De silence et de loup

De silence et de loup de Patrice Gain aux Éditions Albin Michel

Après le Montana, puis l’Alaska, et le Monténégro, Patrice Gain nous embarque pour la Sibérie dans les glaces de L’Arctique, sur les traces d’Anna une jeune journaliste scientifique.

Ayant perdu consécutivement deux personnes très proches qui lui étaient extrêmement chères, elle n’a pas hésité à répondre à une annonce qui recherchait une journaliste bilingue pour rédiger des comptes-rendus sur des travaux scientifiques menés en Arctique à bord d’un navire polaire, au large des îles de Nouvelle-Sibérie, lors d’un hivernage sur la banquise.

Après avoir subi l’hostilité de l’équipage, elle va se retrouver piégée aux confins de la Sibérie, où pour sauver sa peau, elle devra affronter de nombreux prédateurs autant humains qu’animales.

Dans cette ambiance glaciale, pour affronter ses peurs et sa solitude, elle se confie par écrit à son journal. Une situation angoissante qui semble pourtant l’aider à lever le voile sur ses drames intimes.

Un carnet qui se retrouvera entre les mains de son frère, lui-même reclus dans un monastère tentant de faire face à ses propres démons.

“ C’est un carnet de voyage, avec une reliure en cuir craquelé comme celle d’un incunable. Il semble avoir traîné dans tous les recoins du monde avant d’arriver jusqu’à sa cellule. Sur la première page, en haut à droite, il est écrit : « Anna Liakhovic – À Zora, ma bêle, elle était mon ventricule droit, et à Romane, le gauche. » Puis, dessous, d’une écriture moins agile : « À Sacha aussi, pour qu’il sache que l’érémitisme n’est pas la voie du salut éternel. »

Patrice Gain signe un cinquième roman noir magistral dans un décor spectral en harmonie parfaite avec cette histoire glaciale où personne ne respire l’innocence.

Dès les premières pages, dans une ambiance angoissante on se retrouve face à plusieurs énigmes qui s’entremêlent libérant au passage de terribles douleurs intimes et apportant son lot de prédateurs en tout genre.

Une histoire pleine de silence et de loup, de secrets et de pillard, de corruption où il faudra briser la glace pour survivre à toute cette violence.

Patrice Gain affectionne le noir, mais n’en demeure pas moins protecteur de la planète, et malgré la brutalité de son histoire et des ses personnages, il nous met face à la dure réalité des perversions humaines mais également aux dangers qui nous guettent face au réchauffement climatique.

Une écriture parfaitement maîtrisée, pour un thriller impossible à lâcher, terriblement inquiétant, et même effrayant où la violence des hommes s’acharne contre les femmes depuis bien trop longtemps.

Mais attention il est possible que la vengeance n’ait pas dit son dernier mot.

Un conseil : Foncez !

Pour info :

Patrice Gain est directeur du Syndicat intercommunal de la vallée du Haut-Giffre.

L’auteur avait déjà publié quelques ouvrages d’un autre type : topo-guides de randonnée et articles pour des magazines de montagne. Il publie un roman, “ La naufragée du lac des dents blanches ” ,suivra “ Denali” , “ Terres Fauves ”, “ Le sourire du scorpion ” et enfin “ De silence et de loup ”.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce roman glaçant.

La part cachée du monde

La part cachée du monde d’Ève Gabrielle Éditions La mer salée

[…] en février, la crise prit une nouvelle tournure. La longue panne d’électricité avait fait chuter la consommation de pétrole et les principales compagnies pétrolières ne se relevèrent pas de la Grande Nuit. Ces événements mirent un terme aux espoirs de retour à la normale. La plupart des entreprises, incapables de s’adapter, se déclarèrent en faillite. Elle entraînèrent derrière elles les banques. Et quand l’État se trouva incapable de payer les fonctionnaires, le pays tout entier sombra lentement dans le chaos. ”

Depuis la grande panne d’électricité, Greenlife règne en maître absolu aidé de ses drones, et du puçage des humains qui permet de les pister. Un véritable état policier a été mis en place.

Mais une communauté de rebelles résiste, vivant cachés dans des endroits souterrains réussissant à recréer un semblant de vie normale en harmonie avec le règne animal et végétal.

Sienne et son frère vont le découvrir durant leur cavale vers le Larzac où demeure « le monde libre ». Il espère y retrouver leur grand-mère pour lui remettre un livre de plantes légué par leur mère à sa mort. Un livre qui semble détenir une solution qui permettrait peut-être de sauver le monde.

“ Apprend à voir la part cachée du monde.

Tu y trouveras ce que tu cherches. ”

Contrairement à ce qu’on a l’habitude de lire dans les romans post apocalyptique souvent habités de noirceur et d’une profonde désolation, Ève Gabrielle nous offre un récit chargé d’espoir et réinvente un monde où tout reste possible tout en réveillant notre prise de conscience afin de trouver un équilibre pour survivre dans un monde qui serait privé de technologie numérique faisant face également au dérèglement climatique qui ne cesse de mettre à mal la planète.

À travers une intrigue qui nous offre une traversée d’un monde à un autre, l’auteure dépeint un futur possible qui permettrait de survivre tout en acceptant à un moment donné le cycle de la vie et de la mort.

Une histoire pleine de sagesse, d’humanité au cœur d’une nature qui résiste aidée par des communautés humaines prêtes à tout pour défendre leurs valeurs et sauver la planète.

Absolument captivant, ce livre fait du bien tout en permettant de rêver à un avenir plus verdoyant.

Pour info :

L’auteure :

Ève Gabrielle est une citoyenne engagée, élue écologiste à Bordeaux, en charge de la résilience alimentaire et la sobriété numérique, cofondatrice de Fémininbio.

Son premier roman “ La petite aux Aigles ”, aux éditions Anne Carrière, fut dans la sélection rentrée littéraire 2003 du Monde des livres, Le Figaro, le Magazine littéraire.

La maison d’éditions :

La mer salée

Une maison d’édition semeuse d’utopies et de désirs pour un monde audacieux, humaniste et écologique.

Des essais engagés et des romans d’idées.

La lucidité sans la sinistrose, la nuance sans la complaisance.

De nouvelles histoires pour changer l’Histoire.

Maison indépendante, écosystème local, écolo.

Un éditeur, une éditrice perspectivistes, engagés depuis 20 ans pour un autre monde, depuis 2013 dans La mer Salée.

Je remercie Aline et les Éditions de La mer salée pour cette escapade littéraire pleine d’espoir.

L’étrangère

L’étrangère de Claudia Durastanti aux Éditions Buchet. Chastel

Traduit de l’Italien par Lise Chapuis

Claudia Durastanti a eu une enfance bien éloignée de la plupart d’entre nous, ayant grandi avec ses deux parents sourds. Dans cette famille protéiforme, chacun s’exprime de manière différente. Il lui a donc toujours été difficile de ne pas appréhender les temps de paroles, que ce soit à l’école ou plus tard dans sa vie d’adulte.

Elle naquit au États-Unis et y grandit avec une partie de sa famille jusqu’à ses sept ans puis elle immigra en Italie, pour aboutir un jour à Londres.

“ J’en suis arrivée au point où j’ai honte de dire où je vis, parce que cela me donne l’impression de prétendre à une autorité sur un endroit, alors que je ne l’ai pas ; plus je vis à Londres, plus mon syndrome d’imposture augmente. Je n’ai pas encore appris comment on vit dans une ville, je ne sais pas encore comment la traverser sans tout transformer en testament ou coup au cœur. ”

D’une terre d’accueil à une autre, d’une langue à une autre, elle se forge sa personnalité en cherchant souvent sa place, se sentant toujours l’étrangère.

“ La migration intercontinentale n’allait pas me libérer de l’obscurité ; lors de mes futurs allers-retours entre les États-Unis et l’Italie, il me faudrait apprendre à traduire aussi les cauchemars. ”

À travers ce récit, ces réflexions, Claudia Durastanti nous offre un véritable kaléidoscope de l’histoire de sa famille hors norme, où il est parfois difficile de suivre son propre chemin et de trouver sa voix.

Claudia Durastanti nous livre un véritable témoignage sur sa famille, une carte d’identité de la mémoire, un récit parfois déroutant, étonnant comme le fut sa vie aux multiples facettes.

Claudia Durastanti est auteure et traductrice.

Traduit dans 19 pays, L’étrangère a été finaliste du prix Strega.

Je remercie les Éditions Buchet. Chastel pour cette autobiographie aussi étonnante qu’enrichissante.

Villebasse

Villebasse d’Anna De Sandre aux Éditions de La Manufacture de livres

“ Il y avait, sur le chemin de Douceborde, Le Chien que Coline croisait parfois et qui, pour peu qu’on lui montrât un peu d’intérêt pour les bêtes – ce qui n’était pas son cas–, vous suivait du regard en souriant de toute sa gueule, assis sur l’herbe ou un tapis de feuilles, alors que son pelage crasseux, ses côtes apparentes et ses griffes cassées indiquaient qu’il était en souffrance, ou au moins négligé par son maître. […] Il se postait toujours au même endroit, ou en tout cas s’y tenait les fois où elle empruntait la voie bourbeuse qui traversait les champs de tournesols qui bordaient l’extérieur sud de Villebasse. ”

Au début de l’hiver, au cœur de la vallée, à Villebasse est apparu Le Chien, rejoignant l’étrangeté de cette lune bleue qui éclaire le ciel depuis quelques années.

“ La lune bleue était apparue quelques années auparavant au-dessus de Villebasse, à côté de la première lune. Les gens s’en étaient arrangés comme d’un changement de saison. ”

Indomptable, n’appartenant à personne, il ne fait que passer dans la vie de certains habitants, restant sur ses gardes, semblant chercher quelque chose, ou quelqu’un. Tantôt protecteur et tantôt justicier, dans cette ville sombre où chacun semble porter sa croix. Une ville pleine de désœuvrés, une vraie cours des miracles à l’échelle supérieure.

“ Il est bien difficile de remarquer que, chez certains, le cœur a la noirceur d’un charbon. Ils n’en savent parfois rien eux-mêmes, y compris quand l’occasion se présente de l’exprimer dans le délit où le crime. ”

Une ville où règne une certaine violence qui semble s’accentuer depuis ces étranges apparitions, et pourtant on n’a beau vouloir la quitter, on y revient toujours.

Anna de Sandre possède une plume remarquable s’harmonisant parfaitement à ce récit où la noirceur s’illumine sous la lune bleue de cette étrange ville, peu attirante voir même repoussante, qu’il semble pourtant difficile à fuir.

Tout comme cette ville, l’écriture de l’auteure semble nous posséder, nous entraînant au fil des pages au cœur de Villebasse, une ville où rôde Le Chien et où circulent une incroyable violence et une profonde tristesse.

Dans cet univers onirique, j’ai savouré cette plume singulière, pleine de charme et cette histoire étonnante habitée par la noirceur des âmes humaines capables du pire et rarement du meilleur ou alors du meilleur du pire.

Une nouvelle voix qui ravira comme moi les amoureux des plumes noires et des histoires qui sortent des sentiers battus.

Une des belles surprises de la rentrée.

Pour info :

Anna De Sandre vit en Occitanie où elle écrit des nouvelles et de la poésie qui ont été publiées aux éditions In8 et aux éditions Des Carnets du Dessert de Lune.

Elle est également l’autrice d’albums jeunesse publiés sous le pseudonyme d’Anne Pym aux éditions Gallimard et l’école des loisirs.

Elle anime régulièrement des ateliers d’écriture tout en étant libraire par intermittence.

Villebasse est son premier roman.

L’âme du fusil

L’âme du fusil d’Elsa Marpeau aux Éditions Gallimard

“ La mort ne me fait pas peur. Comme disait mon père : « Quand c’est l’heure, c’est l’heure. »

J’ai bien moins peur de la mort que de suivre la piste sanglante de la fin de cet été-là. Maintenant que les années ont apaisé les mémoires, que les faits se sont effilochés, qu’ils sont devenus de vagues souvenirs, aux contours flous, je voudrais raconter les choses comme elles ont eu lieu, tout simplement, dans leur vérité. Redresser les fils tordus de la vérité. ”

Après vingt ans de dur labeur, Philippe a été licencié. Du temps à perdre, il en a maintenant à revendre. Heureusement il lui reste sa femme, son fils, ses copains et surtout la chasse.

“ Et pour être honnête, il y avait des activités qui m’intéressaient davantage que le sexe. La chasse en faisait partie. Elle offrait tellement plus. Du soleil, du vent, de longues périodes de concentration suivies d’une brusque décharge d’adrénaline sauf que, contrairement à la copulation, on pouvait recommencer la séquence indéfiniment. Si on avait mesuré le taux de sérotonine libérée dans l’une et l’autre activité, on aurait sans doute, dans mon cas en tout cas, pu prouver à quel point tirer un coup de fusil procure plus de plaisir que de tirer un coup. ”

Alors lorsque ce parisien débarque, Philippe a tout le loisir pour l’espionner et surtout le surveiller, ça devient très vite une obsession, persuadé qu’il allait se passer un truc, forcément…

“ […] ces petites broutilles me remplissaient entièrement un après-midi. Je les notais dans un carnet, je collectionnais des faits, des preuves. J’avais la prémonition qu’il nous amenait le chaos. ”

Mais verra- t’il à temps le drame qui s’annonce dans sa ligne de mire ?

Elsa Marpeau est également scénariste et ça se sent dans son écriture, elle va à l’essentiel, tout en nous offrant une intrigue sous haute tension à travers ses personnages qui ne manquent pas d’étoffes.

Tel un bon film noir, l’âme du fusil nous happe pour nous laisser au final, scotché sans rien avoir vu venir, ayant imaginé certains faits pour en découvrir des biens pires.

Un scénario à la hauteur et une écriture toujours aussi belle et qui s’adapte à merveille à la langue de ces campagnards et particulièrement à celle de ce taiseux qui nous confie son histoire.

Une histoire où la fierté des hommes attachés à leur campagne transpire entre ses pages, tout en nous rappelant qu’un être humain avec un fusil en main, qu’il soit chasseur ou pas, peut difficilement éviter une tragédie quand la jalousie se pointe dans sa ligne de mire.

Pas étonnant que la noire de chez Gallimard accueille cette plume noire de qualité supérieure.

J’ai adoré et pourtant suis loin de porter les chasseurs dans mon cœur, mais celui-ci fera l’exception.

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette chasse démoniaque.

Pour info :

Retrouvez son précédent roman : son autre mort et sa bio ici

Okoalu

Okoalu de Véronique Sales aux Éditions Vendémiaire

Il en était sûr, à présent : il voulait demeurer là pour l’éternité. Il le dit à Ingvar dès le lendemain matin : il voulait rester là pour l’éternité. Mais, repondit Ingvar, ils ne savaient même pas où cela se trouvait, cet endroit où il comptait demeurer. Ils ne savaient pas si c’est une ile ou bien un continent, s’il était habité, s’il connaissait des ouragans, l’hiver, des séismes, des raz-de-marée ; il ne savait pas, avoua-t-il avec un peu d’embarras, si l’on pouvait vivre toute une vie en se nourrissant de goyaves et de fruits de l’arbre à pain.

Une petite vie suffirait, intervint Mildred. Sven et elle en avaient parlé, ils étaient d’accord, ils se contenteraient de peu de chose. ”

Avant d’échouer sur cette îles, ces quatre enfants de deux familles différentes étaient en route vers l’Amérique pour retrouver des parents qui ne leur ont jamais prêté grand intérêt.

Mais le sort en a décidé autrement.

En cours de vol, l’avion sombre dans l’océan pacifique.

Seuls rescapés du désastre, ils trouvent refuge sur l’île de l’archipel des Lau et tel Robinson Crusoé, ils apprennent à survivre, confrontés à la solitude avec pour seul réconfort leur soutien mutuel, et les souvenirs.

Les aînés avaient repris le dessus. Un peu d’admonestation flottait dans l’air, un peu de connivence aussi, toute nouvelle, entre les grands : il faudrait désormais, quoi qu’il arrive, prendre soin des petits, cela leur incomberait ; et sans que ce fût dit, Swen le pressentait, il s’agirait avant tout , c’était ce sur quoi ils ne transigeraient pas, de préserver Mildred. ”

Devenant de vrais sauvages, au cœur de la nature où ils demeureront plusieurs années.

Viendra plus tard la séparation avec un retour pour certains d’entre-eux.

Éloignés de leur famille respective, qui ne s’est guère occupée deux, ces enfants livrés à eux-mêmes une fois de plus, mais loin de toute civilisation réussissent à se prendre en charge, et avancent jour après jour, pas à pas, vers l’âge adulte.

Dans ce roman , Valérie Sales à travers une polyphonie surprenante explore différents thèmes qui permettent de comprendre comment ces enfants ont réussi à survivre, à commencer par les souvenirs familiaux plutôt douloureux liés au manque de sollicitude des parents, trouvant enfin sur cet île la possibilité d’y mettre un terme. Grâce à cette survivance, ils ont l’occasion de se libérer de certains poids du passé.

En mêlant souvenirs, contes aborigènes et légendes scandinaves, l’auteure nous entraîne dans une aventure inattendue où la nature omniprésente nous offre un dépaysement de toute beauté.

Une belle découverte de cette rentrée littéraire.

Je remercie les Éditions Vendémiaire et l’agence un livre à soi pour ce voyage littéraire étonnant.

Pour info :

Véronique Sales a publié plusieurs romans, parmi lesquels Un épisode remarquable dans la vie de Trevor Lessing (Éditions du Rocher, 2004), Le Livre de Pacha (Éditions du Revif, 2010) et Les Islandais (Pierre-Guillaume de Roux, 2011).

Le ciel par dessus les toits

Le ciel par dessus les toits de Nathacha Appanah aux Éditions Gallimard

“ Il était une fois, donc, dans ce pays, un garçon que sa mère a appelé Loup. Elle pensait que ce prénom lui donnerait des forces, de la chance, une autorité naturelle, mais comment pouvait-elle savoir que ce garçon allait être le plus doux et le plus étrange des fils, que telle une bête sauvage il finirait par être attrapé et c’est dans le fourgon de police qu’il est, là, maintenant, une fois cette page tournée. ”

En parcourant ces pages, jetant par moment un œil sur “ Le ciel par-dessus les toits ” afin de reprendre mon souffle face à tant d’émotions véhiculées à travers ce récit, je découvre l’histoire de Loup et de sa famille malmenée par la vie.

Une petite famille, avec juste une mère et deux enfants, mais tellement cabossée que chacun des membres semblent partir à la dérive.

“ Il faut se tenir immobile et regarder comment la vie nous joue des tours. ”

C’est d’ailleurs l’absence de sa sœur qui a conduit Loup sur le chemin de la prison. Et c’est avec beaucoup de délicatesse et un style poétique que Nathacha Appanah nous conte cette histoire bouleversante.

À travers les voix de cette famille triangulaire, on découvre comment l’absence d’amour liée à l’enfance de la mère peut séparer ceux qui avaient gardé l’espoir d’être aimé un jour, les plongeant dans une profonde solitude, hantés par un terrible culpabilité.

 » Qui dit que les choses sont écrites d’avance, qui dit que nous sommes des pantins et qui peut savoir comment la vie va se dérouler ? ”

Nathacha Appanah possède une plume magnifique, lumineuse, qui nous déchire le cœur tout en nous offrant une histoire emplie d’humanité.

Il sera impossible d’oublier Loup, enfin prêt pour son envol dans Le ciel par-dessus les toits ”

Une auteure que j’aurai grand plaisir à retrouver et qui vient juste de recevoir Le Prix des libraires de Nancy, pour son dernier roman : “ Rien ne t’appartient ” qui vient juste de paraître en août 2021.

Pour info :

Nathacha Appanah, née le 24 mai 1973 à Mahébourg (île Maurice), est journaliste et romancière. Ses ancêtres, les Pathareddy-Appanah, sont des engagés indiens de la fin du XIXe siècle. Elle vit dans le Nord de l’île Maurice, à Piton, jusqu’à ses 5 ans.
Après de premiers essais littéraires à l’île Maurice, elle s’installe en France fin 1998, à Grenoble, puis à Lyon, où elle termine une formation dans le journalisme et l’édition. Elle écrit son premier roman, Les Rochers de Poudre d’Or, sur l’histoire des engagés indiens, récompensé par le prix RFO du Livre 2003. Dans son second roman, Blue Bay Palace, elle y décrit l’histoire d’une passion amoureuse et tragique d’une jeune indienne à l’égard d’un homme qui n’est pas de sa caste.
Le Dernier Frère (2007) a reçu plusieurs prix littéraires dont le prix du roman Fnac 2007, le prix des lecteurs de L’Express 2008, le prix de la Fondation France-Israël. Il a été traduit dans plus de quinze langues.
Paru en 2016, son roman Tropique de la violence est issu de l’expérience de son séjour à Mayotte où elle découvre une jeunesse à la dérive. Son livre reçoit le Prix Femina des lycéens 2016 ainsi que le prix France Télévisions 2017. Suivront : Petit éloge des fantômes en 2016, le ciel par dessus les toits en 2019 et enfin son dernier roman : Rien ne t’appartient en 2021.

Je remercie les Éditions Gallimard pour la découverte de cette plume vertigineuse.

Lorsque le dernier arbre

Lorsque le dernier arbre de Michael Christie aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gurcel

“ 2038 […] le Grand Dépérissement. À mesure que succombent et disparaissent les forêts primaires partout sur le globe, le sol se dessèche faute d’arbres pour protéger la terre des rayons du soleil implacables, ce qui entraîne la formation de nuages de poussière assassins. Leurs particules extrafines étouffent la terre, comme les tempêtes de poussière des années 1930 qui dévastèrent les plaines du sud des États-Unis, mais cette fois-ci à une échelle bien supérieure : les plus grandes fermes industrielles se retrouvent ensevelies et des villes entières, étranglées. ”

S’aventurer entre ces pages, c’est comme s’aventurer dans la forêt de séquoias en Californie. On profite de l’instant, admirant ces arbres majestueux qui ont traversé plusieurs générations tout en ayant une pensée pour les années passées qui ont vu grandir cette forêt. Et lorsqu’une souche se présente, elle nous offre la possibilité de comptabiliser les années à chaque cerne, de sa naissance à sa chute.

En voyageant à travers le temps, tel l’arbre qui à chaque sillon nous offre une tranche de vie, Michael Christie tisse son histoire à travers des hommes et des femmes d’une génération à l’autre, enracinées à cette terre, liées à jamais à ces arbres, qu’ils les protègent ou les détruisent.

“ 1934 […] Le lendemain matin, ils traversent la partie incendiée pour rejoindre la zone où Harris sait que se dressent les géants de l’île. Feeney s’arrête au pieds du plus impressionnant de tous, un pin d’Oregon monumental de plus de soixante mètres de haut, enrobé dans une écorce de trente centimètres d’épaisseur. Main dans la main, la tête renversée, les deux hommes l’examinent quelques instants en silence.

« Magnifique, finit par dire Feeney. Je ne vois pas d’autre description possible. […] Ils regardent toujours vers le haut et Harris fait de son mieux pour imaginer l’entrelacs des branches. « C’est étrange, tu ne trouves pas, Liam, qu’il suffise d’acheter la terre où un arbre pareil est enraciné pour avoir le droit de le détruire à jamais ? Et le plus étrange, c’est qu’il n’y a personne pour nous en empêcher. » ”

Du Grand Dépérissement de 2038, en passant par Greenwood Island, un coin de paradis perdu en Colombie Britannique, puis revenant en 1974 où l’on fait connaissance d’une militante écologique qui tente de sauver les forêts, passant ensuite en 1930 au cœur de la grande dépression , puis découvrant 1908, là où tout à commencer…

“ 1908.De nos jours, on parle beaucoup d’arbres généalogiques, de racines, de liens du sang etc., comme si les familles existaient de toute éternité et que leur ramifications remontaient sans discontinuer jusqu’à des temps immémoriaux. Mais la vérité, c’est que toute la lignée familiale, de la plus noble à la plus humble, commence un jour quelque part. Même les arbres les plus majestueux ont d’abord été de pauvres graines ballottées par le vent, puis de modestes arbrisseaux sortant à peine de terre.

Nous le savons avec certitude parce que, la nuit du 29 avril 1908, une famille a pris racine sous nos yeux. ”

1908. Suite à un accident de train, Harris et Everett, deux jeunes garçons de familles différentes, devenus orphelins deviendront frères. Livrés à eux-mêmes, ils grandiront dans les bois, Harris fera par la suite des études et deviendra un magnat du bois, tandis qu’ Everett moins chanceux, connaîtra un tout autre destin.

Le temps poursuivra son œuvre, 1934, 1974, 2008, 2038 et la destinée de Willow, de Jacinda, de Liam suivra…

1974. “ Pourquoi les gens sont-ils programmés pour vivre juste assez longtemps pour accumuler les erreurs, mais pas pour les réparer ? Si seulement nous étions comme les arbres, se dit-elle […] Si seulement nous avions des siècles devant nous. Peut-être alors pourrions-nous redresser tous les torts que nous avons causés. ”

Au milieu des arbres, quatre générations se succèdent sans jamais nous perdre à travers la formidable fresque familiale de Michael Christie qui voyage à travers le temps.

Dans un style unique et une construction remarquable , l’auteur nous offre une œuvre aussi écologique que sociale à travers des personnages incroyables et une trame extraordinaire.

Un roman passionnant, enrichissant qui nous fait réaliser à quel point les arbres sont précieux, l’arbre symbolisant la vie mais lorsque le dernier arbre tombera, un avenir sombre suivra.

Après un formidable recueil de nouvelles en 2012, Michael Christie s’impose avec ce roman de toute beauté, une plume canadienne talentueuse à ne pas rater.

Mon plus beau coup de foudre de la rentrée.

Pour info :

Originaire de Vancouver, en Colombie Britannique, Michael Christie avait fait une entrée remarquée sur la scène littéraire avec son premier recueil de nouvelles, Le Jardin du mendiant (Albin Michel, 2012).

Traduit dans une quinzaine de langues, Lorsque le dernier arbre a été finaliste du prestigieux Giller Prize et récompensé par le Arthur Ellis Award for Best Novel.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ce roman terriblement majestueux.

Transparence

Transparence de Marc Dugain aux Éditions Folio

“ Cette façon de voyager dans l’espace aussi bien que dans le temps était d’autant plus pratique qu’elle évitait le contact avec les autres touristes à un moment où le dégel de la Sibérie libérait des bactéries inconnues, puissantes, contagieuses et parfois mortelles. Rester chez soi dans un monde virtuel a donné aux individus un sentiment de liberté totale qu’ils avaient complètement perdu dans le voyage, cette évasion factice, régulée au point que plus aucune spontanéité ne pouvait s’en dégager. Plus les années ont passé, plus le confinement a présenté des avantages. Chez soi, l’air était filtré, on pouvait y pulser de l’oxygène, ce qui n’était pas le cas à l’extérieur où la pureté de l’air avait disparu de la planète entière pour faire place à des compromis plus ou moins toxiques, où les alertes se succédaient, encourageant les gens à ne pas sortir de chez eux et à oxygéner leur habitat. ”

Chers lecteurs, en lisant cet extrait de Transparence de Marc Dugain, vous pourriez presque penser lire un article d’un journal publié récemment, tant ce passage résonne en nous actuellement depuis le début de la pandémie mondiale qui nous oblige à vivre presque cloîtrée en attendant les jours meilleurs.

Et pourtant ce roman est sortie en librairie en 2019, mais il prends un tout autre dimension lorsqu’on le découvre en 2021, comme ce fut le cas pour moi.

Évidemment nous sommes dans ce que le jargon littéraire nomme : roman d’anticipation. Et bien c’est justement là où le bas blesse.

Et si Marc Dugain était comme certains auteurs un visionnaire ?

Nous sommes ici en 2060, en pleine révolution numérique où une femme, Cassandre Namara est à la tête d’une entreprise appelée TRANSPARENCE, qui a pour but de récupérer les données personnelles.

Elle s’apprête à commercialiser un programme révolutionnaire baptisé « Endless ». Il serait capable de sauver l’humanité qui est déjà considérablement en danger. Les réserves naturelles s’épuisent, la population a atteint un seuil critique, le chômage ne cesse d’augmenter, sans parler du dérèglement climatique.

– Vous avez voulu faire croire à votre foi en Dieu alors que vous ne croyez qu’en l’argent et vous avez entrainé le monde derrière vous dans cette géante hypocrisie. L’hystérie dans laquelle nous a plongés la mondialisation a multiplié la production de produits chimiques par 300 entre 1970 et 2010 par 1000 depuis. Nous avons tellement modifié notre environnement que nous sommes contraints de nous modifier nous-mêmes pour survivre à ce nouvel environnement. ”

Cassandre Namara s’attaque dans un premier temps au géant Google, puis propose l’immortalité, jusqu’à l’arrivée de la police locale qui souhaite l’interroger, la suspectant d’un homicide selon certains témoins.

“ – Ne laissez pas votre imagination vous manger le cerveau, ne vous obstinez pas à savoir pour le moment, l’obsession est mauvaise conseillère, elle déforme volontiers la réalité de son sujet pour mieux s’en nourrir, non, dites-vous simplement que lundi tout vous paraîtra limpide. ”

Il est clair qu’à travers Cassandre Namara, Marc Dugain a de nombreux messages à faire passer, il n’est pas le premier et ne sera pas le dernier à nous offrir une image préoccupante de notre futur.

Et même si ce n’est qu’un roman, il a le mérite de réveiller notre conscience, de nous interroger à travers cette intrigue captivante, avec une fin à la hauteur du roman aussi explosive que surprenante.

Si comme moi vous aviez reporté ou raté sa sortie en grand format, le format poche est dorénavant disponible, et c’est justement maintenant qu’il est quasiment indispensable de le découvrir.

Ça se lit comme un thriller mais c’est bien plus intelligent, bien plus percutant, et c’est sous la plume d’un auteur qui nous embarque vers une histoire où la fiction rejoint la réalité dans un style vif presque terrifiant, une image tellement réaliste de notre monde.

Pour info :

Marc Dugain est né le 3 mai 1957 au Sénégal.
Après avoir vécu les sept premières années de sa vie au Sénégal, Marc Dugain revient en France avec ses parents. Il intègre quelque temps plus tard l’Institut d’études politiques de Grenoble, où il étudie les sciences politiques et la finance, avant de prendre la tête d’une compagnie d’aviation.
À 35 ans, il écrit son premier roman, La Chambre des officiers (1998), primé vingt fois (prix Nimier, prix des Libraires, prix des Deux-Magots…) et adapté au cinéma.
Il sort ensuite Campagne anglaise, Heureux comme dieu en France, La Malédiction d’Edgar, Une exécution ordinaire (2007), L’insomnie des étoiles (2010) et plus récemment L’Avenue des géants(2013), et se constitue peu à peu un lectorat fidèle.
Friand d’horizons lointains, Marc Dugain vit au Maroc depuis 2001.
Le prix du Roman-News, qui récompense une oeuvre de fiction inspirée de l’actualité, vient couronner en 2014 L’Emprise de Marc Dugain. Il sortira L’Emprise 2 : Quinquennat en 2015 et L’Emprise 3 : Ultime partie en 2017. La même année, il publie le roman Ils vont tuer Robert Kennedy aux éditions Gallimard.

Je remercie les Éditions Gallimard pour ce roman coup de poing.

Ultramarins

Ultramarins de Mariette Navarro aux Éditions Quidam

“ Elle a repris la mer il y a un mois, remplacé un collègue au bord de la retraite , content de lui céder les périodes les plus longues, les Noëls et les étés, les moments de repos scolaire. Elle accepte tout, récupère le cargo où qu’il soit, reprend l’inventaire, rattrape les retards. Elle a l’impression depuis quelques temps de naviguer sur du velours, d’avoir trouvé dans son métier la fluidité d’une danse parfaitement exécutée. Le cargo, quand elle ferme les yeux, c’est son corps à elle, stable et droit. À en oublier les vagues. ”

A bord d’un cargo de marchandises, une femme qui n’est autre que la commande de l’équipage.

Au cours d’une traversée de l’Atlantique, elle autorise une baignade en pleine mer, baignade où elle sera la seule à ne pas participer.

“ Ils glissent dans l’eau. […] Cages thoraciques compressées par l’immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer facilement, il n’y a qu’à voir comment, depuis le départ, elle réfère systématiquement l’eau derrière le cargo, qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n’y laisse pas d’empreinte comme dans le sable. En y plongeant, on se condamne à l’invisibilité. ”

De cette baignade naît une sensation de vertige suivis d’étranges phénomènes qui se poursuivront pendant toute la traversée, comme si le bateau prenait son indépendance.

La plume de Mariette Navarro vous envoûte tel le chant des sirènes entendu par Ulysse et nous embarque pour un voyage maritime où la beauté des mots coule à flots.

La magie opère et cette fable où la poésie s’invite entre les vagues nous fait dériver hors de notre zone de confort, en pleine mer.

Ne résistez pas à l’appel du large, et tel ce clandestin, montez à bord pour une croisière on ne peut plus fantastique.

Pour info :

Mariette Navarro est née en 1980.

Elle est dramaturge et intervient dans les écoles supérieures d’art dramatique.

Depuis 2016, elle est directrice avec Emmanuel Echivard de la collection Grands Fonds des éditions Cheyne, où elle est l’auteure de deux textes de prose poétique, Alors Carcasse (2011, prix Robert Walser 2012), Les Chemins contraires (2016). Et chez Quartett de 2011 à 2020, des pièces Nous les vagues suivi de Célébrations, et de Prodiges, Les Feux de poitrine, Zone à Etendre, Les Hérétiques, Désordres imaginaires.

Ultramarins est son premier roman.

Je remercie les Éditions Quidam et l’agence Un livre à soi pour ce voyage maritime magique.