Mictlán

Mictlán de Sébastien Rutés aux Éditions Gallimard, collection La Noire

Gros et Vieux sont à bord d’un poids lourd, transportant on ne sait quoi, vers on ne sait où. Ces deux hommes au passé sinistre roulent à travers le désert avec quelques règles à respecter sous peine de représailles. Il leur est interdit de s’arrêter en dehors des stations services, et surtout de jeter un œil sur la cargaison.

” (…) tu ne t’arrêtes jamais, tu roules en attendant que je t’appelle, tu roules une semaine, tu roules un mois, tu roules dix ans si besoin, on s’en fout, tu roules tant que je t’appelle pas, et tu laisses personne approcher, même pas les flics, si les flics font chier, tu leur parles de moi, connard, jamais du Gouverneur, c’est clair ?, à aucun prix, tu m’entends ?, tu leur dis juste de voir avec moi, ça devrait suffire, mais s’ils insistent, tu m’appelles, et s’ils deviennent dangereux, vraiment dangereux, tu leur fais la peau et tu jettes leur cadavre dans un fossé, c’est le seul cas où tu as le droit de descendre de ce putain de camion ailleurs qu’à une station service, c’est compris ? “

La proximité des deux hommes dans cette cabine, amène à la confidence sans pour autant les rapprocher.

(…) voilà ce qui fascine Gros, il se sent responsable de quelque chose, fier d’avoir été choisi pour conduire ce camion bien propre, bien frais, sur une route étroite dans ce désert qui ressemble à une peau d’animal malade, pelée, galeuse, grattée jusqu’au sang et couverte de plaies jusqu’à l’horizon, une route bien droite et bien lisse, qui scintille au soleil, que le soleil et le désert s’acharnent à dissoudre au loin comme ils dissolvent les cadavres, mais qui résiste, qui survit, malgré les nids-de-poule et les ordures qui menacent de déborder des fossés sur le bas-côté, une route en forme de destin, un peu plus étroite chaque matin…“

Sur la route, les tentations sont fortes pour déroger aux règles imposées, et lorsque s’ajoutent une multitude d’événements les mettant en danger, ils sont à deux doigts de tout envoyer balader.

Mais attention, le Gouverneur les surveille…

Ce que j’en dis :

Même si dès le départ, on sait le contenu de la remorque, j’ai fait le choix de ne pas le dévoiler, ne lisant pour ma part que très rarement les quatrième de couverture et préférant garder le suspens jusqu’au début de votre future lecture.

Car bien évidemment vous allez lire ce roman noir fraîchement débarqué dans La Noire de chez Gallimard. Ce serait une grave erreur de passer à côté de cette petite bombe livresque, autant pour sa plume percutante que pour cette histoire hallucinante, très certainement inspirée d’un fait divers survenu en 2018 au Mexique.

On peut dire qu’il claque, qu’il déchire ce récit. Tout comme ce camion, il trace sa route dans notre cerveau à vitesse non autorisée et laisse au passage toute sa rage, et quelques cadavres non identifiés.

Une écriture acérée,  » no limit « , un style décapant, fulgurant, extrême, au rythme infernal à vous couper le souffle, et qui vous éblouira tels des phares en pleine tronche par sa poésie qui s’incruste avec élégance dans cette noirceur absolue.

Un petit noir, bien serré, servi par La Noire, à consommer sans tarder.

Pour info :

De ses quinze ans à enseigner la littérature latino-américaine à l’université, Sébastien Rutés garde cette idée de Jorge Luis Borges qu’il n’y a pas de meilleure biographie pour un écrivain que ses oeuvres (et B. Traven ajoute : « sinon, soit ce sont les oeuvres qui ne valent rien, soit c’est l’homme »). 
On peut néanmoins ajouter qu’il est né dans les années 70, a publié plusieurs romans de genres très divers, dont un écrit à quatre mains et en deux langues avec un ami mexicain: Monarques Albin Michel, 2015) ; mais aussi La vespasienne (Albin Michel, 2018) ou Mélancolie des corbeaux (Actes Sud, 2011). Mictlán  (Gallimard, 2020) est son sixième roman.

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette virée mortelle.

Le moine de Moka

Le moine de Moka de Dave Eggers aux Éditions Gallimard

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Juliette Bourdin

” Mokhtar ne pouvait pas parler aux autres de ce genre de choses, de sa capacité à flairer une occasion et à s’y préparer mentalement. Les gens ne comprenaient pas. Mais lui savait que si on lui donnait la moindre ouverture, le plus mince entrebâillement, sa tchatche était capable d’ouvrir grand la porte et de lui faire franchir le seuil. “

Lorsque Mokhtar découvrit la fabuleuse histoire de l’invention du café. Il exerçait le métier de portier à San Francisco dans un immeuble prestigieux. À vingt-quatre ans, ce jeune Américano-Yéménite était loin d’imaginer avoir en commun des origines avec le café qui occupe une place centrale au Yémen.

Autodidacte et fort débrouillard, il quitte sa famille et les États-Unis pour se rendre sur la terre de ses ancêtres et prospecter auprès des cultivateurs de café.

” Il lui dit qu’il appartenait à une famille yéménite qui avait cultivé le café depuis des siècles et qu’il retournerait bientôt au pays pour faire revivre l’art du café yéménite et l’amener sur le marché du café de spécialité. “

En plus de vouloir importer le café du Yémen, il veut lui redonner ses lettres de noblesse, mais également payer tous ces cultivateurs, cueilleurs, trieurs, les emballeurs, à leurs justes valeurs.

” Toute tasse de café requiert donc une vingtaine de mains, du producteur au consommateur. Et pourtant, elle ne coûte que deux ou trois dollars. Même une tasse à quatre dollars relève du miracle, compte tenu du nombre de personnes impliquées, compte tenu de l’attention et de l’expertise prodiguées aux grains dissous dans cette tasse à quatre dollars. Une attention et une expertise telles que en fait, même à quatre dollars, on peut soupçonner que, au cours du processus, des gens – peut-être même des centaines de gens – ont été escroqués, sous-payés, exploités. “

Hélas en 2015, alors que son projet ambitieux d’améliorer les conditions de travail et de changer l’image du Yémen aux yeux du monde prend forme, une guerre civile éclate.

Les bombes saoudiennes tombent, l’ambassade américaine ferme ses portes, et Mokhtar se retrouve coincé au Yémen, mais il refuse de sacrifier ses rêves et de laisser tomber tous ceux qui comptent et croient en lui.

Ce que j’en dis :

Êtes-vous prêt à vivre une aventure extraordinaire ? Car c’est ce qui vous attend dès les premières pages de cette histoire vraie aussi captivante que passionnante.

What else ?

Il est même fort possible que vous appréciez davantage votre prochaine tasse de café, en tout cas vous risquez fort de le voir différemment.

What else ?

Dave Eggers est un formidable conteur, tout en portant un regard éclairé et juste sur l’histoire du café, il emporte le lecteur dans une aventure bouleversante en plein milieu d’une guerre, où notre héros si courageux soit-il, risque de tout perdre.

What else ?

Ce récit instruit autant qu’il divertit, parfois drôle mais aussi inquiétant, et ne manque pas de suspense. Il est préférable de l’accompagner de quelques cafés car une fois commencé il est impossible de le lâcher avant le final où le champagne risque de s’inviter à la fête.

What else ?

Après Zeitoun que j’avais déjà trouvé formidable malgré le sujet douloureux qu’il relatait, j’ai retrouvé avec plaisir la plume de Dave Eggers et son talent d’écrivain, et j’ai hâte de poursuivre mes découvertes, notamment Les héros de la frontière.

En attendant je ne peux que vous recommander le moine de Moka, pour découvrir vous aussi l’histoire de ce jeune Américain musulman, un homme hors du commun. .

What else ?

Filez chez votre libraire…

What else ?

Je remercie infiniment Léa, fondatrice du Picabo River Book Club et les Éditions Gallimard pour cette aventure aussi enrichissante que palpitante.

Pour info :

Dave Eggers est né à Boston dans le Massachusetts.

Écrivain américain, scénariste il est aussi fondateur du magazine littéraire The Believer, de Might Magazine et de la maison d’édition McSweeney’s.

Il est l’époux de Vendela Vida également auteure.

Dave Eggers a écrit quatre livres populaires: A Heartbreaking Work of Staggering Genius (Une œuvre déchirante d’un génie renversant), You Shall Know Our Velocity, How We Are Hungry, et What Is the What: The Autobiography of Valentino Achak Deng.

Il est par ailleurs coscénariste, avec Vendela Vida, du film Away We Go(2009) réalisé par Sam Mendes.

Son livre Le Cercle traite de la toute-puissance des nouvelles technologies à cause desquelles les individus renoncent de leur plein gré chaque jour un peu plus à leur vie privée.

Il vit à Chicago et San Francisco. Il est enseignant à l’école 826 Valencia.

“ Paz ”

Paz de Caryl Férey aux Éditions Gallimard

“ L’affaire qui l’occupait sentait la pisse froide. Lautaro avait doublé les récompenses pour obtenir des infos, sans résultat. Les cadavres s’accumulaient. Plus d’une trentaine, dont la moitié hors de sa juridiction, et tous n’avaient sûrement pas encore été découverts : un bombardement de morts, par petits bouts éparpillés comme des munitions à fragmentation touchant la population civile. Les médias n’étaient pas au courant, focalisés sur les premières élections depuis les accords de paix. Ça ne durerait pas.  »

Lautaro Bagader est chef de la police criminelle de Bogota, il est aussi le fils du Procureur général de la Fiscalia et le frère d’un ancien du FARC, aujourd’hui disparu.

À la veille des élections présidentielles, des corps mutilés sont retrouvés qui n’est pas sans rappeler les massacres de la Violencia des années 50.

” – Nous soupçonnons une organisation criminelle de grande envergure d’être l’auteur de ces massacres : le Clan du Golfe est la première sur notre liste. (…)

– La paix a été signé par presque tous les belligérants ; vous vous doutez bien que si vous ou vos tueurs êtes responsables de ces massacres, aucune négociation politique et judiciaire ne sera admise. “

Diane Duzan, une journaliste d’investigation à El Espectador insatisfaite des informations de la police, au sujet de tous ces morts retrouvés à travers le pays, décide de mener sa propre enquête.

” Le processus de paix n’avait pas changé grand-chose, il n’y avait jamais eu autant de coca cultivée dans le pays – plus de trois cent mille hectares. La proximité avec la frontière équatorienne faisait de Nariño un passage obligé pour le trafic de drogue, rendu plus dangereux par la dissidence des combattants d’extrême gauche et l’arrivée des cartels mexicains sur le territoire. La guerre pour le contrôle de la production tuait les hommes mieux que les mauvais alcool et les balles perdues des bars où les raspachines se réunissaient le week-end , un hécatombe qui frappait les pères et voyait les fils s’engager parmi les combattants des différentes forces armées, pour le malheur des veuves chefs de famille. “

Au cœur de la Colombie, une fois encore la violence et la corruption font rage, tout comme la drogue et la prostitution dans un climat politique sous haute tension.

À travers cette tragédie familiale aux allures shakespeariennes, Caryl Férey nous plonge dans les coulisses historiques de l’horreur colombienne.

Ce que j’en dis :

Absolument fan de ce baroudeur depuis la lecture de Mapuche, puis Zulu, et ainsi de suite … il était certain que je prendrais grand plaisir en m’aventurant dans son dernier roman, Paz. J’ai enfilé mon gilet pare-balle par précaution puisqu’il était question de Violencia et bien à l’abri dans mon salon, j’ai filé direction la Colombie.

A peine arrivée, j’en ai pris plein les yeux, de même que Lautaro, se réveillant la main sur les fesses d’une femme… Ça commence fort, mais le meilleur reste à venir.

Enfin le meilleur pour le lecteur, car pour ceux qui se baladent dans cette histoire, c’est pas gagné. La violence est omniprésente, en même temps vu le contexte on y est préparé.

Et quoiqu’en disent certaines mauvaises langues (à mon avis des jaloux qui écrivent avec leurs pieds ) ce thriller c’est une « tuerie ».

Bien sûr, c’est brutal, et même si le processus de paix est en cours, il est certain que ce n’est pas simple pour les colombiens.

Caryl Férey nous épargne du mieux possible en minimisant autant que faire se peut certaines situations mais s’il veut rester crédible, lui qui n’hésite pas à enquêter sur place, à se rendre sur le terrain avec ses acolytes, il ne peut évidemment pas tout supprimer sinon quel intérêt.

Alors si tout comme moi, vous aimez ceux qui écrivent avec leurs tripes mais aussi leur cœur, ce livre est fait pour vous comme il le fut pour moi, et ce n’est pas quelques scènes un peu hard qui vont vous empêcher de découvrir ce voyage en Colombie. Y’a de la haine, de la corruption, de la prostitution, des massacres, des trahisons, une famille divisée, mais y’a aussi de l’amour, ça laisse un peu d’espoir non ?

C’est signé Caryl Férey, de la bonne came de Colombie pure et dure.

Pour info :

Paz est disponible en version audio, lue par Michel Vigné, depuis le 10 octobre 2019 dans la collection Écoutez Lire.

2 CD MP3 / 20 h d’écoute environ.

Biographie (Emprunté sur le site des Étonnants voyageurs)

L’idole du romancier Caryl Ferey n’est pas un homme de lettres : c’est Joe Strummer, le mythique leader des Clash, dont le punk contestataire a bercé son adolescence. Un « modèle d’éthique » dont il envie l’intransigeance et la droiture morale et avec lequel il partage une véritable rage, palpable dans chacun de ses polars.

Dopé au rock, Caryl Ferey se lance à 17 ans dans l’écriture d’une saga « romantico-destroy » : un pavé impubliable, sorte de road-movie à la Mad Max, magnifiant les aventures et les excès de son adolescence bretonne. L’excès est l’un des leitmotiv de sa vie : il en fera l’éloge en 2006 dans un court recueil de textes publié par Gallimard. Méprisant le « confort bourgeois », avide de mouvement, de rencontres, Caryl Ferey s’embarque sitôt majeur dans un tour du monde qui le conduira en Océanie, sur les traces du grand Brel, autre figure importante de son panthéon personnel.

Il tombe alors amoureux de la Nouvelle-Zélande : le « pays du long nuage blanc » sera dix ans plus tard le décor des deux thrillers au lyrisme brutal et aux dialogues ciselés, Haka (1998, « ressuscité » chez Folio Policier en 2003) et Utu (2004), qui l’imposent dans le milieu du polar français. Loin des clichés édéniques, ces deux romans mettent en scène les durs à cuire Jack Fitzgerald et Paul Osbourne, flics des antipodes, en butte aux relents du passé colonial du pays du « kiwi » et aux violences du libéralisme à tout crin des années 1980. Après le Prix SNCF du polar français reçu en 2005 pour Utu, Zulu, dont l’action se situe cette fois dans l’Afrique du Sud post-apartheid, lui vaut en 2008 une ribambelle de distinctions : Prix des Lecteurs des Quais du Polar de Lyon, Grand Prix du Roman Noir Français au festival du film policier de Beaune, prix Nouvel Obs du roman noir, prix des lectrice du magazine Elle… Une adaptation pour le cinéma est présentée a Cannes en 2013, gros succès.

Caryl Ferey sévit aussi régulièrement sur les ondes : il écrit de nombreuses pièces radiophoniques pour France Culture. En novembre 2008, la station a notamment diffusé en direct sa fiction « Crevasses », une création post-apocalyptique mêlant théâtre, musique, rap et slam, à laquelle ont collaboré la rappeuse Casey et l’écrivain Jean-Bernard Pouy. Friand d’expérimentations, Caryl Ferey s’est également frotté à Internet, en écrivant le texte de la web-fiction Muti proposé sur le site du Monde lors de la Coupe du Monde de football de 2010 : un véritable roman-feuilleton interactif entrainant l’internaute dans les bas-fonds de Cape Town…

Après ses polars sud-américains, Mapuche en 2013, opus noir et déjanté sur la communauté indigène Mapuche, Condor, roman engagé qui nous transporte dans une folle enquête à travers les grands espaces chiliens, Caryl Ferey est parti se perdre en Sibérie pour nous livrer l’étonnant Norilsk : récit de ses « vacances » par -30° dans une ville minière en autarcie, réputée la plus poluée du monde.
Mais le prolifique écrivain globe-trotter est déjà de retour avec un polar, publié chez Série Noire, Plus jamais seul. L’occasion de rapatrier son héros préféré en Bretagne : le truculent McCash. Cet ex-flic borgne, inspiré par un camarade d’école ayant perdu un oeil dans un accident de moto, est un héros récurrent de Caryl Ferey. McCash, aussi attachant que cynique, décide d’enquêter sur la mort de son meilleur ami. Une enquête qui va le conduire jusqu’en Méditerranée, où il aura fort à faire face aux trafiquants d’être humains et exploiteurs de toute espèce. Un roman noir et engagé où on retrouve les préoccupations politiques de Caryl Ferey, mais où on rit aussi beaucoup !

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette virée colombienne sous haute tension.

“ Barbès trilogie ”

Barbès trilogie de Marc Villard aux Éditions Gallimard

La nuit tombe sur Barbès. Toutes les familles tassées dans les taudis alentour se scindent en deux groupes bien distincts. Les parents prennent l’air à la fenêtre, dardant un œil sans illusion sur les pitreries de Foucault ou Sabatier pendant que leur rejetons descendent retrouver la rue, les copains, leurs coups foireux, leurs deals de merde. C’est l’heure où Barbès nous la joue Casbah. Les Antillais ne sont pas les derniers à insuffler du relax dans la tension. Ils sortent leurs congas, les filles remuent leur cul et sur les rythmes inversés de Kingston – c’est Dennis Brown qui tient la corde ces temps-ci – font trembler toutes les vitres du Triangle d’or. Des morveux de dix ans aux prunes tirent sur des joints de hasch dans les arrière-cours pendant que l’Hôtel du crack affiche complet, distribuant ses pipes à tous les étages.

Les dingues du rock arpentent les rues, les yeux exorbités, l’angoisse au cœur, répétant telle une litanie à chaque visage connu rencontré :

— T’en as, mec ? “

Barbès, quartier populaire et cosmopolite du nord de Paris, où se côtoient les classes sociales assez défavorisées, bien souvent sans-papiers.

C’est là qu’entre en scène Tramson, un éducateur de rue, sensé protéger les mineurs qu’on lui confie, en gardant un œil sur eux au milieu des drames qui les guettent quotidiennement.

” Tramson marchait, le cœur à la casse, dans les rues naufragées.

Il marchait dans cette félicité mouvante, car il aimait la rue, la nuit, la foule dérisoire et sublime. Il aimantait volontiers son regard à ces yeux qui jaillissaient du néant, leur offrant le don fugitif de son visage sans illusion.

Parfois, dans les rues nègres, il lui venait des doutes quant à cet amour instinctif pour le bitume. Alors l’amant mutait en chasseur. Tramson était dur, obstiné et terriblement sentimental. “

Tel un ange gardien, il prend sous son aile les âmes en déroute, les homos malmenés, les prostituées sous la coupe de mac tortionnaire, où tombées dans l’enfer de la drogue.

Qu’ils se nomment, Fari, Agnès, Félix, Dani, Fred, Samir, Farida, Mélissa, tous tentent de survivre dans cette ville lumière qui en a fait rêver plus d’un mais qui hélas vire bien trop souvent au cauchemar.

La délinquance pullule à Barbès, combines foireuses, meurtres, suicides, prostitution, drogue, la violence en tout genre a pris ses quartiers.

Tramson fait de son mieux, quitte à y perdre son âme car ici au milieu du chaos on s’entraide beaucoup, on s’aime aussi, et on rêve un peu, beaucoup…

Ce que j’en dis :

Quiconque se souvient de Tchao Pantin, magnifique roman d’Alain Page qui fut adapté par la suite au cinéma, où notre regretté Coluche y avait un rôle puissant et tellement touchant au côté de Richard Anconina, devrait lire et apprécier à sa juste valeur cette trilogie qui réunit pour la première fois trois cours romans de Marc Villard.

On se retrouve plonger à Barbès, un quartier de Paris  » crasseux  » dans les années quatre-vingt au côté de paumés qui se retrouvent bien souvent sous la coupe de la mafia locale.

Marc Villard, véritable poète, slam et nous offre des personnages de caractères avec grand style. Des personnages bouleversants auxquels on s’attache forcément.

Au gré des pages, la musique s’invite dans le décors tout comme certains livres très recommandables.

Très cinématographiques et très réalistes, ces scénarios vont à l’essentiel avec élégance en posant un regard acéré sur cette banlieue d’âmes en peine.

Rebelle de la nuit, avait été édité en 1987 par Claude Mesplède au Mascaret. La porte de derrière avait été publié à la Série Noire par Patrick Raynal en 1993. Et enfin Quand la ville mord avait été demandé par Jean-Bernard Pouy pour sa collection Suite Noire en 2006.

Réunis et édités aujourd’hui chez Gallimard suite à la suggestion de Stéfanie Delestré.

Les connaisseurs apprécieront de redécouvrir ces récits, pour les autres je ne peux que vous inviter à découvrir Barbès, Tramson et ses protégés et apprécier cette plume envoûtante qui illumine toute cette noirceur,

Une formidable découverte.

Pour info :

Marc Villard, né à Versailles, a publié 500 nouvelles,16 romans et 10 recueils de poèmes.

Il dirige la collection Polaroid où il édite des novellas de Marcus Malte, Marin Ledun, Carlos Salem, Nicolas Mathieu …

Trois de ses livres ont été adaptés en BD par Chauzy et Peyraud : Rouge est ma couleur, La guitare de Bo Diddley et Bird. 

La cinéaste Dominique Cabrera a réalisé un film d’après son texte Quand la ville mord. Il est lui-même scénariste du film Neige de Juliet Berto.

Derniers ouvrages parus : Barbès trilogie (Gallimard), Terre promise (La Manufacture de Livres).

Je remercie Babelio et les Éditions Gallimard pour cette virée épique et sublime à Barbès.

“ Le couteau ”

Le couteau de Jo Nesbø aux Éditions Gallimard série noire

Traduit du Norvégien par Céline Romand-Monnier

« Un couteau dans le ventre, murmura-t-il, et ce sera passé. »

Elle serra les paupières et deux larmes brillantes se détachèrent de ses cils. Swein Finne rit doucement.

« Tu savais que j’allais venir. Tu savais que je ne pouvais pas te laisser partir. C’était une promesse que je t’avais faite. »

Il passa l’index sur sa joue où la sueur se mêlait aux larmes. Il contempla son œil à travers le trou béant de sa main. C’était l’œuvre d’une balle tirée par un tout jeune policier. Swein Finne avait été condamné à vingt ans de prison pour dix-huit agressions sexuelles… “

Swein Finne vient tout juste de retrouver la liberté après vingt ans passés derrière les barreaux. À l’époque c’est Harry Hole, tout jeune policier qui avait réussi à arrêter cet agresseur sanguinaire.

Mais cette libération ne réjouit pas Harry, et Swein l’obsède à tel point qu’il décide de le traquer, outrepassant les ordres de sa supérieure hiérarchique.

Il vient de se séparer de sa femme et le supportant très mal, il enchaîne les soirées trop arrosées.

Quand un matin, il se réveille sans aucun souvenir et les mains couvertes de sang, sa vie bascule.

” Dans le silence qui suivit, il sentit de nouveau la griffe dans sa poitrine, et bien qu’il ne croie pas outre mesure à la télépathie et à la clairvoyance, c’était comme si ce qui allait venir était ce que la griffe et les flashs essayaient de lui dire depuis le début. “

C’est le début d’une interminable descente en enfer où jour après jour tout s’effondre autour de lui, et même s’il croit avoir déjà tout perdu, il est bien loin d’imaginer que c’est encore loin d’être fini.

” Harry avait entendu cette chanson à maintes reprises. Elle ne parlait pas seulement de la vérité qui allait se faire jour, mais des traîtres qui vivaient heureux pendant que ceux qu’ils avaient trahis souffraient. “

Ce que j’en dis :

Découvrir un auteur avec son dernier roman, sans connaître le personnage principal peut s’avérer parfois ardu pour bien s’immerger dans l’histoire, manquant parfois d’informations importantes, mais cela n’a pas été le cas ici. Jamais je n’ai été gênée, j’ai juste éprouvée quelques regrets, sachant qu’en plus un certain nombre de ses thrillers figurent dans ma bibliothèque.

Dans cette nouvelle enquête où l’on retrouve Harry Hole, ainsi qu’une belle brochette de personnages qui ont tous leur importance, Jo Nesbø nous offre une intrigue démentielle où le mal s’offre plusieurs portes de sorties et nous entraîne sur des fausses pistes, sans jamais nous laisser en bord de chemin.

Je réalise enfin que son succès dans le monde du thriller n’est point démérité, et moi qui m’éloigne parfois de ce genre littéraire réalise qu’il suffit d’une belle pointure sur mon chemin pour me redonner l’envie d’y revenir.

Vous l’aurez compris, j’ai grandement apprécié ce thriller scandinave, sans fausses notes, où la musique s’invite entre les pages.

Un récit ambitieux, parfaitement maîtrisé qui ne manque ni d’intelligence, ni de suspens.

Les fans seront aux anges et pour ceux et celles qui tout comme moi débarquent dans l’univers de Nesbø c’est que du bonheur, on ne sera pas tenu d’attendre patiemment le prochain, il nous reste tous ses précédents titres à découvrir.

Une très belle découverte, digne de la série noire de Gallimard.

Pour info :

Né à Oslo en 1960, Jo Nesbø est également musicien, auteur-interprète et journaliste économique.
En 1997, il est propulsé sur le devant de la scène littéraire avec L’Homme Chauve-Souris qui reçoit le prix du meilleur roman policier nordique de l’année 1998. Pour la première fois, il y met en scène le personnage de Harry Hole, qui redevient très vite un inspecteur récurrent dans ses romans.

Je remercie les éditions Gallimard pour cette formidable enquête scandinave.

“ Stoneburner ”

Stoneburner de William Gay aux Éditions Gallimard  » La Noire “

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean–Paul Gratias

” Les événements commençaient à prendre un peu de sens, et il eut soudain l’impression qu’il s’était fourré jusqu’au cou dans un bourbier sans nom, qu’il s’était lancé dans une aventure qui le dépassait. Une fois de plus, il avait signé un contrat sans lire les clauses imprimées en petits caractères, et l’envie lui vint de dévaler l’escalier de la tourelle et de regagner Ackerman’s Field le plus vite possible.

Lorsque l’avion entama un virage sur l’aile, Thibodeaux réagit aussitôt. “

Quand l’occasion se présente pour Thibodeaux de ramasser du fric, sans trop d’effort il saute sur l’occasion pour ensuite filer à bord de sa caisse avec une Belle blonde vers de nouveaux horizons.

En prenant la route, il était loin d’imaginer qu’on lancerait à leurs trousses un détective privé nommé : Stoneburner, un vétéran du Vietnam comme lui, une vieille connaissance tout aussi fracassée que lui.

” Je me suis demandé si Thibodeaux pouvait être le Thibodeaux avec qui j’étais parti à la guerre, sans être sûr d’avoir vraiment envie de le savoir. J’avais fait tout mon possible pour effacer Thibodeaux de ma vie et de ma mémoire. Il était lié à beaucoup trop d’événements désagréables, et à un moment, je m’étais dit que lorsque les bagages s’accumulaient en grand nombre, il fallait les jeter dans le fossé, pour réduire la charge. Un poids excessif vous ralentit, et celui qui voyage vite est toujours seul. “

Stoneburner pensait être débarrassée de cette amitié toxique, loin de la civilisation où il venait juste de s’installer en pensant se la couler douce. Il va pourtant accepter de bosser pour Cap Holder, un vieux débauché cynique, ex-shérif du coin, pour tenter de lui ramener la valise de fric et sa blonde sulfureuse en cavale avec le petit caïd qu’il a eu l’occasion de croiser…

” Aussi belle qu’une rivière de Whiskey dans le rêve d’un poivrot. “

Étourdis par tant de frics, nos deux flambeurs peu discrets, sèment les indices sur leur route entre le Tennessee, le Mississippi et l’Arkansas.

Pour Stoneburner et le baron de la drogue fort mécontent d’avoir été roulé, la poursuite s’avère aisée.

Reste plus qu’à leur mettre la main dessus avant que tout l’argent se fasse la malle.

” Thibodeaux était étendu sur le lit, les yeux fermés, les mains sous la nuque. (…) Son espérance de vie s’amenuisait, et il était confronté à une réalité angoissante : celle d’un délinquant fuyant la justice, et qui tentait une fois de plus de maîtriser le chaos, tout en admettant être de connivence avec un monde dont il ne se sentait plus complice. “

Ce que j’en dis :

On peut compter sur LA NOIRE de chez Gallimard pour nous offrir pour son retour, une deuxième parution toute aussi formidable que Le silence brutal de Ron Rash, en nous donnant l’occasion de découvrir enfin un roman noir qui a été écrit entre 2006 et 2007, mais que l’auteur avait préféré ranger dans un tiroir, trouvant celui-ci trop proche, par le ton de celui de son ami Cormac McCarthy : No Country for Old Men.

William Gay hélas disparu, n’aura pas le plaisir de profiter des éloges qui ne manqueront pas de pleuvoir après la lecture de ce récit absolument fabuleux.

Originaire du Tennessee et vétéran du Vietnam, William Gay s’est sans doute servi de son expérience et de son environnement pour écrire ce roman qui met en scène deux vétérans fracassés et une belle garce, un trio infernal qui ne cessera de nous surprendre dans cette cavale qui démarre sous des chapeaux de roues à bord d’une Cadillac.

Aussi captivée par l’histoire que charmée par la plume singulière qui rajoute autant de plaisir à la lecture, ce roman ne manque ni d’humour ni d’originalité.

Une aventure atypique 100% américaine dans une atmosphère sombre et brumeuse qui vous emportera à travers les États-Unis des années 70 en compagnie de deux paumés et d’une bombasse avec un humour féroce et une noirceur poétique.

C’est du grand art, noir et corsé et c’est à découvrir absolument.

Pour info :

Né en 1941 à Hohenwald dans le Tennessee, William Gay a servi quatre ans dans la marine pendant la guerre du Vietnam. De retour au pays, il a repris la charpenterie – son métier – et l’écriture.

Il est l’auteur de nombreuses nouvelles et de six romans. Quatre ont été traduit en France à ce jour, dont La mort au crépuscule (Folio policier), lauréat du Grand Prix de la littérature policière.

Il est mort en 2012 dans sa ville natale.

« Avant d’être considéré comme l’égal de Cormac McCarthy ou de Larry Brown, William Gay était un charpentier qui composait des phrases dans sa tête durant sa journée de travail. » The Washington Post

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette cavale à la noirceur délicieuse sur les routes américaine.

“ Chaque homme, une menace ”

Chaque homme, une menace de Patrick Hoffman aux Éditions Gallimard

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Chainas

« Nous employons souvent un dicton dans le milieu des affaires : les plus grandes opportunités naissent des plus grands désordre. “

À San Francisco, Raymond Gaspard, tout juste sorti de prison est chargé par un ancien détenu, de surveiller deux individus en charge de l’acheminement d’une importante cargaison de drogue.

Très vite il va se retrouver piégé au centre de ce qui pourrait s’avérer être un véritable complot.

À Miami, c’est le gérant d’une discothèque, responsable du transport maritime de cette même marchandise qui va se retrouver pris au piège suite à une grossière erreur.

À Bangkok, lieu de départ de la chaîne d’approvisionnement, un homme se prépare à passer un coup de fil qui va compromettre toute la filière.

Tout le trafic est en danger et risque de perturber toute cette organisation très lucrative.

Il suffit qu’un seul être de la chaîne défaille pour que l’engrenage s’enraye et que tout s’effondre.

” Tu ne sais pas ce que tu racontes. Doubler Arthur ? Personne ne double Arthur. “

Et si l’erreur est humaine, il sera bien plus difficile d’y remédier.

Ce que j’en dis :

Pour avoir lu de nombreux romans sur des affaires de drogue, il est fortement plaisant de découvrir un récit vraiment atypique qui explore ce thème d’une toute autre manière.

Aux quatre coins du monde, la drogue circule à travers des filières très organisées, toutes reliées entre elles sans parfois le savoir. Dans ce milieu bien pourri, tout n’est que chantage, corruption, pouvoir, et parfois certains ne sont jamais assez rassasiés et n’hésitent pas à tout mettre en péril pour obtenir encore plus, quitte à sacrifier un des leurs au passage.

À travers ce premier roman, Patrick Hoffman brosse le portrait de toute cette mafia de manière originale à travers une intrigue intelligente et surprenante.

Il remonte la piste de tout ce réseau à travers différents protagonistes de différents pays, tous plus avares les uns que les autres.

Un récit étonnant sur cette poudre d’apparence blanche pourtant entachée de sang qui attise tant de convoitise à travers le monde pour le pouvoir de l’argent.

Chaque homme, une menace magnifiquement traduit par Antoine Chainas vous permettra de sortir des sentiers battus, et vous fera découvrir une nouvelle plume à suivre absolument.

De la poudre plein les yeux, de la bonne came assurément.

Pour info :

Patrick Hoffman a grandi à San Francisco, où il a travaillé pendant dix ans pour le bureau d’aide juridictionnelle. Il exerce désormais la profession d’enquêteur privé à Brooklyn.

Chaque homme, une menace est son premier roman publié à la Série Noire.

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette virée clandestine dans ce milieu mortifère.

“ Un silence brutal ”

Un silence brutal de Ron Rash aux Éditions Gallimard

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

” Où donc une histoire, quelle qu’elle soit, débute-t-elle vraiment ? Un événement ne peut se produire sans que d’autres ne se soient déjà produits. (…) Tout cela se produisit trois semaines avant que je prenne ma retraite de shérif du comté. “

Dans trois semaines, le shérif Les prends sa retraite. Il espère sincèrement ne pas avoir de grosses affaires à régler d’ici là.

“ J’ouvrais soudain les yeux et il n’y avait rien d’autre que l’obscurité, comme si le monde, s’étant libéré de son collier, s’était enfui emportant tout sauf moi. J’entendais alors un engoulevent ou une cigale caniculaire, je sentais la rosée me mouiller les pieds, ou bien je levais les yeux et découvrais les étoiles piquées dans le ciel à leur place habituelle, seule la lune vagabondait. ”

Becky, amie de Les, une poétesse grande amoureuse de la nature veille également sur Gérald, un irréductible vieillard.

Alors quand celui-ci se retrouve accusé de pollution intentionnelle sur la propriété d’un relais où de riches citadins s’adonnent au plaisir de la pêche, en milieu sauvage, elle est la première à prendre sa défense, pendant que Les le shérif, démarre ce qui sera très certainement sa dernière enquête.

” Dans une zone aussi rurale que la nôtre, tout le monde est rattaché à tout le monde, si ce n’est par les liens du sang du moins de quelques autre façon. Dans les pires moments, le comté ressemblait à une toile gigantesque. L’araignée remuait et de nombreux fils reliés les uns aux autres se mettaient à vibrer. “

Ils ne pensent pas que Gérald soit capable d’avoir pu mettre en danger les truites qu’il affectionne tant, mais alors, qui est le coupable ?

Ce que j’en dis :

La Noire de Gallimard s’est imposée comme LA Collection emblématique du roman noir. Elle y accueille des auteurs réputés dans l’univers du Noir, grandement apprécié par un lectorat exigeant de la qualité et de l’éclectisme.

En ce mois de mars 2019, LA NOIRE s’offre une nouvelle garde-robe absolument magnifique qui risque de finir en haut des podiums.

La nouvelle collection démarre fort en ouvrant ses portes au grand Ron Rash, un auteur américain vénéré par les lecteurs connaisseurs français.

Je félicite au passage le travail remarquable d’ Isabelle Reinharez sa traductrice.

Un silence brutal fait une entrée remarquable et même déjà très remarquée par les gourmets, amateurs de belles plumes.

Pour les avoir tous lus, je pense pouvoir me permettre de dire, que ce dernier récit est encore plus puissant, plus poétique et m’a envoûté de la première à la dernière page.

Toujours fidèle aux Appalaches, où il vit, l’auteur partage avec nous ces magnifiques décors en y instaurant ses histoires. Ron Rash porte un regard avisé sur le monde qui l’entoure et dresse le portrait de personnes vulnérables confrontées de plus en plus à la violence.

Ses personnages sont soignés avec minutie et apportent de la force et beaucoup d’émotions à son roman.

Il aborde avec beaucoup d’humanité et de sensualité, des sujets douloureux et donne une voie poétique à Becky qui exorcise de cette manière son passé, mais réveille aussi sa colère face à d’autres fléaux.

Avec talent, et une plume de maître, il explore différents thèmes qui lui sont chers comme la protection de l’environnement mais également des sujets plus durs comme les ravages de la meth et les fusillades dans les écoles, sans voyeurisme mais avec subtilité et une grande délicatesse, presque en silence, à pas feutrés.

Toujours très proche, des oubliés de l’Amérique, Ron Rash nous offre un roman puissant, sombre, authentique où la poésie bouleversante illumine ces pages telles des lucioles au milieu des nuits Appalaches.

C’est tout simplement magnifique et c’est un immense coup de cœur.

Pour info :

Né en 1953 en Caroline du Sud, Ron Rash est d’abord un poète qui doit à ses lointaines origines galloises le goût des légendes celtes.

Son œuvre est inspirée par la nature de la région des Appalaches où il vit, et par son administration pour William Faulkner, Jean Giono et Dostoïevski. Ses sept romans sont désormais tous publiés en France.

Récompensé par le Franck o’Connor Award, le Sherwood Anderson Prize et le O. Henry Prize aux États-Unis, et en France par le Grand Prix de littérature policière pour Une terre d’ombre – également meilleur roman noir du Palmarès de Lire – il est considéré comme l’un des plus grands auteurs américains contemporains.

Il enseigne la littérature à la Western Carolina University.

Je remercie les Éditions Gallimard pour ce sublime voyage dans les Appalaches auprès de Ron Rash.

“ Au nom du père ”

Au nom du père d’Éric Maravélias aux Éditions Gallimard Série Noire

 » Confortablement installé, Dante, le Macédonien, et Falcone, l’Albanais, profitaient des dernières chaleurs de l’été. Falcone se tenait silencieux, se demandant pourquoi Dante l’avait fait monter jusqu’à son nid d’aigle.

Les deux hommes se connaissaient depuis l’enfance. (…) Complices dans les nombreux coups fourrés, magouilles et trafics dans lesquels, par misère, mais de bonne grâce, ils s’étaient vite laissé entraîner, ils étaient, au fil du temps, devenus inséparables. Leurs attitudes respectives les avaient amenés à emprunter des voies différentes sur la forme, mais toujours liées quant au fond. Centrées vers un seul objectif : gagner de l’argent. Beaucoup d’argent. “

Déjà vingt ans que Dante a dû quitter la Macédoine.

L’empire qu’il s’est construit en France est en danger, suite à un incident imprévu.

Paris est au bord d’une guerre civile. Une forte criminalité et des trafics en tout genre ont gangrené la ville.

L’univers des caïds qui règnent sur la ville semble également malmené par la jalousie et certaines ambitions démesurées.

Certains secrets de famille surgissent tel un cancer foudroyant et infectent les relations amicales.

La trahison n’est pas loin et risque de provoquer une tragédie et conduire les plus forts vers un destin tragique.

 » Ce n’était pas que Dante fût très sentimental, mais c’était une question d’honneur. Ce genre d’incartade aurait pu éventuellement se régler en famille, discrètement, mais à partir du moment où c’était susceptible d’arriver aux oreilles de tout le monde, il n’y avait plus d’échappatoire. Il faudrait faire un exemple. “

Ce que j’en dis :

Il m’aura fallu cinq ans pour retrouver la plume de cet auteur, découverte à l’époque avec son premier roman ” La faux soyeuse « , une véritable plongée dans l’univers de la drogue que j’avais trouvé aussi grandiose que Flash ou le grand voyage de Charles Duchaussois.

Il avait mis la barre très haute et je n’en attendais pas moins pour ce second roman.

À travers cette dystopie, il plonge le lecteur dans la capitale parisienne qui a perdu toute sa lumière au profit d’une ambiance crépusculaire.

Une idée plutôt originale d’y placer cette intrigue, et permet de sortir des sentiers battus en bousculant certains codes tant attendus dans l’univers du roman noir.

Et même si l’univers de la drogue lui colle à la peau, cette fois c’est du côté des caïds qu’il se tourne et nous offre une histoire où les relations mafieuses se retrouvent compromises par certaines ambitions et de grandes convoitises qui mènent direct vers une trahison inévitable.

L’auteur nous donne une vision du monde apocalyptique, envahit par la criminalité, dans une tragédie contemporaine, innovante, surprenante où l’on retrouve une écriture remarquable où se côtoient langage de rue et poésie urbaine.

Un second roman noir très réussit où résonne un futur réaliste assez effrayant.

C’est noir, ça déchire, c’est signé Éric Maravélias et c’est à découvrir absolument.

Ça valait vraiment le coup d’attendre.

Pour info :

Éric Maravélias est né dans la banlieue sud de Paris. 
Après un parcours chaotique, il vit aujourd’hui dans le Sud de la France. 
Il est l’auteur de La faux soyeuse  (Gallimard/Série Noire, 2014), un premier roman inspiré en partie de sa propre expérience et salué autant par la critique que par les lecteurs, il signe son retour à la fiction avec Au nom du Père  (Série Noire, 2019).

Je remercie les éditions Gallimard pour cette virée dans l’enfer de Dante.

“ La peau du papillon ”

La peau du papillon de Sergey Kuznetsov aux Éditions Gallimard, série noire

Traduit du Russe par Raphaëlle Pache

” Tu as du mal à respirer, ton corps perd ses contours, se métamorphose en un cocon noir, la détresse et le désespoir deviennent plus denses : il te suffit de tendre la main pour les toucher.

Une vieille terreur de l’enfance ? Non, pas de la terreur, de l’angoisse, un concentré d’angoisse, un sentiment d’asphyxie, un bruit incessant dans les oreilles, le flux de ton propre sang, les ténèbres, les ténèbres, un nuage de ténèbres s’accroche aux plis de tes vêtements, se cramponne aux protubérances de ton visage, aux cheveux collés sur ton front, aux pointes rongées de tes doigts.

(…) Ces jours-là sont très pénible pour moi. Afin de les rendre plus supportables, je commence à me rappeler les femmes que j’ai tuées. “

À Moscou, sévit un tueur en série particulièrement sadique. Il n’hésite pas à surfer sur le web pour dénicher sa prochaine cible.

C’est là que Xénia, une ambitieuse rédactrice en chef d’un site Web d’actualités, va croiser sa route. Elle-même, adepte de pratiques sexuelles extrêmes saisit cette opportunité pour tenter de gagner une certaine notoriété.

” C’est balèze, maman, super méga balèze ! Comment ça, « pourquoi » ? Parce que c’est mon travail. Parce que je suis rédactrice en chef du journal en ligne LeSoir.ru, journal, et même un peu IT manager, maman, mais quoi qu’il en soit, une professionnelle couronnée de succès, et ça, c’est mon nouveau projet. Comment ça, tu as regardé et ça ne contient que des cochonneries ? Et qu’est-ce que tu t’attendais à trouver sur une page concernant un maniaque qui a tué onze filles entre quinze et trente-huit ans rien qu’au cours des huit dernier mois? “

Bientôt, une relation virtuelle via une messagerie instantanée se noue entre le tueur et la journaliste. Le danger la guette, il n’y a qu’un pas pour franchir la frontière entre le fantasme et le passage à l’acte, entre fascination, répulsion et désir. Xénia se retrouve en plein dilemme…

” – Dis-moi la vérité, tu prends ton pied avec toutes ces histoires ?

– Moi ?

– Oui, toi, qui d’autre ? Arrête de faire l’idiote. C’est qui la masochiste soumise adepte des tortures et de l’automutilation ? “

Ce que j’en dis :

À travers cette immersion dans la littérature russe on embarque sur les traces d’un serial killer démoniaque. Mêlant confessions du tueur et enquête journalistique sur le web, l’auteur nous offre un roman assez surprenant qui démontre une fois encore, les dangers du Web et les risques de mauvaises rencontres pour les adeptes des relations sexuelles sadomasochistes. Un milieu très particulier qui regorge de détraqués en tout genre.

En Russie, comme ailleurs, le mal qui parfois sommeille sous certain cocon se libère et donne vie à des êtres abjects, dénoués d’empathie.

Ce thriller plutôt réussi nous offre le jeu du chat et de la souris des temps moderne, mêlant douleur et plaisir, ambition et persécution, fantasme et violence dans un climat glacial que seule la neige pourra momentanément cacher avant la métamorphose…

Une belle découverte qui m’a plutôt agréablement surprise malgré son côté sordide.

Un auteur à suivre.

Pour info :

Sergey Yurievich Kuznetsov est né à Moscou, marié et père de trois enfants. Il est écrivain journaliste et un entrepreneur.

Diplômé de la faculté de chimie de l’ Université d’État de Moscou en 1988.

En 2004, il a fondé la société SKCG, spécialisé en marketing interactif et projets culturels.

” La peau du papillon “ est son premier roman à paraître à la Série Noire.

Je remercie les éditions Gallimard pour ce thriller scandaleusement étonnant.