prouver. Par amour et pour ses convictions, elle sacrifiera presque toute sa vie à un pays qui la considérera toujours comme une étrangère, et peut-être même une espionne, elle aurait pourtant mérité amplement son statut de ” Patriote “.

Sana Krasikov nous offre un impressionnant premier roman, aux personnages touchants, bouleversants dans une ambiance communiste effrayante .

À découvrir absolument.

Pour info :

Sana Krasikov. Née en Ukraine en 1979, Sana Krasikov a grandi dans l’ancienne république soviétique de Géorgie avant d’émigrer aux États-Unis avec sa famille. Elle est l’auteur d’un recueil de nouvelles, L’An prochain à Tbilissi (Albin Michel, 2011), récompensé par le O. Henry Award et le prix Sami Rohr.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce fabuleux roman.

“ Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage ”

Les habits du plongeur abandonnés sur le rivage de Vendela Vida aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Adèle Carasso

Mais où est ton sac à dos ? Tu regardes par terre. Rien. Tu te tâtes le dos tout en tournant la tête, dans l’espoir d’apercevoir ton sac par-dessus ton épaule. Tu expliques au réceptionniste que tu n’as plus ton sac à dos et tu regardes au pied du comptoir surélevé, te disant qu’il a peut-être glissé dessous. L’homme inspecte le sol de son côté : rien non plus.

La panique te gagne – tu es au Maroc et tu as perdu ton sac à dos. Tu penses à tout ce qu’il contient – ordinateur portable, portefeuille avec toutes tes cartes de crédit et tout l’argent retiré à l’aéroport de Miami. Un appareil photo acheté. (…)

À peine arrivée sur le sol marocain, une jeune femme se fait voler son sac contenant ses papiers d’identité et tout son argent entre autres. Elle réussit à prévenir la police après un long périple qui dès le lendemain lui remet un sac qui n’est hélas pas le sien mais qui contient un passeport. Toujours sans ses papiers, elle n’a pas d’autres choix que de s’approprier cette identité qui lui permet d’autant plus d’être embauchée sur le tournage d’un film comme doublure d’une actrice de son hôtel.

Commence alors une aventure rocambolesque qui la mène jour après jour vers un voyage intérieur et nous révèle petit à petit les raisons dramatiques qui l’ont conduite à Casablanca.

L’histoire vertigineuse d’une femme blessée qui tente de se libérer d’un poids douloureux du passé…

Ce que j’en dis :

À travers cette histoire originale, bien rythmée qui ne manque pas d’humour, se cache pourtant une drame bien sombre.

Notre héroïne fuit un passé douloureux en s’offrant une escapade qui va vite tourner en aventure rocambolesque, mais quand l’occasion se présente pour elle de prendre une nouvelle identité, tout en jouant le sosie d’une actrice, elle n’hésite pas. Un double jeu qui lui permet d’affronter ce qui lui arrive et de régler ses comptes avec le passé.

Un roman surprenant, étonnant, intriguant où l’auteur explore à travers ce portrait de femme malmenée , le thème de l’identité.

Une bien belle découverte.

Pour info :

Figure de l’avant-garde intellectuelle et littéraire de la côte Ouest des États-Unis, Vendela Vida est éditrice du magazine The Believer, fondé avec son mari Dave Eggers.

On lui doit déjà trois romans parus en français, Sans gravité et Soleil de minuit aux Éditions de l’Olivier ; Se souvenir des jours heureux chez Albin Michel, qui tous furent encensés par la presse.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce roman plein de surprises.

“ Ici n’est plus ici ”

Ici n’est plus ici de Tommy Orange aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Stéphane Roques

” Certains d’entre nous ont grandi avec des histoires de massacre. Des histoires sur ce qui est arrivé à notre peuple il n’y a pas si longtemps. Sur la façon dont on s’en est sorti. “

Les indiens étaient pourtant les premiers occupants du continent américain, néanmoins on n’a eu de cesse de les exterminer pour s’approprier leurs terres.

Après avoir perdu la majorité de leurs territoires, ils furent contraints d’intégrer des réserves et continuèrent à disparaître. Ravagé par le chômage, la pauvreté, l’alcool et la drogue, ce peuple faillit disparaître.

” Nous amener en ville devait être la nécessaire étape finale de notre assimilation, l’absorption, l’effacement, l’achèvement de cinq cents ans de campagne génocidaire. Mais la ville nous a renouvelés, et nous nous la sommes appropriée. “

Il faudra attendre les années 70 pour qu’enfin la population augmente et que les traditions reprennent vie.

” On appelle Indiens urbains cette génération née en ville. Il y a longtemps que nous nous déplaçons, mais la terre se déplace avec nous comme un souvenir. Un indien urbain appartient à la ville, et la ville appartient à la terre. (…) Les indiens urbains se sentent chez eux quand ils marchent à l’ombre d’un building. Nous sommes désormais plus habitués à la silhouette des gratte-ciel d’Oakland qu’à n’importe quelle chaîne de montage sacrées, aux séquoias des collines d’Oakland qu’à n’importe quelle forêt sauvage. “

Comme à Oakland où vivent des indiens façonnés par la rue et la pauvreté où ils ont grandi loin des réserves. Ils portent en eux des histoires douloureuses mais ont toujours envie de transmettre et de partager leurs cultures avec ceux de leur sang, en se réunissant à l’occasion d’un grand Pow-wow.

 » Les gens ne veulent rien de plus qu’une petite histoire qu’ils peuvent rapporter chez eux, pour la raconter à leurs amis ou à leur famille pendant le dîner, pour dire qu’ils ont vu un véritable Amérindien dans le métro, qu’il en existe encore. “

C’est l’histoire de douze d’entre eux que nous allons découvrir à travers ce roman. Douze hommes et femmes liés par le destin qui vont se retrouver plongés au cœur d’une violence destructrice comme leurs ancêtres il y a fort longtemps.

” Être indien en Amérique n’a jamais consisté à retrouver notre terre. Notre terre est partout ou nulle part. “

Ce que j’en dis :

Quand un indien prends la plume, c’est toujours avec beaucoup d’émotions que je me plonge entre les pages de cette nouvelle histoire et qu’une fois encore je découvre avec grand plaisir un nouveau talent dans le paysage littéraire.

Tommy Orange appartient à la tribu des Cheyennes, et même s’il a grandi à Oakland, il n’en demeure pas moins habité par le passé douloureux de ses ancêtres. Ce roman en témoigne et grâce à cette rage qui demeure en lui, il nous offre un récit aussi puissant qu’un uppercut, porté par une écriture singulière où la poésie s’invite au côté de la fureur.

À travers ce roman choral à la construction particulière, une peu à la manière des nouvelles mais qui s’enchaînent majestueusement les unes après les autres pour former une tribu de personnages où chaque voix fait écho à une histoire, leur Histoire.

L’histoire d’un peuple qui tente de transmettre à ses descendants leurs souvenirs et leurs traditions au cœur d’une ville où la nouvelle génération est déjà en marche.

Un récit sous haute tension, absolument déchirant qui reflète sans aucune exagération mais au contraire avec beaucoup de réalisme ce que ces hommes et ces femmes continuent de subir dans ce monde où le chaos s’invite bien trop souvent à la fête…

Tommy Orange s’impose tel un cri dans la nuit et permet à son peuple de ne pas s’éteindre même si trop souvent les balles continuent de siffler dans le paysage américain.

Une véritable révélation littéraire à découvrir absolument.

Pour info:

Né en 1982, Tommy Orange a grandi à Oakland, en Californie, mais ses racines sont en Oklahoma. Il appartient à la tribu des Cheyennes du Sud.

Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeurs Sherman Alexie et Joseph Boyden, il a fait sensation sur la scène littéraire américaine avec ce premier roman.

Je remercie infiniment les Éditions Albin Michel de m’avoir permis de découvrir cette merveille.

“ Les Dieux de Howl Mountain ”

Les dieux de Howl Mountain de Taylor Brown aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Laurent Boscq

Le garçon leva un bref instant les yeux vers la vieille maison, dont les rondins de chênes découpés à la hache s’imbriquaient en queue d’aronde. La véranda s’affaissait un peu sous le toit de tôle, mais elle tenait bon. Les fenêtres brillaient d’une chaude lumière ; autour des vitres, le mastic d’argile miroitait dans l’obscurité comme des bandes blanches. Derrière, il y avait la cabane qui servait de grange, avec son toit aux panneaux arrachés, puis la porcherie et le fumoir. Chaque chose était à sa place. Et la prairie tout autour, pas impeccable mais entretenue, miroitait d’un bleu profond sous la lune. “

C’est ici, dans cette vieille maison, que vit Rory Docherty auprès de sa grand-mère, une femme étonnante. De retour de la guerre de Corée, où il y a laissé une jambe, il tente de se reconstruire malgré les cauchemars qui le hantent trop souvent. Pas facile d’oublier cette guerre, quand la douleur et un membre fantôme vous le rappellent constamment.

Sa mère, est hélas internée dans un hôpital psychiatrique depuis une agression qu’elle a subi avant la naissance de Rory. Muette depuis, elle n’a jamais pu révéler le noms de ses agresseurs. Rongée par les remords et la culpabilité, de n’avoir pu protéger sa fille, Ma fait son possible pour veiller sur son petit-fils.

” Parfois, elle se demandait comment elle avait pu donner naissance à une aussi belle et douce enfant. Et comment elle avait pu échouer à protéger cette créature de lumière des démons de l’enfer. Elle n’avait jamais retrouvé ses agresseurs. Elle ne les avait jamais fait payer pour leur crime, ne leur avait pas tranché la gorge ni arraché le cœur. Depuis ce jour, l’univers de sa fille s’était désaxé. Malgré ses ruses et ses talents de sorcière, elle avait échoué à lui rendre son équilibre. Et aujourd’hui que son petit-fils était revenu chez elle avec la guerre dans le sang, elle s’inquiétait de savoir où ça pourrait le mener. Au bout de cette route engloutie depuis longtemps par la montée des eaux. Elle s’inquiétait aussi de la peur et de la culpabilité qui pourrait surgir et obscurcir son cœur. Elle ne connaissait ça que trop bien. “

Rory livre pour le compte de son oncle de l’alcool de contrebande. Longtemps considéré comme le baron de l’alcool clandestin, Eustace voit son empire menacé par la concurrence et par l’arrivée d’un nouvel agent fédéral prompte à faire du zèle. Au volant de Maybelline, Rory va devoir ruser pour déjouer la surveillance des agents fédéraux bien décidés à mettre fin à ce trafic, tout en affrontant ses rivaux et les fantômes liés au passé. Et ce n’est pas l’apparition de cette belle fille dans le paysage qui va beaucoup l’aider à ne pas perdre la tête.

Ce que j’en dis :

Qu’il fut bon de croiser sur ma route Les Dieux de Howl Mountain et de découvrir la magnifique plume de Taylor Brown pour me raconter cette histoire.

Ce roman possède toute les qualités dont je pouvais rêver. Une écriture singulière qui s’habille de lyrisme pour nous décrire cet endroit de Caroline du Nord, des personnages authentiques auxquels on s’attache forcément, qu’ils soient du passé ou du présent, on ne peut rester insensible à leurs vécus et à la force qui les habite, pour faire face à tous ses mauvais coups disséminés sur leurs routes.

Et c’est avec plaisir que l’on savoure ces pointes d’humour caustiques et parfois gonflées qui s’immiscent entre les lignes pourtant très sombre, qui apportent un peu de douceur dans ce monde de brutes.

Entre Rory et Ma sa grand-mère, on sent un attachement féroce, un respect mutuel, une belle complicité, un grand amour malgré les années qui les séparent et le passé douloureux qui les a réuni.

Mais également les personnages secondaires, qui ne manquent pas de caractère, tel que Eli l’ami de Rory ou encore Eustace son oncle. Et d’autres bien évidemment que je vous laisse le plaisir de découvrir…

Taylor Brown nous offre un récit fabuleux aux côtés de ces bootleggers, dans les années cinquante, parsemant son histoire de coutumes et de croyances, dans un coin reculé des États-Unis et rejoint de ce fait le clan des auteurs qui donnent voix avec beaucoup de talent aux oubliés de l’Amérique tels que Ron Rash, Donald Ray Pollock ou encore Tom Franklin.

Une nouvelle voix qui ne manque ni de style, ni de caractère, ni d’humour. Je n’ai pas aimé, j’ai adoré, et c’est avec une grande impatience que je me prépare pour une future rencontre grâce à Léa créatrice du Picabo River Book Club et aux Éditions Albin Michel.

Je les remercie tous deux infiniment pour cette divine lecture pleine de charme et pour ce prochain rendez-vous qui va me permettre de féliciter en live ce grand auteur.

À souligner également la magnifique traduction de Laurent Boscq et la magnifique couverture très représentative qui nous embarque à bord de cette voiture vers une contrée mystérieuse.

” – Il y a quelque chose qui cloche chez ce type, reprit-il, genre depuis la naissance.

– J’en ai connu des comme ça, là-bas. Des mauvais de naissance.

Eli pivota sur un coude et le fixa du regard.

– En Corée ?

Rory acquiesça.

– C’était comment ? (…)

– Tout ce que je peux te dire, c’est que c’est un endroit où tu as envie que ce genre de fils de pute soient de ton côté, et derrière toi. Les pires. Les plus fous. Là-bas, le mal était un bien.

(…) je crois bien que tu reviens en plein bordel, conclut-il en secouant la tête.

Rory jeta sa cigarette par terre et l’écrasa avec son pied valide.

– Au moins, je suis revenu, dit-il. Enfin, en partie. “

Pour info :

Taylor Brown est né en 1982 en Géorgie, dans le sud des Etats-Unis, puis il a vécu à Buenos Aires et San Francisco avant de s’installer en Caroline du Nord. 

Les dieux de Howl Mountain est son troisième roman après La Poudre et la Cendre (Autrement, 2017) et The River of Kings (à paraître chez Albin Michel).

Par ailleurs nouvelliste, il a publié ses textes dans une vingtaine de revues littéraires, et a été récompensé par le Montana Prize in Fiction.