Lady Chevy

Lady Chevy de John Woods aux éditions Albin Michel, collection Terres d’Amérique

Traduit par Diniz Galhos.

Mon enfance m’a endurcie, a fait de moi une louve solitaire. Dix-huit ans, et je n’ai jamais eu de petit copain. Aucun mec ne m’a proposé de sortir avec lui. Zéro lettre d’amour. Je me suis toujours sentie moche et indigne d’être aimée. Mais j’éprouve plus le moindre ressentiment envers aucun d’entre eux, même quand en souriant, d’un ton amical, chaleureux, ils m’appellent Chevy. J’ai appris à rire avec eux, à me cacher derrière de la timidité et une résolution acharnée. Et à l’intérieur, tout au fond de moi, j’ai une boule de colère rouge sombre qui me tient chaud. ”

La vie n’est guère facile pour cette jeune fille dans ce trou perdu de l’Ohio. Pas étonnant qu’Amy alias Chevy, surnommée ainsi par ses camarades ne rêve que de quitter cet endroit si elle parvient à obtenir une bourse universitaire.

Amy est loin d’être idiote, elle sait qu’elle en est capable et pourtant elle est attachée à ce lieu où elle vit.

“ Nous habitons à une grosse dizaine de kilomètres de Barnesville, sur la propriété familiale de mon père. Une forêt dense, des collines qui s’enflamment de rouge et d’or, un silence de début d’automne. J’essaye de me convaincre que ça ne me manquera pas. ”

Cette région est depuis quelques années complètement dévastée depuis que l’industrie du gaz de Schiste a pris possession de nombreuses terres en dédommageant les propriétaires d’un faible revenu auquel beaucoup d’entre eux n’ont pas résisté, tant la précarité de certaines familles est devenue difficile.

Un faible enrichissement pour toutes ses familles, et un appauvrissement de la terre à jamais.

“ Mais même ainsi, pas moyen d’y échapper. Dans ces collines, les morts ne sont jamais loin. ”

D’ailleurs Amy est persuadée, que ces fracturations sont responsables de l’empoisonnement des terres, de la pollution de l’air et de l’eau mais également de l’état de santé de son petit frère né avec de nombreuses malformations,

Une indignation qui va petit à petit la conduire vers une révolte inévitable qui prendra vie un soir où sans le vouloir au départ, elle va devenir complice de l’opération dangereuse orchestré par son meilleur ami Paul.

“ Dans les ténèbres, je me sens à l’aise, je me sens puissante. Peut-être y’a t’il vraiment de la cruauté en moi. Acquise ou innée, je n’en sais rien. Peut-être que je voulais simplement voir ce qui arriverait. Peut-être que je voulais sortir de l’ombre et prendre part à ce combat. Peut-être que personne ne sait pourquoi les gens agissent comme il le font. ”

Évidemment la police intervient, mais l’indomptable Amy, loin d’être impressionnée même si elle voit ses projets menacés, ne laissera personne détruire ses rêves.

“ S’il est vrai que j’ai une âme, celle-ci est noire. Et si le diable existe bien, alors qu’il m’emporte. ”

John Woods a grandi dans les Appalaches de l’Ohio, un endroit qui semble possédé les écrivains, les inspirant pour nous conter des histoires incroyablement douloureuses avec des personnages inoubliables qui s’ajoutent aux récits de David Joy, de Larry Brown, de Donald Ray Pollock, ou encore Ron Rash.

Car Lady Chevy est un formidable récit de cette veine, et rejoints dès le premier roman ce panel d’auteurs incontournables de la littérature américaine. La belle littérature noire qui s’illumine sous la plume d’écrivains talentueux.

À travers le portrait d’Amy, cette jeune fille pleine de rêves, on découvre une région rongée par les effets secondaires de la fracturation, où la pollution entraîne une dégradation écologique irréversible causant également des dommages collatéraux sur la santé de la population environnante qu’elle soit humaine, végétale ou animale.

En faisant davantage connaissance avec Amy, on compatit mais on s’interroge également sur ce qui aurait pu être susceptible de la conduire sur cette voix de violence extrême qui semble être inévitable.

Entre son grand-père adepte du KKK, son oncle vétéran qui semble toujours habité par la violence de la guerre, le harcèlement qu’elle subit à l’école, l’état de santé de son petit frère, et les conséquences désastreuses sur sa région depuis l’arrivée de l’industrie du gaz de schiste, tout un amalgame s’ajoutant les uns aux autres et qui fait que l’Amérique part à la dérive entraînant au passage, telle une tornade, une jeune fille à l’avenir prometteur dans un cercle de violence inimaginable.

John Woods nous offre un roman noir extraordinaire qui n’épargne pas la sensibilité des lecteurs tout en nous offrant une anti-héroïne mémorable.

Une plume remarquable, qui rend grâce aux Appalaches et à ses habitants à travers une histoire bouleversante.

Pour info :

John Woods sera présent au salon Quais du polar de Lyon du 1er au 3 avril.

Voyage en territoire inconnu

Voyage en territoire inconnu de David Park aux Éditions de La Table ronde

Traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Cécile Arnaud

L’Irlande est recouverte d’un blanc manteau. La neige est tombée en abondance paralysant les transports aériens, empêchant Luke, un jeune étudiant mal en point de rejoindre sa famille pour les fêtes.

Tom, le père se prépare à aller le chercher en voiture, encouragé par sa femme Lorna et sa fille, Lilly.

“ Tout doit avoir un but. Alors, qu’est-ce qui m’amène à faire ce voyage ? ”

Le long voyage de Belfast à Sunderland commence, bercé par la musique minutieusement choisie au préalable, dans un paysage hostile, méconnaissable.

“ Écouter la musique. Laisser le rythme et les mots remplir l’espace qui s’ouvre. Robert Wyatt et sa voix anglaise merveilleusement déglinguée que j’aime tant. […] Je me dis que si tout avait été simple avec Lorna, on n’aurait peut-être pas créé de lien assez fort pour durer, mais à tout prendre, j’aurais préféré arriver là où nous sommes par un autre chemin. ”

Les souvenirs affluent pendant le trajet vers le fils encore présent, accompagné du fantôme de Daniel, le fils perdu.

“ Je veux comprendre ce qui a poussé Daniel à s’approcher toujours plus près du bord. Quand je refais ce voyage, j’essaie de trouver un chemin différent et non balisé, de m’engager dans une nouvelle direction, guidé par l’espoir de finir avec de meilleures réponses. […] nous pourrons, ne serait-ce qu’une fois, nous parler comme un père et son fils ou du moins comme nous ne l’avons jamais fait. ”

Ce voyage lui en rappel d’autres, lui le photographe qui a toujours regarder le monde derrière son objectif, tente de comprendre ce qui se cache derrière les images qui lui apparaissent.

“ Le fruit de mes entrailles, dit-on, cet enfant sera donc la récolte de ma vie. […] je traîne cet inéducable boulet de culpabilité et, tout en sachant qu’il me faut trouver un moyen d’entrevoir ne serait-ce qu’un début d’absolution si je veux survivre, j’ignore comment y arriver ; tout ce que je peux faire, c’est maintenir la voiture sur la route, continuer à franchir les kilomètres et ramener Luke à la maison. ”

Une expédition qui au départ ressemble à un devoir familial afin de réunir la famille pour Noël, qui prends vite des allures de confessions pour ce père qui cherche la rédemption depuis le départ du premier fils. Un véritable chemin de croix jalonné de culpabilité, de regrets, de questions, de chagrin, de doutes dans un paysage glacial prêt à l’ensevelir, sauvé par la famille qui compte sur lui pour être rassemblée.

Une histoire poignante qui se révèle au fil des kilomètres dans un décor glacial. Un voyage douloureux en compagnie d’un homme blessé qui nous entraîne dans une errance littéraire de toute beauté et d’une grande sensibilité qui confirme mon attachement à la littérature irlandaise aussi éblouissante que les paysages de ce beau pays qu’est l’Irlande.

David Park possède un talent indéniable, alors ne vous privez pas de ce Voyage en territoire inconnu, vous risquez de ne pas en revenir… tellement c’est beau.

Pour info :

David Park est l’auteur de onze livres, parmi lesquels The Light of Amsterdam, sélectionné pour l’International IMPAC Prize, The Poet’s Wives et The Truth Commissioner, adapté en téléfilm pour la BBC 2. Il a remporté l’Authors’ Club Award du premier roman, l’Ewart-Biggs Memorial Prize et, à trois reprises, le McCrea Literary Award de l’université de Ulster. Couronné également du Major Individual Artist Award par l’Arts Council d’Irlande du Nord.

David Park vit dans le comté de Down.

Voyage en territoire inconnu est son premier livre publié en France.

Mr. Loverman

Mr.Loverman de Bernardine Evaristo aux Éditions Globe

Traduit de l’anglais (Royaume -Uni) par Françoise Adelstain

“ – Morris, très cher, je ne suis pas homosexuel, je suis un … Barrysexuel ! ”

Mr Loverman n’est pas un homme comme les autres. Depuis son arrivée à Londres, après avoir épousé Carmel à Antigua, de l’eau a passé sous les ponts. Il a maintenant soixante-quatorze ans et aimerait que certaines choses changent.

“ J’entrepris de me raisonner. Pourquoi n’irais-je pas vivre avec Morris au lieu d’agir en douce comme un voleur ? Je pouvais le faire. Je pouvais être courageux. La crise de la cinquantaine consiste essentiellement à décider de vivre comme on le veut au lieu de tolérer la vie qu’on a. ”

Cela fait trop longtemps que cette mascarade dure. Ses deux filles sont élevées, et notre Gentleman, toujours grand séducteur, ne supporte plus sa vie maritale avec madame, loin de Morris, l’amour de sa vie, son âme sœur qui risque de perdre patience à force d’attendre qu’il se décide à faire son coming out.

“ Je me vois, cinquante ans que je me comporte dans ma propre maison comme une souris d’hôtel, qui grimpe vers sa tanière, tenaillée par l’angoisse. ”

Notre Dandy, artiste de la conversation, ne trouve plus ses mots lorsqu’il s’agit de parler à madame. Une épouse pieuse très attachée aux convenances, qui pense être mariée pour la vie.

Sans oublier l’angoisse lorsqu’il devra affronter les conséquences sociales après une telle révélation.

Mais un petit coup de pouce du destin, lui permettra peut-être de vivre enfin des jours heureux …

Barry fait partie des personnages que l’on aimerait rencontrer dans la vraie vie, un sacré personnage qui ne manque ni d’humour ni d’esprit. En attendant Bernardine Evaristo nous offre son portrait à travers ce roman truculent.

On découvre un homme fringant, cultivé, érudit, qui possède une grande classe, fou amoureux d’un homme mais marié à une femme qui le croit volage et pourtant…

On rit mais on est également ému, car on ne badine pas avec l’amour, quelque soit son âge et ses penchants. Alors évidemment, jusqu’au bout on croise les doigts pour que cette histoire finisse bien pour Barry mais aussi pour Carmel, ne soyons pas ingrats.

Pour info :

Bernardine Evaristo est née à Eltham d’un père nigérian émigré en Grande- Bretagne et d’une mère anglaise d’origine irlandaise. Militante, activiste, dramaturge, elle a confondé le Théâtre des Femmes noires e, 1982. Professeur de littérature à l’université de Brunel, elle est aussi vice-présidente de la Royal Society of Literature. En 2019, Fille, femme, autre, a fait d’elle la première lauréate noire du prestigieux Booker Prize, partagé avec Margaret Atwood.

Mr. Loverman est son septième roman.

Une déchirure dans le ciel

Une déchirure dans le ciel de Jeanine Cummins aux Éditions Philippe Rey

Récit autobiographique d’une affaire de meurtre et de ses suites

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché

Les vacances se terminent, et pour Tom, il est difficile de faire ses adieux à ses cousines et plus particulièrement à Julie dont il s’est rapproché et qui est devenue sa meilleure amie. Allant contre l’interdiction de ses parents, il s’échappe pour les rejoindre pour une dernière soirée en leur compagnie.

“ Rien n’aurait pu nous préparer à ce qui allait arriver. ”

Au cours de la soirée, ses cousines lui proposent une virée jusqu’au pont l’Old Chaîne of Rocks, qui enjambe le Mississippi à la sortie de St.Louis pour lui montrer toute une série de Graffitis et notamment un poème de Julie.

“ C’était un endroit de solitude publique, de grandeur délabrée, de terrible beauté. Un endroit où les mots peints avec soin des graffitis de Julie étaient cernés par les lignes enchevêtrées de la nature – les arbres denses, les plantes grimpantes noueuses, la rive sinueuse du fleuve. C’était un endroit qui parlait de ses passions, qui l’inspirait. Elle aimait ce vieux pont de tout son cœur et de toute son âme, et la poétesse en elle reconnaissait qu’à cet instant précis il représentait probablement davantage pour elle qu’il ne le ferait jamais plus. Car elle était arrivée devant un pont dans sa propre vie. Elle était en train de passer de l’enfance à l’âge adulte, de construire son avenir et de choisir ses combats. Elle avait envie de partager ce lieu spécial et tout ce qu’il impliquait avec son cousin avant que leur semaine ensemble se termine. ”

C’est là qu’ils vont faire la rencontre de quatre jeunes de la région, issus de l’autre rive. S’en suivra un déchaînement de violence inimaginable.

Une soirée d’adieu, on ne peut plus éternelle qui se termine dans la douleur et qui va changer à jamais le cours de la vie de toute la famille Cummins.

“ Il s’agit de ma famille. Dans cette histoire, les voix des victimes ont été ignorées et éclipsées par d’autres voix plus fortes et plus retentissantes durant plus d’une décennie. Maintenant, c’est notre tour.

Julie et Robin Kerry sont mes cousines. Tom Cummins est mon frère. Ceci est leur histoire. ”

Jeanine Cummins était toute jeune, lorsque ces vies ont été brisé à jamais. Tom est son frère, Julie et Robin ses cousines et à travers ce témoignage bouleversant, elle nous raconte les effets dévastateurs et les répercussions suite à cette terrible soirée, sur toute sa famille.

Elle analyse chaque étape, en revenant sur cette terrible soirée, puis sur le témoignage de Tom, qui passe de victime à suspect, suite aux méthodes douteuses et manipulatrices de la Police. Puis très vite, le déferlement médiatique, lorsque les journalistes prennent connaissance des faits, préférant s’acharner sur Tom que d’encourager les recherches des disparues.

“ Toutefois, même si Tom l’avait su, il n’en aurait probablement pas beaucoup modifié son comportement pour autant, parce qu’il était convaincu de ne pas être considéré comme suspect. Dans cette affaire, il était manifestement une victime – ça sautait aux yeux. Émotionnellement, c’était une véritable boule de nerf. […] Il était traumatisé, sale et épuisé. L’idée que Stittum et Ghrist puissent réellement le soupçonner, lui, d’un quelconque méfait ne lui avait même pas traversé l’esprit. ”

Il en faudra du courage à Tom pour ne jamais craquer, heureusement épaulé par sa famille, malgré les doutes qui peuvent surgir à certains moments. Et l’on découvre à quel point ce système judiciaire américain est capable de broyer les gens pour boucler un dossier au plus vite, quitte à laisser les véritables coupables dans la nature.

Hélas, même une fois entendu et les coupables sous les verrous, le combat ne s’arrête pas. Il faudra faire son deuil, réapprendre à vivre, et tenter de poursuivre son chemin avec toujours en tête cette soirée, et toujours cette peine d’avoir perdue des êtres si jeunes, à l’avenir si prometteur.

Après son formidable précédent roman American Dirt, l’histoire d’un exil déchirant, Jeanine Cummins rend hommage aux siens à travers ce récit tiré de la tragédie à laquelle sa famille a du faire face, laissant à jamais Une déchirure dans le ciel.

Un récit remarquable qui ne peut que nous indigner et nous bouleverser.

Pour info :

Jeanine Cummins vit à New-York.

Elle a publié trois romans, dont American Dirt, publié également aux éditions Philippe Rey, le premier traduit en français.

Minuit dans la ville des songes

Minuit dans la ville des songes de René Frégni aux éditions Gallimard

“ À partir de ce chêne s’ouvre un éventail d’itinéraires secrets, effacés, dissimulés, à réinventer. Tant que j’aurai des jambes, j’en choisirai un chaque jour, comme on tire d’une bibliothèque un livre qu’on a lu dix fois. Je ne me lasse pas de ces chemins, de l’énigme si calme de leur beauté, de leur mystère, on croit les connaître et on se perd dans la lumière du troisième vallon, aussi facilement qu’au détour d’un chapitre de William Faulkner. ”

Il suffit bien souvent de quelques pages, pour que d’emblée la magie des mots nous emporte, nous offrant des passages de toute beauté promettant déjà une errance littéraire d’exception.

La plume de René Frégni que je découvre enfin (honte à moi), est de cette veine et me prouve une fois de plus que cette rencontre était inévitable, tant ma passion pour la lecture et le bonheur qu’elle me procure est en accord parfait avec l’écrivain, et je ne suis pas au bout de mes surprises.

“ Qu’est-ce qui m’a poussé vers les mots, irrésistiblement, que vais-je chercher sous chaque mot, depuis cinquante ans, que je ne trouve pas dans la vraie vie ? ”

L’écriture de René Frégni s’est nourrie, s’est enrichie, au cours de ses errances, au fil des années, des chemins parcourus, de ses expériences, des mots puisés dans les nombreuses lectures qui ont jalonné son existence.

“ J’ai passé toutes ses années à ramasser des mots partout, au bord des routes, dans les collines, sur les talus du printemps, les bancs des gares, le quai des ports, dans la rumeur sous-marine des prisons, les petits hôtels dans lesquels je dors parfois, les villes que je traverse, les mots que j’aimerais prononcer lorsque je regarde, ébloui, certains visages de femmes, ceux que soulèvent en moi l’injustice et l’humiliation, les mots qui font bouger mon sommeil, la nuit, et qui sont sans doute la clé de tous les mystères. ”

Une écriture rebelle,solaire, envoûtante, parfois nostalgique, qui nous invite à suivre le long parcours de sa vie parsemée de voyages et de lectures, nous plongeant dans ses souvenirs pour découvrir l’homme devenu écrivain.

“ J’étais redevenu un vagabond, mal rasé, hirsute, un vagabond de mots dans un voyage de songes. ”

On fait connaissance avec l’enfant, le cancre, le délinquant juvénile, le miliaire insoumis, le solitaire, le lecteur insatiable, l’amoureux de ces femmes croisés dans les romans et parfois dans la vraie vie, tout comme l’attachement à ses personnages rencontrés au hasard de ses précieuses lectures, et surtout à Giono, un auteur qu’il admire tant et dont il ne se lassera jamais.

“ Jamais je n’avais ressenti une chose pareille, en lisant. Je regardai sur la couverture le nom de l’auteur, Jean Giono… Par quel tour de magie cet homme m’emportait dans le Sud brûlant où j’avais grandi. Mon corps était traversé de bruits, d’odeurs, de silence, de souvenirs, d’émotions… […] J’étais assis sur une planche, dans une obscurité totale, j’ai compris soudain ce qu’était la lecture, la puissance colossale des mots. Cette journée allait déterminer le reste de ma vie, ce voyage infini vers les mots. Au fond de ce puit d’ombre, j’étais un évadé. ”

Mais aussi le lien fort avec sa mère, étant tellement désolé de l’inquiéter autant…

“ Tout ce qu’elle me lisait était beau à pleurer, à hurler. Je détestais les livres d’école, je n’aimais que la voix de ma mère. ”

L’errance se poursuit et je découvre des lieux qu’il me plairait d’arpenter, des livres que je désire lire depuis si longtemps et ceux que l’on a en commun et que je vénère tout autant, et toutes ces pensées qui rejoignent les miennes.

“ Le hasard propose parfois quelques instants de bonheur, peu malins ceux qui s’en écartent. ”

“ J’avais l’âge du hasard. ”

Et m’apercevoir que lorsque je pointais le bout de mon nez en 68, René Frégni dans sa vingtième année, savourait ses lectures en Corse le jour et faisait danser la foule la nuit derrière ses platines, me rappelant qu’on m’appelait aussi professeur lorsque j’attendais mes copines toujours en lisant au café de la gare avant d’aller danser en discothèque.

Puis l’aventure continue vers la Turquie, puis retour à Manosque, puis Aix et la découverte de la vie d’étudiants, et son premier véritable job auprès des fous qui lui permettra enfin d’échapper à une sentence, mettant un terme à sa vie de fugitif pour enfin faire ses premiers pas d’écrivain, jusqu’à la consécration ultime, le premier roman.

« Quitte tout, pars ! Au diable les fous ! Écris un roman ! »

Le hasard était au rendez-vous, charmée par l’écriture et le récit intimiste de ce rebelle amoureux des mots et des livres où j’ai laissé les heures m’emporter jusqu’à Minuit dans la ville des songe, en compagnie d’un rêveur, un conteur hors pair qui s’émerveille devant chaque beauté du monde qu’elle soit dans les livres ou sous ses yeux.

“ Sans ce colonel, cet aumônier, sans la sombre révolte d’Ange-Marie, et ces murs que nous devions franchir, coûte que coûte, en lisant, en rêvant, en refusant, serais-je devenu écrivain ? ”

Un fugueur impétueux que seul les mots pourront apprivoiser.

Un écrivain comme j’Aime avec un grand A.

Les derniers jours des fauves

Les derniers jours des fauves de Jérôme Leroy aux Éditions de La manufacture de livres

Capitaine, oh, mon Capitaine

“ Le Capitaine , comme beaucoup de personnages de cette histoire, pense qu’il qu’il faut sérieusement envisager l’hypothèse d’un monde invivable d’ici une dizaine d’années. Il est suffisamment renseigné sur la folie des hommes. ”

Le monde semble vouloir disparaître, après les virus informatique, la planète se retrouve face à un virus qui sème à travers le monde une épidémie exterminatrice.

En France, rien ne va plus, même Madame la présidente semble vouloir céder sa place, quitter la scène, préférant se blottir dans les bras de son jeune bellâtre à un nouveau mandat présidentiel.

Le théâtre n’est plus à son goût et les derniers actes qui s’y jouent lui laisse une saveur d’amertume.

“ Il convient par ailleurs que le lecteur le sache dès maintenant : cette histoire se déroulera dans une chaleur permanente, pesante, qui se moque des saisons et provoque une propension à l’émeute dans les quartiers difficiles soumis à un confinement dur depuis quinze mois, mais aussi de grands désordres dans une société qui prennent le plus souvent la forme de faits divers aberrants. Il permettent de longues et pauvres discussions sur les chaînes d’informations continues dont la présidente Séchard estime qu’elles auront été le bruit de fond mortifère de son quinquennat. Elle est de la chair de commentaires comme d’autres ont été de la chair à canon. ”

La France est à bout de souffle, après deux ans de combat contre la pandémie, les antivax s’en donnent à cœur joie en manifestant, donnant aux forces de l’ordre du travail supplémentaire, ayant déjà fort à faire avec le respect du confinement, ne pouvant empêcher les émeutes et même les attentats qui se multiplient.

Et pendant ce temps-là certains décideurs qui représentent le pouvoir patriarcal se réunissent en secret.

“ Il s’agit en fait de certains hauts responsables de l’appareil sécuritaire et judiciaire français ou de dirigeants d’entreprises dans des secteurs économiques vitaux. Les uns apparaissent dans l’organisme officiel de l’Intérieur, de la Défense, de la Justice. D’autres pas mais leur pouvoir n’est pas moindre, au contraire. […] Tous ces hommes sont liés entre eux par un mélange d’intérêt et d’amitié, et par une fidélité commune à une certaine idée de la France. Cela n’exclut pas un goût pour l’argent chez certains mais un argent qui permet les manoirs limousins, les collections d’art et les bouteilles de Château d’Yquem plus que les putes ukrainiennes, la coke et les breloques en or, si vous voyez ce qu’on veut dire. ”

Et n’oublions pas, Clio, une jeune femme, normalienne d’ultra gauche, et fille d’un prétendant à la présidence, qui se retrouve prise pour cible… heureusement elle peut compter sur le Capitaine…

“ Un fauve reste un fauve, surtout en politique. ”

C’est dingue, j’ai beau chercher, je n’ai vu nulle part “ Toute ressemblance avec des personnes ou des situations ayant existé ne saurait être que fortuite ” et même si je ne m’intéresse absolument pas à la politique et à ses acteurs, il m’a semblé reconnaître certains faits et gestes en lisant entre les lignes, ou alors j’aurai zéro sur ma copie, étant complètement hors sujet.

Notre écrivain semble avoir piraté de nombreux drones de surveillance pour nous offrir un compte rendu extrêmement réaliste et détaillé derrière cette fiction pas piquée de hannetons.

Bienvenue dans les coulisses politiques où l’envers du décor est aussi moche qu’à l’endroit.

Jérôme Leroy nous offre un portrait de notre société contemporaine vu, par l’œil aiguisé de l’écrivain, ne manquant ni d’humour, ni d’imagination ni de clairvoyance apportant même une once de poésie et d’amour dans ce monde de brutes. Les derniers jours des fauves c’est tout ça et bien plus encore.

À l’Elysée les derniers jours des fauves, que dis-je : – Allez lisez Les derniers jours des fauves, vous risquez rien ou vous demande pas de voter à la fin, ni même de vous faire vacciner juste d’apprécier à sa juste valeur ce thriller politique de ce Maître du genre.

C’est publié à La manufacture de livres où les voix littéraires modernes et vivantes éclairent notre réalité.

Pour info :

Né en 1964 à Rouen, Jérôme Leroy a été pendant près de vingt ans professeur dans une ZEP de Roubaix.

Auteur prolifique depuis 1990, il signe à la fois des romans, des essais, des livres pour la jeunesse et des recueils de poésie. Son œuvre a été récompensée par divers prix littéraires.

Il est également le coscénariste du film de Lucas Belvaux Chez nous, sorti en salle en 2017.

Fata Morgana

Fata Morgana de Chika Inigwe aux Éditions Globe

Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle

“ Enfin, elle vit Peter et sa façon de se couler dans le sort que la vie lui avait attribué […] Elle savait que, comme son père, il ne sortirait jamais de sa condition. Elle n’avait pas envie d’être aspirée dans cette vie. Elle s’imagina elle- mème, dans un an de cela, si elle restait à Lagos. Mais pouvait-elle vraiment se résoudre à ça ? Elle n’était pas ce genre de fille. Elle fit mine de partir mais ses pieds étaient comme figés. Ils refusaient de bouger. Dele leva les yeux vers elle. Il sourit.

« You fit sleep on it. La nuit porte conseil. Pas besoin de te décider maintenant. Mais je te jure, avec tes melons, tu vas faire fortune ! » ”

Qui ne rêverait pas de quitter le Lagos et cette vie misérable qui attend Sisi. Mais est-elle prête à vendre ses charmes à l’étranger pour y parvenir. Qui plus est il faut avancer 30000 euros. C’est le prix à payer pour accéder à une vie meilleure, il semblerait.

“ Qui ne voulait pas partir à l’étranger ? Les gens venaient au monde avec cette ambition, et ils mourraient en essayant de la réaliser. […] Personne n’avait envie de rester là, à part les gens qui avaient de l’argent à la pelle pour survivre à ce pays. ”

Rien n’est jamais gratuit, il faut payer le voyage, et une fois sur place en Belgique, il faudra rajouter à cette dette, le prix du loyer.

Il en faudra du temps pour rembourser, même en travaillant dix heures par jour une fois arrivée à Anvers, dans les quartiers chaud de la ville, où elle retrouvera d’autres filles qui ont également quitté le Nigeria possédant les mêmes rêves qu’elle.

Mais à peine arrivée, les illusions s’envolent, très vite la voilà prisonnière de cette nouvelle vie.

“ « Ah, donne moi ton passeport. À partir de maintenant et jusqu’à ce que ta dette soit payée, c’est moi qui m’en charge. » ”

Madame veille sur ses filles, sur l’appartement qu’elles partagent.

“ Toute la lumière du monde n’aurait pu l’arracher à l’abandon lugubre dans lequel elle s’était engluée, un désespoir que le temps ne ferait que rendre plus profond encore. ”

Chaque soir, elles rejoignent les vitrines du quartier rouge d’Anvers, subissant leur sort tout en rêvant à accéder un jour à une part de la richesse européenne, jusqu’à ce que l’une d’elles soit retrouvée brutalement assassinée.

À travers une traduction remarquable de Marguerite Capelle, qui a réussi à retranscrire toute la richesse culturelle et linguistique du roman de Chika Unigwe, on découvre les portraits de quatre nigérianes qui après une vie emplie de désillusions ont choisi de quitter leur pays pour la Belgique, espérant une nouvelle vie.

Sous couvert du meurtre de l’une d’entre elles, c’est toutes leurs vies passées et présentes qui défilent devant nos yeux, sans aucun jugement mais avec beaucoup d’humanité et même une dose d’humour où la poésie adoucit également la brutalité vécue par ces femmes qui se retrouvent victimes de l’esclavage sexuel.

Chika Unigwe donne la voix aux migrantes et nous offre un récit incroyable, rendant justice à toutes ces apatrides qui n’ont fait que rêver à un avenir meilleur loin de celui auquel on les destinait.

Pour info :

Chika Unigwe est née en 1974 à Enugu, au Nigeria, où elle a vécu avant de poursuivre ses études en Belgique et d’obtenir un doctorat en littérature.

Elle vit aujourd’hui aux États-Unis avec son mari et leurs quatre enfants.

Fata Morgana est son deuxième roman.

Chika Unigwe est considérée comme l’un des cinq auteurs africains les plus importants de ces dix dernières années.

La médium

La médium de J.P Smith à La Série Noire de Gallimard

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Lalechère

“ À présent, elle avait un pied dans chaque monde. Et elle était chez elle dans l’un comme dans l’autre. ”

Les attentats du 11 septembre à New-York ont laissé derrières eux de nombreux disparus qui semblent hanter la ville.

Kit Capriol a perdu son mari, ce jour-là, il ne lui reste plus que Zoé leur fille qui est née neuf mois après le drame.

Une fille qui est tombée dans un coma profond après avoir été témoin d’un horrible accident dans le métro.

Afin de continuer à payer les traites de leur appartement et les factures astronomiques de l’hôpital, Kit, poursuit son rêve d’actrice et court après les castings, espérant décrocher le rôle de sa vie.

Mais c’est loin d’être suffisant, alors pour joindre les deux bouts, elle s’approprie le rôle de Médium, piochant des infos et des cibles dans le New-York Times afin d’avoir une once de crédibilité.

Son business bien rodé prends une belle tournure jusqu’au jour où la police s’en mêle en plus de certains fantômes qui semblent vouloir l’aider…

“ Les fantômes avaient finalement répondu présent. ”

J.P Smith a fait son entrée à la Série Noire de Gallimard avec Noyade, son premier roman, en 2020. Loin de m’avoir complètement conquise à l’époque, j’étais donc impatiente de découvrir ce deuxième roman, situé dans une ville que j’affectionne particulièrement.

Et à nouveau je me retrouve avec un avis mitigé, car si j’ai pris plaisir à lire et à suivre cette histoire où s’invite le paranormal, j’ai une fois de plus été déçue par la fin, comme si le feu d’artifice ratait son bouquet final.

Me suis pourtant attachée à Kit, pour qui la vie n’est pas facile, j’ai vraiment apprécié le rythme bien soutenu à travers ses chapitres courts qui gardent le suspens et nous entraînent petit à petit vers la résolution d’une vieille enquête où sa fille y joue un rôle sans le savoir. J’ai apprécié que s’y invitent les codes du paranormal, et même l’histoire en général.

Mais voilà, en résumé, sans vouloir être trop sévère car ce livre a des atouts pour qui aime les thrillers fantastiques, il est bien dommage que les dernières pages ne soient pas à la hauteur de l’ensemble du récit.

Pour info :

Scénariste maintes fois récompensé, J.P Smith est né et vit à New-York.

Francophile, il admire particulièrement Patrick Modiano et René Belletto.

Après Noyade, La médium est son deuxième roman traduit à la Série Noire.

Prière pour les voyageurs

Prière pour les voyageurs de Ruchika Tomar aux Éditions La Croisée

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Barbaste

“ J’ai cherché maintes fois ma responsabilité dans cette histoire, et même si certains jours elle me semble être partout, à d’autres moments, je peine à en localiser telle ou telle part, comme un avion qui explose au dessus de l’océan, et dont l’épave s’éparpille, perdue à jamais. ”

Pour Cale, ça n’a jamais été facile de se faire des amies. Elle vit depuis quasiment sa naissance avec son grand-père après avoir été abandonnée par sa mère. Et dès son enfance, elle a appris à se débrouiller toute seule, étant donné le peu d’implication de son grand-père dans son éducation.

Mais depuis qu’elle travaillait au Diner , elle s’était rapprochée de Penelope une des filles les plus populaires du lycée.

“ Nos regards se sont croisés. Comment explique-t-on la physiologie à nulle autre pareille de l’amitié entre filles, cette télépathie implacable et presque instantanée qui se met en place entre deux inconnues d’une même ville. ”

Alors lorsque Penelope disparaît dans une totale indifférence, Cale part à sa recherche, semblant prête à tout pour affronter les prédateurs tapis dans le désert.

“ Il n’empêche, j’avais la certitude que Penny était en train de changer, de mûrir et de devenir quelqu’un d’autre. Mais si Penny avait disparu pour de bon, alors les filles que nous avions été, ou que nous aurions pu être, avaient disparu elles aussi. ”

L’histoire se présente tel un miroir brisé, reflétant une vie qui vole en éclat, effaçant du paysage une jeune fille.

Pour la retrouver, il faudra découvrir chaque partie du puzzle à travers les chapitres désordonnés, remonter le fil du temps et parfois s’aventurer dans le présent et faire connaissance avec cet endroit reculé d’Amérique, le Nevada, son désert et sa misère.

“ La vie antérieure de Pomoc et de tous ceux qui l’avaient vécue. Pomoc dans toute l’étendue de sa palette, du gris taupe et du noir charbon, et son ciel béant, éternel. ”

Puis vous découvrirez la population et surtout ces jeunes filles qui n’ont pas une vie facile et s’en accommodent pourtant, se débrouillant pour s’en sortir, se façonnant à leur manière jusqu’à devenir plus fortes.

À travers les portraits de Penny, et de Cale, tout prends un sens et chaque révélation a son importance pour nous aider à poursuivre ce voyage littéraire particulièrement envoûtant. Un récit initiatique, le chemin tortueux de la jeunesse en route vers une vie d’adulte pleine d’espoir.

J’ai fait le choix de lire ce roman selon sa présentation aimant sortir des sentiments battus et j’ai adoré, et ça m’a rappelé d’autres récits présentés de la même façon, comme par exemple : Le vide de Patrick Senécal.

En plus d’être un formidable récit, sur l’amitié, le courage, la résilience, Prière pour les voyageurs qui a été couronné du Pen Hemingway Award en 2020 est une expérience littéraire extraordinaire, qu’il serait dommage de ne pas découvrir.

Un premier roman fabuleux.

Pour info :

Ruchika Tomar est née à Inland Empire en Californie. Elles diplômée en littérature de l’université de Californie et de New-York.

Très remarqué par la presse et les lecteurs, Prière pour les voyageurs est son premier roman.