Transparence

Transparence de Marc Dugain aux Éditions Folio

Cette façon de voyager dans l’espace aussi bien que dans le temps était d’autant plus pratique qu’elle évitait le contact avec les autres touristes à un moment où le dégel de la Sibérie libérait des bactéries inconnues, puissantes, contagieuses et parfois mortelles. Rester chez soi dans un monde virtuel a donné aux individus un sentiment de liberté totale qu’ils avaient complètement perdu dans le voyage, cette évasion factice, régulée au point que plus aucune spontanéité ne pouvait s’en dégager. Plus les années ont passé, plus le confinement a présenté des avantages. Chez soi, l’air était filtré, on pouvait y pulser de l’oxygène, ce qui n’était pas le cas à l’extérieur où la pureté de l’air avait disparu de la planète entière pour faire place à des compromis plus ou moins toxiques, où les alertes se succédaient, encourageant les gens à ne pas sortir de chez eux et à oxygéner leur habitat. ”

Chers lecteurs, en lisant cet extrait de Transparence de Marc Dugain, vous pourriez presque penser lire un article d’un journal publié récemment, tant ce passage résonne en nous actuellement depuis le début de la pandémie mondiale qui nous oblige à vivre presque cloîtré en attendant les jours meilleurs.

Et pourtant ce roman est sortie en librairie en 2019, mais il prends une toute autre dimension lorsqu’on le découvre en 2021, comme ce fut le cas pour moi.

Évidemment nous sommes dans ce que le jargon littéraire appelle un roman d’anticipation. Et bien c’est justement là où le bas blesse.

Et si Marc Dugain était comme certains auteurs un visionnaire ?

Nous sommes ici en 2060, en pleine révolution numérique où une femme, Cassandre Namara est à la tête d’une entreprise appelée TRANSPARENCE, qui a pour but de récupérer les données personnelles.

Elle s’apprête à commercialiser un programme révolutionnaire baptisé « Endless ». Il serait capable de sauver l’humanité qui est déjà considérablement en danger. Les réserves naturelles s’épuisent, la population a atteint un seuil critique, le chômage ne cesse d’augmenter, sans parler du dérèglement climatique.

“ – Vous avez voulu faire croire à votre foi en Dieu alors que vous ne croyez qu’en l’argent et vous avez entrainé le monde derrière vous dans cette géante hypocrisie. L’hystérie dans laquelle nous a plongés la mondialisation a multiplié la production de produits chimiques par 300 entre 1970 et 2010 par 1000 depuis. Nous avons tellement modifié notre environnement que nous sommes contraints de nous modifier nous-mêmes pour survivre à ce nouvel environnement. ”

Cassandre Namara s’attaque dans un premier temps au géant Google, puis propose l’immortalité, jusqu’à l’arrivée de la police locale qui souhaite l’interroger, la suspectant d’un homicide selon certains témoins.

“ – Ne laissez pas votre imagination vous manger le cerveau, ne vous obstinez pas à savoir pour le moment, l’obsession est mauvaise conseillère, elle déforme volontiers la réalité de son sujet pour mieux s’en nourrir, non, dites-vous simplement que lundi tout vous paraîtra limpide. ”

Il est clair qu’à travers Cassandre Namara, Marc Dugain a de nombreux messages à faire passer, il n’est pas le premier et ne sera pas le dernier à nous offrir une image préoccupante de notre futur.


Et même si ce n’est qu’un roman, il a le mérite de réveiller notre conscience, de nous interroger à travers cette intrigue captivante, avec une fin à la hauteur du roman aussi explosive que surprenante.

Si comme moi vous aviez reporté ou raté sa sortie en grand format, le format poche est dorénavant disponible, et c’est justement maintenant qu’il est quasiment indispensable de le découvrir.


Ça se lit comme un thriller mais c’est bien plus intelligent, bien plus percutant, et c’est sous la plume d’un auteur qui nous embarque vers une histoire où la fiction rejoint la réalité dans un style vif presque terrifiant, une image tellement réaliste de notre monde.

Pour info :

Marc Dugain est né le 3 mai 1957 au Sénégal.
Après avoir vécu les sept premières années de sa vie au Sénégal, Marc Dugain revient en France avec ses parents. Il intègre quelque temps plus tard l’Institut d’études politiques de Grenoble, où il étudie les sciences politiques et la finance, avant de prendre la tête d’une compagnie d’aviation.
À 35 ans, il écrit son premier roman, La Chambre des officiers (1998), primé vingt fois (prix Nimier, prix des Libraires, prix des Deux-Magots…) et adapté au cinéma.
Il sort ensuite Campagne anglaise, Heureux comme dieu en France, La Malédiction d’Edgar, Une exécution ordinaire (2007), L’insomnie des étoiles (2010) et plus récemment L’Avenue des géants(2013), et se constitue peu à peu un lectorat fidèle.
Friand d’horizons lointains, Marc Dugain vit au Maroc depuis 2001.
Le prix du Roman-News, qui récompense une oeuvre de fiction inspirée de l’actualité, vient couronner en 2014 L’Emprise de Marc Dugain. Il sortira L’Emprise 2 : Quinquennat en 2015 et L’Emprise 3 : Ultime partie en 2017. La même année, il publie le roman Ils vont tuer Robert Kennedy aux éditions Gallimard.

Je remercie les Éditions Gallimard pour ce roman coup de poing.

Leur âme au diable

Leur âme au diable de Marin Ledun à la Série noire chez Gallimard

– Dit Marin pourquoi tu fumes ?

À une époque Daniel Pennac à travers son essai : “ comme un roman ” avait tenté de désacraliser la lecture tout en lui rendant hommage. Il invitait le lecteur à réfléchir sur les différentes manières de s’instruire ou pas, de lire ou de ne pas lire, le droit de lire n’importe quoi, et même le droit de se taire.

Marin Ledun lui, nous propose 1000 et une façons de continuer de fumer ou pas, du fumer n’importe quoi ou pas, en nous faisant découvrir l’industrie du tabac, et apparemment une fois encore il a choisi : le droit de ne pas se taire, et il a bien fait.

– Dit Marin pourquoi tu fumes ?

Pour ma part j’ai choisi de m’octroyer le droit de lire, mais pas n’importe quoi, et depuis 2005, clap de fin pour mes virées chez le buraliste, adieu très chère tige à cancer, à moi la liberté, et c’est les poches pleines de tout ce qui n’est pas parti en fumée que je peux visiter les librairies et tomber sur des auteurs comme Marin Ledun qui à travers ses récits pointent le doigt là où ça fait mal.

– Dit Marin pourquoi tu fumes ?

C’est pourtant à travers leurs slogans qui prônent la liberté que beaucoup sont tombés dans le cercle infernal de la cigarette.

Ça fait mâle, ça donne du style, mais lorsque les femmes s’y sont mise, là ça a fait mal, c’est tout juste si on ne les traitait pas de traînée, souvenez-vous.

– Dit Marin pourquoi tu fumes?

Car en plus de nous offrir un roman noir extraordinaire, Marin Ledun retrace à travers cette route de la nicotine, toute une époque, et n’oublie pas tous les événements marquants liés ou pas au tabac.

Dit Marin, pourquoi tu fumes ?

Ça commence en 1986 par un braquage très particulier. Les billets verts, c’est pour plus tard. D’abord on met en place le business avant de pouvoir palper la monnaie.

Dit Marin, pourquoi tu fumes ?

Fortement documentée, cette introspection dans l’industrie du tabac est une véritable bible pour comprendre et découvrir l’envers du décor, tout ce qu’on nous cache derrière cet écran de fumée.

« Le but est de faire diversion. Éviter les procès lorsque c’est possible. Multiplier les recours en justice si nécessaire. Et créer un climat médiatique et politique confus autour du tabac à l’échelle nationale. ”

“ Dans le système d’homologation des tarifs du tabac, les douanes jouent un rôle crucial. Mention particulière aux fourmis de la Direction générale des douanes et des droits indirects. Leur mission consiste à récolter pour le compte de l’État les taxes sur les alcools et les tabacs. Tant qu’on leur file leur part du butin, ils ne font pas de vagues. Gagnant-gagnant. ”

– Dit Marin pourquoi tu fumes ?

Vous l’aurez compris, Marin Ledun nous ouvre les yeux, sur cette plante qui pourrit la planète, puis la santé de ses consommateurs. Une plante légale tellement rentable qu’elle engendre, violence, trafics, corruption pour assouvir l’ambition de personnes sans scrupules prêtes à tout pour des poignées de dollars.

– Ma vie est un film de gangsters dans lequel je joue le rôle du salaud. […] Mon métier consiste à falsifier, manipuler, abuser, tricher, corrompre pour vendre le plus de cigarettes possible et m’enrichir. Je ne sais faire que cela. ”

Après la lecture de ce roman extraordinaire vous ne verrez plus la clope de la même façon, c’est certain.

Oubliez vos clopes, achetez-vous des livres, notamment celui-ci.

– Mais dis-moi Marin, pourquoi tu fumes ENCORE ? Dieu est un fumeur de Havane, mais bon, il y a assez de monde dans son paradis qui ont laissé leur âme au diable.

Pour info :

Marin Ledun est l’auteur d’une vingtaine de romans dont Les visages écrasés, plusieurs fois récompensé et adapté au cinéma, et l’homme qui a vu l’homme, prix Amila-Meckert.

Avec Leur âme au Diable, il nous livre LE grand roman sur l’industrie du tabac.

Je remercie les Éditions Gallimard et Marin Ledun pour ce roman noir comme la nicotine mais non pas moins brillant .

La république des faibles

La république des faibles de Gwenaël Bulteau aux Éditions de La Manufacture de livres

“ Dans le halo terne de sa lampe, il faisait sa moisson à l’aide de son crochet quand soudain il entendit un bruissement et, du coin de l’œil, surprit un mouvement de fuite. Il plissa les yeux. Non, ce n’était pas un rat, plutôt une espèce de cabot à la recherche d’une ordure comestible. Il siffla mais la bête, ne lui prêtant aucune attention, disparut dans l’obscurité. […] Perdu dans ses pensées morbides, il continua sa récolte et tomba sur une vieille couverture. C’était rare, ce genre de trouvailles. En général, les gens les usaient jusqu’à ce qu’elles tombent en lambeaux. D’un geste aguerri, il la piqua pour la ramener vers lui, dévoilant en dessous une forme difficile à distinguer. Une impression bizarre le saisit. Il approcha la lampe et faillit tourner de l’œil à la vue du corps mutilé. ”

Le soir du premier janvier 1898, à Lyon dans le quartier de La Croix Rousse, le corps mutilé d’un enfant est découvert par un chiffonnier.

Il s’avère qu’il vient des quartiers populaires et qu’il était porté disparu depuis quelques semaines.

Alors qu’à Paris, l’affaire Dreyfus fait les gros titres des journaux, de fortes tensions sévissent à Lyon, à l’approche des élections.

Le commissaire Jules Soubielle, chargé de l’enquête va devoir se montrer ingénieux pour résoudre cette affaire.

La fin du siècle approche, il serait temps de rendre justice à ces ouvriers, ces petits commerçants, la république étant censée défendre les faibles.

“ – On disait : Vive la république ! et le client répondait : Qui prend soin des faibles ! […] Dans cette république dévoyée, les faibles buvaient le calice jusqu’à la lie. ”

Ce que j’en dis :

Pour oublier le présent, rien de tel qu’un voyage dans le passé, l’occasion de découvrir un premier polar historique de très belle facture.

Dès le départ on se retrouve transporté à une autre époque, dans l’ambiance lyonnaise de jadis.

Dans une atmosphère magnifiquement reconstituée, sous une plume singulière de toute beauté. l’histoire se profile et nous emmène vers les quartiers pauvres où même la mort d’un enfant a du mal à émouvoir l’administration.

Gwenaël Bulteau réussi d’une main de maître à nous captiver à travers une formidable intrigue. On redécouvre le contexte antisémite lié à l’affaire Dreyfus, mais également la place des femmes, le travail des enfants, les mœurs, la misère d’un côté, la bourgeoisie de l’autre.

Sa mise en scène est remarquable tout comme ses personnages forts bien représentés et très attachants. Tout sonne juste et nous rappelle les romans de Zola ou plus récemment ceux d’ Hervé Le Corre.

Moi qui avait tant aimé également L’aliéniste de Caleb Carr ou dernièrement la série télévisée Paris 1900, j’ai vraiment apprécié cette nouvelle voix de la littérature française, d’autant plus qu’elle met en lumière les plus faibles trop souvent oubliés hier et encore aujourd’hui par la République.

Un premier roman éblouissant à découvrir pour se remémorer le chemin parcouru de nos ancêtres et le long chemin qu’il reste à faire pour être enfin, libres, égaux et fraternels.

C’est publié à La Manufacture de livres, une maison d’éditions où les belles plumes y ont une place de choix.

Pour info :

Né en 1973, Gwenaël Bulteau est professeur des écoles. Particulièrement attiré par le genre noir, il écrit diverses nouvelles et remporte plusieurs prix. En 2017, il est notamment lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar, pour Encore une victoire de la police moderne !

Je remercie la Manufacture de livres et l’agence Trames pour ce polar historique d’exception.

Devenir quelqu’un

Devenir quelqu’un de Willy Vlautin aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Hélène Fournier

“ Horace attrapa un vieux cahier posé sur une étagère à côté du lit. Sur la première page, on pouvait lire « Journal des Mauvais Rêves » écrit au stylo bleu. Le jeune homme tourna une demie-douzaine de pages et s’arrêta à celle qui était intitulée « Abandonné à Tonopah ». Il avait tracé dessus trente-deux petits bâtons, et il en ajouta un trente-troisième. Puis, en bas d’une des dernières pages, qui était quasiment remplie, il nota la date du jour et écrivit ce qu’il avait déjà écrit la veille et l’avant-veille : « Je vais devenir quelqu’un. » ”

Horace a vingt ans. Il est moitié Irlandais, moitié indien païute. Il vit et travail dans le ranch des Reese, dans le Nevada. Abandonné très jeune par ses parents, les Reese sont devenus plus ou moins sa famille de substitution. Ce couple âgé le considère comme leur fils et veille sur lui tout comme il veille sur eux.

Seulement, Horace est passionné de boxe, et rêve de devenir un champion. Écartelé entre ses origines indiennes et blanches, il se cherche, s’interroge jusqu’au jour où il décide de tout quitter pour partir vers le sud, à la poursuite de son rêve avec le désir de Devenir quelqu’un.

Malgré la force de ses poings, saurait-il faire face à l’inconnu, à la solitude et à certaines rencontres bienveillantes et d’autres hypocrites même si parfois l’espoir lui permet de toujours se relever. Jusqu’où est-il prêt à aller pour Devenir quelqu’un ?

Ce que j’en dis :

Tout comme dans son précédent roman La route sauvage (Ma chronique ici), tenant très certainement du fait que l’auteur est très attaché à son grand-père, il met en scène un jeune homme assez écorché par la vie et un couple d’anciens, bienveillants et protecteurs.

Horace, ce jeune métis amérindien cherche désespérément à prouver qu’il peut à travers son rêve devenir quelqu’un, lui qui manque cruellement d’assurance. Tandis que ce couple confronté à la crise économique en plus de la vieillesse ne rêve que de transmettre leur ranch à ce jeune rêveur.

À travers ce trio, où l’auteur confronte les générations on découvre des personnages combatifs, profondément humains qui poursuivent leur route entre désillusion et optimisme.

Willy Vlautin, est écrivain mais également musicien folk, rien d’étonnant à ce que ce récit résonne comme un blues poignant et triste où pointent des notes d’espoir.

Quelqu’un de bien nous met un coup de poing en plein cœur et nous laisse K.O à la dernière page, en regrettant secrètement un dernier round, une dernière note, un dernier souhait, un nouveau rêve avant de quitter le ring.

Sous sa plume, les gens ordinaires deviennent de véritables héros.

Si un jour Willy Vlautin a rêvé de Devenir quelqu’un, qu’il soit rassuré, il est un formidable écrivain, incontournable dans le paysage littéraire américain.

Pour info :

Rencontre au festival America en 2016

Né en 1967 à Reno, Nevada, Willy Vlautin est l’auteur de Motel Life(2006), Plein nord (2010) et Ballade pour Leroy (2016), La route sauvage (2018) tous publiés chez Albin Michel, quatre romans dont trois ont déjà été portés à l’écran.

Il est également auteur-compositeur et chanteur du groupe folk-rock Richmond Fontaine.

Devenir quelqu’un est son cinquième roman.

Je remercie Albin Michel pour cet uppercut littéraire bouleversant.

Les choses humaines

Les choses humaines de Karine Tuil aux Éditions Folio

“ Il relisait souvent les mots que Steve Jobs avait prononcés devant les étudiants de l’université de Stanford dix ans plus tôt, en juin 2005 alors qu’il se savait atteint d’un cancer : « La mort est très probablement la meilleure invention de la vie. […] Votre temps est limité, alors ne le gaspillez pas en vivant la vie de quelqu’un d’autre. » C’était peut-être les seules leçons qu’il avait tirées de toutes ces épreuves: tout peut basculer, à tout moment. ”

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique, Claire son épouse est également très connue notamment pour ses engagements féministes. Leur fils, Alexandre étudie dans une prestigieuse université américaine.

Mais hélas, même les familles les plus en vue peuvent se retrouver mise à mal, lorsqu’une accusation de viol entache leurs réputations et fait voler en éclats ce qu’ils avaient si chèrement acquis.

Comme l’a dit Darwin : « Les espèces qui survivent ne sont pas les plus fortes, ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements. »

Ce que j’en dis :

Même si j’arrive après la bataille pour ce roman de Karine Tuil publié chez Gallimard en 2019, récompensé par le prix Interallié en 2019, et par le Goncourt des lycéens en 2019, j’ai très envie de vous inciter à le découvrir.

Après L’invention de nos vies publié en 2013, que j’avais trouvé extraordinaire, je ne pouvais pas faire l’impasse sur ce récit mais en laissant passé un peu de temps pour mieux l’apprécier, ayant été confronté à ce genre de faits dans mon entourage proche.

Les choses humaines devenant parfois inhumaines lorsque la perversion de certains individus sans scrupules entre en jeux.

À travers ce récit d’une construction magistrale, Karine Tuil nous présente en premier lieu les quatre principaux personnages, tous liés d’une certaine manière à cette histoire.

Sous une tension extrême, laissant déjà planer le doute sur qui sera l’ accusé au final, l’engrenage est en route, et on se rends bien compte que beaucoup de faits pouvant paraître anodins à certains sont pourtant répréhensibles et mériteraient aux protagonistes d’être poursuivis en justice.

Le mouvement « Me too » #balancetonporc est en route, et l’auteur aborde avec justesse ce thème où une accusation de viol va plonger une famille bien sous tout rapport dans l’enfer médiatique et judiciaire.

Un récit d’autant plus nécessaire à notre époque où certains abus peuvent détruire des vies, mais qui prouve également que personne n’est à l’abri de se retrouver piégé dans un redoutable engrenage.

La presse, les médias font leurs choux gras de ce genre d’affaire. À se demander parfois si c’est « tendance » d’étaler sur la place publique ces comportements perverses, et si vraiment ça aide les victimes dont l’intimité est une fois de plus mise à mal.

Les choses humaines un thriller psychologique contemporain redoutablement efficace qui ne peut laisser indifférent.

Karine Tuil est un écrivain français.

Elle vit et travaille à Paris. Elle est diplômée d’une maîtrise de droit des affaires et d’un DEA de droit de la communication (Université Panthéon Assas).

Elle est l’auteur de onze romans traduits en plusieurs langues. « Les choses humaines », son dernier roman a obtenu le prix Interallié 2019 et le Goncourt des lycéens 2019.

Il est en cours d’adaptation au cinéma.

Tant qu’il reste des îles

Tant qu’il reste des îles de Martin Dumont aux éditions Les Avrils

“ – Attend Léni, t’es d’accord avec lui ? Tu défends le pont maintenant ?

J’ai soupiré en expliquant que non, moi aussi j’étais contre, mais ça ne servait à rien d’en discuter des heures. Ça faisait des mois qu’on ne parlait que de ça. Au bar, au supermarché, même dans la rue chaque fois qu’on se croisait. Depuis que les barreaux et la plateforme de forage avaient envahi la baie. Le pont, le pont, le pont. Tout le monde n’avait que ce mot à la bouche. ”

Rien d’étonnant à ce qu’on ne parle que de ça sur l’île. Le pont déjà baptisé le monstre ne peut pas passer inaperçu. Il commence déjà par défigurer le paysage en s’incrustant jour après jour, on ne risque pas de l’oublier.

Et évidemment, pas encore terminé qu’il divise déjà les îliens.

“ Oui, tout le monde pouvait trouver un intérêt au pont, une bonne raison de le voir apparaître. La question, c’était plutôt de savoir ce qu’on voulait vraiment. Les sacrifices qu’on était prêt à faire pour préserver son territoire.

Quand même, a murmuré Gauthier, tu te rends compte de ce qu’on est en train de vivre ? […]

– Quoi ? La construction d’un pont ?

Il a souri tristement en détournant les yeux.

– Non, les derniers jours d’une île… ”

Léni vit sur l’île. Il y est resté même séparé de sa femme et par le fait de sa fille qu’il ne voit qu’un week-end sur deux.

Il répare les bateaux sur le chantier de Marcel, et s’évade en naviguant sur un Fireball. Comme beaucoup il s’interroge. Il l’aime son île même s’il se rend bien compte que l’économie insulaire s’essouffle.

Mais il est également conscient que certains changements sont nécessaires pour lui mais aussi pour la survie des îliens.

C’est vrai qu’elle a du charme cette île, pas étonnant qu’ils y tiennent tous et restent prêt à tout pour défendre leur territoire.

C’est pas rien, une île. C’est un truc magique, un endroit d’où tu peux pas te barrer comme ça, juste sur un coup de tête. Une île, ça se mérite. ”

Ce que j’en dis :

Qu’il fut bon de débarquer sur cette île, même en pleine tourmente, car très vite on se met à la place de ces îliens attachés à leur île. Comme une mère envers ses petits, l’instinct protecteur est ancré en eux, on touche pas à l’île, on la protège des invasions qui pourrait la détruire.

Difficile, d’accepter de partager un endroit si beau, si paisible même s’ils sont conscients qu’un nouveau souffle serait le bienvenu pour aider l’économie. Mais le changement fait peur, d’autres avant eux ont perdu leurs îles quand les colons ont débarqué, il y a de quoi s’inquiéter…

Martin Dumont nous offre un voyage magnifique chargé d’émotion et empli d’humanité.

À travers sa plume toute en délicatesse, on navigue entre les pages avec Léni, un homme assez introverti qui aimerait pourtant s’ouvrir davantage aux autres. Peut-être que le pont est la solution, un passage entre ici et ailleurs. Bien sûr, il n’est pas à l’abri de faire quelques vagues, tout comme ce pont.

C’est l’histoire d’une île qui possède une charme fou, habitée par des gens incroyables, très attachés à elle et qui l’aiment de bien des façons.

Une île, un pont, peut-être le début de belles histoires d’amour et d’amitié entre îliens et continentaux, tout est possible Tant qu’il reste des îles.

Pour info :

Martin Dumont travaille comme architecte naval.

Il a passé son adolescence à Rennes où il s’est épris de l’océan et de la voile.

Il a longtemps vécu en Bretagne, le décor de son premier roman, « Le chien de Schrödinger », paru en 2018 chez Delcourt.

Tant qu’il reste des îles est son deuxième qui fait son entrée dans la collection Les avrils des éditions Delcourt.

Les Avrils :

Des romans, des récits, des auteur·ice·s de langue française. Des enthousiasmes littéraires. Des histoires d’aujourd’hui. Une ligne sélective mais toujours généreuse. Une collection de littérature contemporaine portée avec conviction au côté de tou·te·s ceux·elles qui font la vie du livre. Voici Les Avrils.

Sandrine Thévenet est éditrice depuis vingt ans et a révélé des auteur·ice·s de premier plan. Elle a formé Lola Nicolle qui à son tour est devenue éditrice accomplie et autrice. En 2020, elles créent Les Avrils au sein du groupe Delcourt grâce à Guy Delcourt et Anne-France Hubau.

Les jardins d’éden

Les jardins d’éden de Pierre Pelot à la Série noire chez Gallimard

“ Bien entendu tu es content d’être sorti du fracas. Sauf que tu en traînes toujours des lambeaux avec toi, que l’échappée prend son temps, la garce, qu’on dirait bien n’en avoir jamais vraiment fini avec elle, au fond. ”

Jip Sand est de retour à Paradis dans la ville de son enfance. Il revient de loin, après avoir vaincu son cancer avec l’impatience de revoir enfin sa fille. Mais Annie dite Na reste introuvable.

“ Les temps changent JIP. T’es ressuscité des morts, mais t’es journaliste, non ? ”

Dans le passé, Manuella, l’amie de Na avait été retrouvé sans vie dans les bois. Jip n’avait pas chercher à élucider cette mort étrange mais cette fois c’est sa fille qui a disparu.

[…] Pourquoi personne n’a cherché à comprendre ce qui lui était arrivé, à Manu, hein ? Ce qui lui était arrivé vraiment ? Pourquoi ça a été classé vite fait par tout le monde et même les flics au rayon des faits divers de rôdeurs, des putains de chiens écrasés, hein ? Et ça aussi je suis sûr que tu le sais très bien. ”

Au fil des saisons, entre ses souvenirs brumeux et le présent assez flou, Jip part à la recherche de sa fille, réveillant jour après jour le passé et certaines vérités plus douloureuses et plus mortelles que certaines maladies. Sa rémission prend des chemins de traverse bien sinueux pour atteindre la rédemption.

“ Tu la tiens, ton histoire, mon vieux. Tu la connais, maintenant. […] Sauf que bien sûr c’est la réalité, c’est vrai, mais tu n’y peux pas croire. Pas crédible. Incroyable. ”

Ce que j’en dis :

Pierre Pelot sort de sa retraite pour faire une entrée remarquable à la série noire chez Gallimard. On se demande d’ailleurs bien pourquoi ils ont attendu si longtemps pour lui dérouler le tapis rouge, car il y a indéniablement sa place, c’est certain. Et c’est pas la chauvine qui parle mais la lectrice fidèle à l’auteur et à la maison d’édition.

Dans un style qui n’appartient qu’à lui, à travers une langue riche sculptée au cordeau, il tisse son histoire, mettant en scène des âmes écorchées dans une nature éclatante et sauvage.

Une lecture qui demande une attention particulière, le temps d’apprivoiser cette écriture riche et envoûtante pour l’apprécier à sa juste valeur. Un voyage entre passé et présent, indispensable pour dénouer le fil de cette histoire,

Les jardins d’Eden nous plonge dans la mémoire d’un homme qui tente de réparer les erreurs du passé et cherche la rédemption auprès de sa fille qui a malheureusement disparue.

À Paradis, certaines portes cachent l’enfer et certains secrets de village peuvent conduire direct au purgatoire.

La Bête des Vosges (comme on dit par chez moi) a bien fait de sortir de sa tanière pour nous embarquer vers son Jardin d’Eden. Si sombre soit-il, il n’en demeure pas moins extraordinaire et suis même sûre que notre cher Bachri aurait été de cet avis et serait encore bien capable de râler de là-haut s’il n’obtient pas le rôle de Jip, pour l’adaptation ciné à titre posthume.

On peut toujours rêver…

Pour info :

Pierre Pelot est un auteur vosgien né en 1945.

Il a écrit près de deux cents romans dans les genres les plus divers, de la science-fiction au thriller, en passant par le western et la littérature générale, dont beaucoup ont été traduits dans plus de vingt langues.

Avec des œuvres telles que Delirium Circus ou La Guerre olympique, il est l’un des meilleurs auteurs de SF française. En compagnie d’Yves Coppens, il a signé Le Rêve de Lucy et Sous le vent du monde.

Son Été en pente douce a été adapté au cinéma avec le succès que l’on sait.

Justice Indienne

Justice indienne de David Heska Wandbli Weiden aux Éditions Gallmeister

Traduit de l’américain par Sophie Aslanides

Pourquoi ne partais-je pas ? les gens ici parlaient toujours de s’en aller à Rapid City ou Sioux Falls ou Denver, de trouver un boulot de faire une coupure. De mettre de côté le mode de vie amérindien et de s’assimiler, de s’adapter à la vie de l’Américain moyen. Mais je repensai au son des tambours dans les pow-wows, à l’odeur de la sauge, aux splendides costumes que les petits Indiens portaient pour leur première cérémonie, l’éclair du soleil montant au-dessus des collines. Je me démasque je pourrais un jour vraiment quitter la réserve, car elle se trouvait dans mon esprit, une réserve virtuelle, dans laquelle j’étais indéfectiblement coin. Puis je m’enfonçais dans un demi-sommeil, plongeai dans des rêves saccadés et des pensées fugaces, avec des images d’enfants indiens qui dansaient dans ma tête. ”

Virgil Wounded Horse vit sur la réserve indienne de Rosebud dans le Dakota du Sud. Il a déjà pensé à quitter cet endroit mais il doit veiller sur son neveu mais également mettre ses gros bras aux services des plus défavorisés car bien souvent même la police tribale censée enquêter sur les crimes commis dans les réserves n’est pas à la hauteur et les crimes restent impunis.

S’étant autoproclamé justicier, il loue ses services pour quelques dollars.

Alors, lorsque son neveu se retrouve impliqué dans ce qui semble être un trafic de drogue au cœur de la communauté, Virgile en fait une affaire personnelle. On touche pas aux siens, ni à sa réserve.

“ En vérité, j’avais peur de foirer avec Nathan. Même si j’avais bataillé avec l’alcool, je ne savais que dalle sur le traitement des addictions. Ma seule compétence, c’était tabasser des salauds. ”

C’est avec son ex-petite amie qu’il part à la chasse de ces trafiquants sans scrupules. En remontant la piste de ce trafic dévastateur, il sera contraint d’accepter l’aide de ses ancêtres pour réussir à mettre fin une fois encore aux massacres des blancs.

“ Je ne me prenais pas trop la tête – après tout, si les flics refusaient de faire quoi que ce soit, qu’y avait-il de mal à ce qu’un justicier autoproclamé agisse ?

Ce que j’en dis :

Ceux qui me connaissent bien ne seront pas surpris de mon engouement pour ce roman. Étant passionnée par tout ce qui touche aux peuples indiens et fidèle aux Éditions Gallmeister, je ne pouvais absolument pas passer à côté de cette nouvelle parution.

Et les bonnes surprises s’enchaînent pour ce premier roman traduit par la grande Sophie Aslanides que j’ai eu le plaisir de rencontrer à Oron, quand on pouvait encore se rendre en Suisse et assister à de merveilleux festivals de littérature américaine.

En attendant, une virée dans le Dakota, ça ne se refuse pas, surtout en compagnie d’un indien qui serait prêt à ressortir arcs, flèches et Tomahawks pour partir sur le sentier de la guerre s’il le fallait pour scalper cette bande de blancs porteurs de poisons.

Ses méthodes ont évolué par rapport à ses ancêtres, mais sa soif de vengeance reste intacte, et même s’il a parfois du mal avec les traditions ancestrales, la sagesse l’emporte du moment qu’elles lui permettent d’arriver à ses fins.

D’ailleurs on comprend la violence qui l’habite, opprimé depuis si longtemps il est normal qu’il se révolte et agisse au mieux pour protéger ceux qui restent.

David Heska Wanbli Weiden réussit à nous plonger dans une aventure digne des plus chouettes westerns en mêlant traditions ancestrales, et enquête policière ou un justicier n’hésite pas à intervenir pour défendre les siens tout en nous offrant des anecdotes sur l’Histoire et les traditions indiennes.

Une véritable chevauchée fantastique, qui nous emporte dans un tourbillon de violence mais nous montre à quel point la situation des indiens est toujours révoltante, parqués dans des réserves ils sont toujours la proie d’américains sans scrupules, n’ayant d’autres choix que de se défendre eux-mêmes puisqu’ils sont oubliés par le système légal américain.

C’est brillant, sauvage, et mon âme guerrière, défenseuse des peuples opprimés a adoré, même si hélas cette fiction rejoint très certainement l’affreuse réalité de la vie dans ces réserves.

Un premier roman très réussi, vivement le prochain.

Pour info :

David Heska Wanbli Weiden est un membre de la Nation Lakota Sicangu.

Il est diplômé de l’Institute of American Indian Arts et a reçu un doctorat de l’Université du Texas à Austin.

Justice indienne est son premier roman.

Je remercie les éditions Gallmeister pour cette histoire qui n’est que justice.

Bluebird, bluebird

Bluebird, Bluebird dAttica Locke aux Éditions Liana Levi

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch

“ Deux cadavres en une semaine.

Comment diable était-ce arrivé ? ”

C’est au bord du bayou Attoyac que le corps d’un homme noir est retrouvé. Il n’était pas du coin, mais de Chicago. La police penche pour un vol qui aurait mal tourné. Seulement voilà, deux jours plus tard quasiment au même endroit derrière le café de Geneva Sweet, on découvre le corps d’une fille blanche.

“ Quarante ans et quelques après la mort de Jim Crow, presque rien n’avait changé ; Geneva’s était le vestige d’un autre temps, comme les calendriers jaunis sur les murs du café. C’était une constante au bord d’une route où passaient en continu des véhicules qui ne s’arrêtaient jamais. ”

Darren Mathews un Rangers noirs de la police du Texas, provisoirement suspendu de ses fonctions, en attendant un jugement est justement de passage dans ce comté de Shelby lorsque surviennent ces deux cadavres. Fier du badge qu’il porte, et toujours prêt à rendre service, il accepte de se joindre à l’enquête de manière officieuse pour le compte d’un ami du FBI.

Le petit restaurant traditionnel de Geneva Sweet est réservé à la population noire du coin, il est situé juste en face de maison de Wallace Jefferson lll, un homme qui possède quasiment toute la ville et notamment le Jeff’s Juice House un bar où se retrouvent une Fraternité Aryenne du Texas.

En plus du trafic d’armes et de drogue, cette Fraternité impose un rite initiatique à tous les nouveaux membres de leur gang qui consiste à tuer un noir.

C’est dans ce climat profondément raciste, que Darren Mathews va tenter de mener à bien son enquête, persuadé que les deux meurtres sont liés.

Ce que j’en dis :

Après s’être fait connaître chez Gallimard à la série noire avec trois romans remarquables, Attica Locke poursuit son exploration du Texas dont elle est originaire à travers ce nouveau roman Bluebird, Bluebird.

Sous ses allures d’enquête policière ce récit nous emporte tel un bon blues âpre et poisseux vers un coin reculé de l’Amérique profonde où le KKK a pris une nouvelle dimension, remplacé par un tout nouveau genre de Fraternité tout aussi raciste et même plus dangereuse afin de pouvoir commercer de trafics en tous genres en toutes illégalités et qui n’hésite pas à se débarrasser des témoins gênants.

C’est dans ce contexte que notre Rangers Black réussira plus ou moins à délier les langues grâce à son étoile qu’il arbore fièrement même si sa couleur de peau lui cause un sérieux handicap dans cette contrée où il ne fait pas bon être noir.

Une tension raciale extrême pèse sur cette communauté et démontre une fois de plus, qu’aucun lieu de l’Amérique n’est épargné.

Attica Locke confirme son talent en mêlant intrigue et réflexions sociales à travers ce nouveau roman envoûtant impossible à lâcher.

Une étoile montante de l’Amérique qui n’a pas fini de briller.

Pour info :

Attica Locke est l’auteure de romans publiés à la Série Noire: Marée noire, Dernière Récolte et Pleasantville.

Avec Bluebird, bluebird (Liana Levi, 2021), lauréat de l’Edgar Award et de l’Anthony Award 2018 du meilleur roman, elle confirme qu’elle est l’une des grandes voix du roman policier américain.

Je remercie les Éditions Liana Levi pour ce blues envoûtant.

Lëd

Lëd de Caryl Férey aux Éditions Les Arènes

“ Qui voulait vivre ici ? Il neigeait deux cent soixante jours par an – soit l’équivalent de dix tonnes de neige par habitant –, dont cent trente de tempête, quand le pourga devenait bourane, ce vent arctique qui filait du trente mètres à la seconde. Dès – 30°C, rester dehors présentait un risque mortel. Les jours de blizzard, les ferrailles volaient des toits, les enseignes, des magasins – des dangers constants dont on faisait peu de cas. ”

Perdue au milieu de la Russie, au nord du cercle polaire arctique se situe Norilsk, une ville industrielle qui abrite depuis une centaine d’années une exploitation de nickel et de palladium.

Chaque jour, l’usine rejette un gaz toxique dégageant une odeur épouvantable qui fait de cette endroit la ville la plus polluée du monde, en plus d’être la plus froide avec ses températures extrêmes qui peuvent descendre sous les 60°C.

C’est dans ce décor apocalyptique permanent, que l’on découvre après un ouragan arctique, le corps d’un Nenets, un éleveur de Rennes, près des décombres d’un immeuble.

Boris, flic flegmatique, banni d’Irkoutsk est chargé de l’affaire.

“ Le minerai alimentant l’industrie de la guerre, Norilsk était passée de statut de ville secrète sous Staline à celui de ville fermée : aujourd’hui encore, on n’y parvenait qu’avec l’assentiment du FSB, lequel delivryles tampons aux comptes gouttes. Il n’était pas question que le lieutenant Ivanov en revienne : une prison en liberté, voilà le sort qu’on lui avait réservé… Les adieux à l’aéroport d’Irkoutsk avaient été terribles, avec son père surtout.

Enfin Boris s’était fait à ses chaînes.

L’âme russe était né pour ça. ”

Dans cette prison à ciel ouvert, au cours de son enquête, Boris va faire connaissance avec cette jeunesse qui s’épuise à la mine, cherchant des échappatoires parfois dangereux au milieu de la corruption qui règne en maître, où chacun se surveille mutuellement et semble suspect.

La pollution tue a petit feu la population, et dans ce climat glacial une nouvelle menace rôde apportant dans son sillage une violence extrême qui détruira les entêtés cherchant à faire justice.

Sa présence est un obstacle à leur chute à venir, ils ne le savent pas et lui non plus : il avance au portant, car le vent s’est relevé. Le calme n’était qu’une escarmouche, relatif et mordant le blanc nocturne qui luit sous ses yeux. Pas de suspension sur ce nid de tonnerres, de repos en ces moments décharnés, les proies sont rares et les abris peu sûrs. Des blocs de pierre qui sentent la pisse froide et leur humeur domestique. […] Il le sent là au fond des trop, ce cri qui lui remonte à la gorge ; non, impossible de le retenir, de contenir cet instinct…Il cherche quelqu’un à tuer. ”

Ce que j’en dis :

Déjà 25 ans que cet écrivain baroudeur nous offre des romans noirs assez déchirants, puisant son inspiration dans les pays où il se rend, rendant hommage aux personnages qu’ils croisent sur son chemin en les mettant admirablement en scène dans ses histoires.

C’est en 2012 que je le découvre à travers Mapuche, une enquête qui nous transporte au cœur de l’Argentine. Un roman noir époustouflant, avec des personnages inoubliables qui m’ont bouleversé et qui ont fait de moi une lectrice fidèle à cette plume rebelle, engagée, incontournable.

Si vous pensiez avoir déjà croisé l’enfer dans ses précédents romans, attendez-vous à pire une fois débarqué à Norilsk. Et pourtant dans cette ville glaciale, délabrée, polluée, déprimante, de premier abord si peu accueillante vous risquez de tomber amoureux de certains personnages, ces russes courageux toujours prêt à tant de sacrifices.

Une enquête qui semble servir de prétexte pour nous permettre de faire connaissance avec les habitants de Norilsk en nous plongeant dans leur quotidien, où malgré la dureté de leur vie, ils savent prendre du bon temps, s’accrochant pour certains à un rêve même s’il sont conscients que leur espérance de vie est courte et se consume plus vite qu’une cigarette.

La plume stylée de Caryl Férey, toujours engagée et pleine d’humanité nous offre un récit dense, intense où malgré la noirceur de l’histoire les aurores boréales illuminent le cœur de chaque personnage lié à cette histoire. Un magnifique hommage à cette jeunesse Russe qui a croisé sa route dont on comprend qu’il en revienne bouleversé avec une folle envie de les coucher sur papier pour ne jamais les oublier.

Une fois de plus il revient de l’enfer avec dans ses bagages de nouveaux souvenirs, de nouveaux amis, de nouvelles anecdotes et un nouveau roman noir stupéfiant qui m’a fait verser quelques larmes tant les émotions sont fortes.

Il entre dans l’Arène, toujours fidèle à Aurélie Masson, et nous offre un spectacle glaçant qui le conduit pourtant au sommet de son art.

Fidèle je suis, fidèle je resterai.

Pour info :

Caryl Férey écrit des romans noirs dont l’action se situe le plus souvent à l’étranger ainsi qu’une série consacrée à l’enquêteur borgne Mc Cash. Breton de cœur, vivant à Paris, il écrit aussi pour la musique, le cinéma, la radio, le théâtre, la jeunesse et participe à des revues de voyage.

Je remercie Les Arènes pour virée glaciale qui pourtant réchauffe le cœur.