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“ Né d’aucune femme ”

Né d’aucune femme de Franck Bouysse aux Éditions de La Manufacture de livres

 » Lorsque ma respiration s’accélère, puis se ralentit, je parviens à modifier le voyage des ombres mortifères sur le papier terni, et un visage inconnu m’apparait, comme un rinceau sur un tombeau. Cette femme que je n’ai jamais rencontrée de ma vie, mais dont il me semble pourtant tout connaître, cette femme avec qui je n’ai pas fini de cheminer, avec qui je n’en aurai jamais fini. Alors, je me résous à laisser aller mon regard sur la première feuille, afin que disparaissent les ombres trompeuses, pour en faire naître de nouvelles, que je me prépare à découvrir, au risque de les assombrir plus encore. “

Trois jours avant l’Ascension, un homme, se présenta à l’église pour demander au prêtre de venir bénir un corps à l’asile, situé dans l’ancien monastère proche de la paroisse.

La veille en confession, une inconnue avait déjà fait une demande étrange au curé concernant cette bénédiction à venir. Il devait récupérer, cachées sur le corps de la défunte des notes manuscrites, les cahiers de Rose.

” Je pensais que ce serait plus difficile, d’écrire. J’ai passé tellement d’années à attendre ce moment, j’en ai tellement rêvé. Je me suis préparée tous les jours à mettre de l’ordre, à trier mes idées, en espérant le moment où je pourrais enfin poser mon histoire sur du vrai papier. Et voilà que le grand soir est arrivé, celui où j’ai décidé de me jeter dans la grande affaire des mots. Sûrement que personne me lira jamais. “

Ainsi vont sortir de l’ombre les écrits de Rose, les écrits qui racontent son histoire, afin de briser enfin le secret de son effroyable destin.

Il est grand temps que les ombres passent aux aveux. “

Ce que j’en dis :

En 2014, le paysage littéraire français découvrait une plume noire, sortie enfin de l’ombre grâce à son écriture lumineuse, ciselée à la perfection, de toute beauté. On pouvait s’enorgueillir de voir une telle œuvre ” Grossir le ciel “ de notre belle littérature et admirer cette étoile montante qui en véritable star reçut de nombreux prix prestigieux.

L’auteur ne s’arrêta pas en cours de chemin. L’année suivante, il nous servit sur un  » Plateau  » son deuxième roman, tout aussi fabuleux.

Entre temps un  » Vagabond  » et un  » Pur Sang » venaient embellir les bibliothèques des plus chanceux, déjà amoureux fous de cette plume singulière .

En 2017, plus personne n’hésita à mettre ses mains dans la  » Glaise  » et savoura ce dernier bijou, où l’amour côtoyait la folie des hommes.

Ici et là, quelques très bonnes  » nouvelles  » enrichirent les nombreux collectionneurs en attendant la venue  » Né d’aucune femme « .

En quelques années, Franck Bouysse nous a offert des diamants noirs, d’une grande maîtrise, pleine d’élégance et d’émotions.

Et pourtant il réussit encore à se surpasser et à nous surprendre.

Au milieu du silence d’un monastère, Rose nous apparaît et nous offre son histoire, tel un cri sorti de l’enfer que fut sa vie.

Une chorale l’accompagne, où chaque voix dégage son propre style pour nous embarquer au cœur des ces êtres de chair et de sang responsables de tant de maux.

La plume de Franck Bouysse s’affirme, il s’investit auprès de ses personnages et leur donne un relief unique, une force sculptée dans le roc.

Une nouvelle histoire qu’il murmure à l’oreille des lecteurs, bouleversant leur cœur, et hantera pour toujours et à jamais les lecteurs qui croiseront le chemin de Rose.

Au fil des saisons, Franck Bouysse a construit une œuvre littéraire grandiose qui ne cesse de se bonifier, un véritable nectar à déguster sans modération.

Pour info:

Franck Bouysse est né à Brive-la-Gaillarde. Il partage son enfance entre un appartement du lycée agricole où son père enseigne et la ferme familiale tenue par ses grands-parents. Il y passe ses soirées et ses week-ends, se passionne pour le travail de la terre, l’élevage des bêtes, apprend à pêcher, à braconner…

Sa vocation pour l’écriture naîtra d’une grippe, alors qu’il n’est qu’adolescent. Sa mère, institutrice, lui offre trois livres pour l’occuper tandis qu’il doit garder le lit : L’Iliade et L’Odyssée, L’Île aux trésors et Les Enfants du capitaine Grant.

Il ressort de ses lectures avec un objectif : raconter des histoires, lui aussi. Après des études de biologie, il s’installe à Limoges pour enseigner. Pendant ses loisirs, il écrit des nouvelles, lit toujours avidement et découvre la littérature américaine, avec notamment William Faulkner dont la prose alimente ses propres réflexions sur la langue et le style.

Jeune père, il se lance dans l’écriture de ses premiers livres : il écrit pour son fils les romans d’aventures qu’il voudrait lui offrir plus tard, inspiré des auteurs qui ont marqué son enfance : Stevenson, Charles Dickens, Conan Doyle, Melville… Son travail d’écriture se poursuit sans ambition professionnelle.

Le hasard des rencontres le conduit à publier quelques textes dans des maisons d’édition régionales dont la diffusion reste confidentielle.

En 2013, il déniche une maison en Corrèze, à quelques kilomètres des lieux de son enfance. La propriété est vétuste, mais c’est le coup de coeur immédiat.
Il achète la maison qu’il passera plus d’une année à restaurer en solitaire.

Alors qu’il est perdu dans ce hameau désolé, au coeur de ce territoire encore sauvage, un projet romanesque d’ampleur prend forme dans son esprit. Un livre voit le jour et, poussé par un ami, Franck Bouysse entreprend de trouver un éditeur. 
Grossir le ciel paraît en 2014 à La Manufacture de livres et, porté par les libraires, connaît un beau succès.

La renommée de ce roman va grandissant : les prix littéraires s’accumulent, la critique s’intéresse à l’auteur, un projet d’adaptation cinématographique est lancé.

Ce livre est un tournant. Au total, près de 100 000 exemplaires seront vendus. Suivront Plateau, puis Glaise, et dont les succès confirment l’engouement des lecteurs et des professionnels pour cette œuvre singulière et puissante.

Né d’aucune femme est le dernier de ses romans qui rencontre déjà un véritable succès auprès de cette foule de lecteurs de plus en plus nombreux.

Je remercie la maison d’éditions de La Manufacture de livres pour ce bijou littéraire. Un nouveau diamant noir qui enrichit ma collection.

Le répondeur

Le répondeur de Luc Blanvillain aux Éditions Quidam

” Était-ce une façon honorable de gagner sa vie ? Doublure vocale. Pas plus indigne que de nettoyer des bureaux ou de mener des enquêtes de satisfaction. Il avait fait les deux. Et bien d’autres choses épuisantes, matinales ou nocturnes, dominicales, répétitives. Au moins, il pouvait rester chez lui, perfectionner son répertoire et bosser au lit. Sans compter qu’endosser provisoirement la vie d’un glorieux quinquagénaire, à son âge, n’était pas donné à tout le monde.  »

À la base, Baptiste est imitateur. Il maîtrise l’art de la contrefaçon des voies qui se sont tues. Et même s’il est plutôt doué, il n’attire guère la foule dans le théâtre associatif où il se produit. Alors lorsqu’un grand écrivain lui propose un job dans ses cordes, aussi étrange soit-il, il n’hésite guère.

Il prends alors possession du portable du romancier, avec pour mission de répondre à sa place à tous les appels. Il devient la voie de celui-ci et prends jour après jour possession de sa vie.

” Pendant un temps donné, quelqu’un vous déchargeait de votre vie, de vos relations, explorait vos habitudes et inventait des chemins. C’était risqué, bien sûr, mais Chozène avait-il quelque chose à perdre ? Qu’espérer du destin, quand on avait passé la cinquantaine, sinon la triste série des catastrophes prévisibles ? Baptiste lui permettait de relancer les dés, de redonner sa chance au hasard. Pour un homme ordinaire, c’était une aventure. Pour un romancier, une manne. “

Chozène, enfin libérer de toutes contraintes téléphoniques peut se remettre à l’écriture de son prochain roman.

Baptiste prends son job de répondeur aussi sérieusement que possible, prenant parfois quelques libertés. En quelques jours, il devient, père, ami, amant, écrivain, lui qui aime tant imiter les voix, va-t-il toujours y trouver autant de plaisir ?

À jouer avec la voix d’un autre ne risque t’il pas de perdre la sienne ?

Et Chozène, a-t-il encore voix au chapitre ?

” Baptiste souffla longuement et tenta de se tenir aux lisières des sentiments. Tâcha de se convaincre qu’au fond ce n’était pas sa vie. Pas tout à fait. “

Ce que j’en dis :

Imaginez un peu si vous pouviez vous décharger d’une corvée pesante, pénible et contraignante, quel bonheur ce serait au quotidien. Pour ma part j’ai toujours rêvé d’avoir un secrétaire pour gérer tous mes papiers, que ce soit le classement de ceux-ci ainsi que la correspondance administrative. Ce serait le pied, je pourrais lire encore plus, une fois libérée de cette contrainte.

Dans ce roman satirique, l’auteur nous offre une œuvre originale plutôt surprenante.

À travers trois personnages principaux, un écrivain, un imitateur et une jeune artiste peintre, on découvre le pouvoir de la voix, les dangers de la prêter au risque de perdre le fil de sa vie, ou au contraire la possibilité de lui donner une toute autre direction.

On pourrait croire à une farce, une idée farfelue d’un écrivain qui fait sa star, et pourtant ce roman mets également en avant les difficultés que peuvent rencontrer les artistes pour mener à bien un projet, tout en affrontant de vieilles blessures intimes qui font parfois barrage à la création.

Le répondeur risque d’en surprendre plus d’un c’est certain et risque de faire parler de nombreuses voix, alors si vous avez un message à lui transmettre, merci de parler après le bipppppppppppp…

Une belle découverte de cette rentrée littéraire 2020.

Pour info :

Professeur de lettres et passionné de lectures, Luc Blanvillain s’est rapidement spécialisé dans les romans jeunesse.

Il publie son premier roman chez Quespire en 2008, Olaf chez les Langre. Puis, il se tourne vers la littérature de jeunesse, désireux de retrouver le frisson que lui procuraient les grands raconteurs d’histoires qu’il dévorait dans son enfance, notamment Jules Verne et Alexandre Dumas.

Chacun de ses romans explore un genre, souvent très codifié, qu’il travaille et détourne : le policier avec Crimes et Jeans slim (Quespire 2010), le roman d’aventures, avec Une Histoire de fous (Milan, 2011) et Opération Gerfaut(Quespire 2012), la comédie sentimentale avec Un amour de Geek (Plon, 2011).

Il est également l’auteur de roman adulte qui se déroule à La Défense, au sein d’une grande entreprise informatique : Nos âmes seules (Plon, 2015)

Je remercie les Éditions Quidam pour cette lecture pleine de surprises.

Le cimetière des baleines

Le cimetière des baleines de Géraldine Ruiz aux Éditions le Nouveau Pont

Illustré par Lima Lima

 » J’essaye de me rappeler. Ma première rencontre avec le bateau et ses occupants. Une succession de sentiments remonte à la surface : l’enthousiasme, le doute puis la peur qui m’a tiraillée jusqu’au départ. La navigation n’était qu’un vague souvenir d’enfance. Surtout, je me demandais comment exercer en étant intégrée au sein d’une équipe composée de deux navigateurs, deux guides de haute montagne, un cadreur, un photographe et une artiste peintre. Il me semblait impossible de mettre de la distance. De me détacher du groupe alors que j’allais être impliquée dans son action. Le projet étant de mener le voilier jusqu’au Lofoten, un archipel montagneux au nord de la Norvège ; à terme, Thémis voyagera avec des adolescents en difficultés. “

Pendant un mois, des hommes et des femmes qui ne se connaissent pas vont voyager ensemble sur un voilier vers les îles Lofoten en Norvège.

Pendant cette traversée, ils vont vivre des moments extraordinaires, jusqu’à une rencontre improbable.

” Soudain, elle se dévoile.

Son souffle puissant attire nos regards dans sa direction. Dans une parade suggestive laissant deviner l’ampleur de sa masse noire d’une longueur équivalente à celle du bateau, elle découvre sa nageoire dorsale. Elle longe Thémis et quelques mètres nous séparent.

Hurlements de joie mêlée à la stupeur. “

Soudain le cœur s’apaise ; croiser sa première baleine peut changer une vie.

Ce que j’en dis :

Partir à la découverte de ce récit, c’est prémisse d’un voyage extraordinaire à bord du voilier le Thémis en direction de la Norvège, avec des hommes et des femmes de tout horizon, qui vont s’ouvrir les uns aux autres, vague après vague, en posant un regard vers la mer, véritable source de bien-être et d’apaisement. Un voyage qui va leur faire don d’une rencontre inoubliable, qui marquera à jamais les esprits, véritable cadeau comme seule dame nature est capable d’offrir, un instant magique, de toute beauté.

Qu’il fut bon de s’évader à travers ces pages, d’admirer les paysages, la mer, les flots à travers les magnifiques illustrations de Lima Lima, de se laisser emporter par la douce mélodie de la plume de Géraldine Ruiz.

Une véritable aventure humaine et marine qui procure la sérénité, la quiétude et donne une folle envie de prendre le large…

Pour info :

Géraldine Ruiz est journaliste itinérante et auteure. Elle vit là où elle écrit ; Paris, Manille, Bordeaux, Memphis. Ou sur un voilier, le temps d’un été.

La démarche de Lima Lima est triple ; l’art urbain, le travail personnel en atelier et la peinture en décor, l’un faisant écho à l’autre. Son travail est centré sur l’humain et le vivant. Elle accorde de l’importance à la poésie des détails dont la vie nous entoure.

Je remercie infiniment les Éditions du Nouveau Pont pour ce voyage de rêve empli de poésie.

La soustraction des possibles

La soustraction des possibles de Joseph Incardona aux Éditions Finitude

 » Le découragement plie sous le poids de l’orgueil. Elle refuse de pleurer, ou alors juste quelques larmes, par dépit. Des larmes de rage.

Elle comprend maintenant qu’il y aura de la souffrance. L’escroquerie des sentiments. Un territoire dont on ne connaît pas la frontière, un univers en expansion. La souffrance commence cette nuit, à 22 heures 30.

Odile l’ignore. Odile est un maillon de la chaîne de tout ce qui suivra, à la fois cause et conséquence de cette histoire.

Comédie et tragédie.

Le chat et la souris. “

Synopsis à ma façon :

Pour découvrir ce qui se cache derrière ce titre et cette couverture couleur lingot d’or, il convient de bien observer l’illustration et de faire travailler son imagination.

Pour vous aider un peu, je peux éventuellement donner un nom à chaque engrenage.

Il y Aldo, un professeur de tennis, qui joue aussi le gigolo pour joindre l’utile à l’agréable. Puis Odile, une femme mariée qui fait appel aux différents services d’Aldo. Rajoutons Svetlana, une jeune financière à l’avenir prometteur, son patron un banquier, un avocat, des petites frappes, mais également un mafieux Corse sans oublier sa sœur, et surtout de l’argent, beaucoup d’argent qui les relie les uns aux autres, et fait tourner l’engrenage.

” Certains lieux attirent la richesse. La richesse et la tragédie. “

Vous voilà parés, prêts pour vous lancer dans cette fresque ambitieuse qui vous fera voyager entre la Suisse et le Mexique en passant même par la Corse, avec du fric qui n’appartient qu’à eux, en compagnie de loups aux dents très longues.

 » L’argent, ça incite à péter plus haut que son cul.

Ouais.  »

Ce que j’en dis :

J’avais beau m’attendre à du grand art, je n’en ai pas moins été soufflé.

Comme tout artiste, il lui a suffit de quelques idées, finement liées les unes aux autres avec style, une bonne dose d’ironie, une pointe de causticité, du tragique mais également de l’humour, une bonne pincée de vérité, le tout arrosé d’amour, de sexe mais surtout de fric et vous obtiendrez un roman noir d’exception.

Si Joseph Incardona était une action, sa côte en bourse vaudrait de l’or.

Si Joseph Incardona était une œuvre d’art, il serait vendu chez Sotheby’s pour une somme terriblement indécente.

Si Joseph Incardona était lieutenant de police, il se prénommerait Columbo, malin comme un singe, toujours là on l’attend le moins.

Mais Joseph Incardona est écrivain, mais alors quel écrivain, il est suisse en plus, l’engrenage de qualité ils connaissent là-bas, de véritables experts et les secrets bancaires n’en parlons pas, tout s’explique.

La soustraction des possibles est un beau pavé audacieux à la mécanique impitoyable.

Mettez-vous à l’heure Suisse et ne le ratez surtout pas.

Pour info :

Joseph Incardona est né en 1969, de père sicilien et de mère suisse.

Écrivain, scénariste et réalisateur, il est l’auteur d’une quinzaine de livres. Personnalité atypique et auteur prolifique, ses références sont issues à la fois de cette culture de l’immigration ainsi que du roman noir et de la littérature nord-américaine du xx siècle.

Malgré la gravité des thèmes qu’il a pour habitude de traiter avec un style très noir et rythmé, on trouve aussi dans ses oeuvres un ton décalé souvent associé à une forme de pudeur.

Il remporte en 2011 le Grand prix du roman noir français avec Lonely Betty et en 2015 le Grand prix de littérature policière pour Derrière les panneaux il y a des hommes, tous deux parus aux éditions Finitude.

On lui doit plus récemment Permis C (BSN Press, 2016) – repris chez Pocket sous le titre Une saison en enfance –, Chaleur (Finitude, 2017 ; Pocket, 2018, Prix du Polar Romand) et Les Poings (BSN Press, 2018).

Son nouvel ouvrage, La Soustraction des possibles, est son dernier roman paru en 2020 chez Finitude.

Je remercie les Éditions Finitude et Masse Critique Babelio pour ce roman noir extraordinaire.

Cinq cartes brûlées

Cinq cartes brûlées de Sophie Loubière aux Éditions Fleuve Noir

Sanglante agression dans un hôtel à Saint-Flour

Un premier témoignage glaçant

(…) Interrogée par la police, Caroline V. N’a pas été en mesure de dire si quelqu’un d’autre était entré ou sorti de la pièce où s’est déroulé le drame. Mais ce qu’elle a pu en voir témoigne d’une agression violente. « Il y’a du sang partout, même sur les murs. » Un évènement qui restera pour elle une expérience traumatisante. Les deux protagonistes du drame ont été hospitalisés. Si la femme semble présenter des blessures superficielles, l’homme retrouvé entièrement dévêtu au milieu d’une marre de sang est dans un état critique.

M. Rusa Cher – la montagne.fr – 21 octobre 2011 “

Pour comprendre cette fin de partie sanglante, il va falloir redistribuer les cartes, remonter le temps, se prendre au jeu tout en restant bon joueur, car l’auteure de ce thriller psychologique dispose de quelques jokers pour brouiller les pistes.

Parmi les joueurs, nous allons croiser Laurence Graissac, et son frère Thierry qui adore jouer les tyrans avec sa sœur. Sans oublier la mère qui gère comme elle peut son divorce et l’éducation de ses enfants. Puis le docteur Bashert s’invitera à la table et mise après mise, ce pigeon pourrait bien y laisser quelques plumes.

Laurence a perdu quelques parties au cours de sa vie, elle n’a pas toujours eu les bonnes cartes entre ses mains, elle n’a pas toujours misé sur le bon cheval et les blessures du passé sont difficiles à effacer et pourtant lorsqu’elle croise la route de Bashert, elle s’autorise à espérer une vie meilleure, encore faudra-t-il que cette fois, la nouvelle donne soit enfin la bonne.

Ce que j’en dis :

Comme d’habitude je fais le choix de rester vague, car quel intérêt de vous dévoiler toute la mise en scène de cette histoire divinement orchestrée.

Car des atouts, il en a ce roman, bien davantage que dans un jeu de tarot c’est certain.

Il possède déjà une belle plume, une plume qui roman après roman a gagné en maturité et en intensité.

À travers ce thriller psychologique qui flirte avec le roman noir, Sophie Loubière explore l’univers complexe de la famille , parfois destructeur pouvant occasionner dès l’enfance certains traumatismes qu’il faudra apprendre à gérer à l’âge adulte si c’est encore possible, tant parfois les dégâts sont irréversibles.

Tout comme l’univers du jeu, d’un abord attrayant, divertissant mais qui peut très vite entraîner le joueur vers le vice d’une addiction dangereuse.

Comme dans un jeu de cartes, chaque personnage joue un rôle important et plonge le lecteur dans une partie endiablée qui conduira vers un dénouement surprenant, complètement inattendu.

En s’inspirant d’un réel fait divers, l’auteure a réussi d’une main de maître à construire un véritable château de carte, une histoire aussi bouleversante que démoniaque, l’histoire d’une petite fille trop souvent brimée qui rêve d’être un jour une reine de cœur.

Vous pouvez d’ores et déjà miser sur Cinq cartes brûlées, c’est gagné d’avance.

Pour info :

Sophie Loubière s’est longtemps partagée entre l’écriture et le journalisme (« Parking de nuit » sur France Inter, « Info Polar » sur France Info) avant de se consacrer pleinement à la littérature.

Elle a publié une dizaine de romans et une centaine de nouvelles policières. En 2011, L’Enfant aux cailloux, plusieurs fois primé et traduit en langue anglaise, lui vaut une reconnaissance internationale. En 2015, À la mesure de nos silences revient sur un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale sous la forme d’un road-movie initiatique. En 2016, White Coffee prend ses quartiers du côté de la mythique Route 66, faisant suite à Black Coffee, avec ce même attachement porté à fouiller les abîmes de l’âme humaine au travers de décors fascinants.

Je remercie Sophie pour ses délicates attentions, et lui souhaite de rafler au passage quelques prix bien mérités.

Deux cœurs légers

Deux cœurs légers de Sophie Simon aux Éditions Anne Carrière

La vie est ainsi faite que, pour une raison que j’ignore, tout bonheur doit se payer. “

Dans les années 70, dans un coin reculé du Nebraska, Ray, un jeune guitariste tente sa chance en participant à un concours musical. Un homme le repère avant même son passage sur scène et lui donne l’opportunité d’entrée dans la lumière.

Le jeune Ray, débarque alors à Los Angeles où très vite il signe avec une grande compagnie et enregistre son premier album.

Sa carrière s’enflamme, loin du restaurant familial et des ambitions de son père à son égard.

Ray rencontre un succès fou sur scène mais aussi auprès des filles, surtout une en particulier, prénommée Minnie dont le frère Marty, un type plutôt insignifiant, réservé mais qui s’avère être un véritable virtuose à l’harmonica.

Tout se présentait à merveille mais hélas, Ray est noir et Minnie blanche et mineure, sans oublier qu’elle est la fille d’un père tyrannique, un pauvre type qui va hélas séparer nos jeunes amoureux pour quelques années et envoyer Ray derrière les barreaux.

” Il faut avoir le cuir épais pour endurer sans ciller ni s’émouvoir les brimades régulières, pour avancer sans se retourner sur l’idiot qui vient de vous gifler. Pour supporter que son corps soit un spectacle. Un divertissement, une attraction permanente, ouverte à tous et sans jour chômé. Or, pour Marty dont la sensibilité n’avait d’autre cuirasse qu’un manteau de graisse, chaque coup l’enfonçait un peu plus sous terre.

Affligé des mêmes frustrations, des mêmes failles, je crus néanmoins qu’ensemble nous allions nous en sortir. Car, pour ma part, même si elle n’était pas aussi désastreuse d’un strict point de vue existentiel, ma vie ne ressemblait pas à celle dont j’avais rêvé. Mais il y’a des causes perdues d’avance, des ambitions vouées à l’échec, comme des vers dans certains fruits. (…)

Je ne l’ai entendu jouer que des années plus tard, lorsqu’il est venu s’installer chez nous, à Imperial.

Ce jour-là, alors que j’avais perdu mes illusions, j’ai cru que tout s’illuminait de nouveau. “

À sa sortie de prison, Ray reprend le cours de sa vie, retrouve ceux qu’il aime et tente de poursuivre ses rêves brisés en cours de route…

Ce que j’en dis :

Quel plaisir de retrouver cette plume française qui sent bon l’Amérique, autant pour le lieu où se situent ses histoires que pour le style de l’auteure, il n’est donc pas étonnant que je sois tombée sous son charme irrésistible.

Dans ce nouveau roman elle aborde à travers ses personnages bouleversants et toujours très attachants, les difficultés à s’imposer sur les devants de la scène après avoir notamment passé par la case prison mais également les problèmes du racisme, contre lesquels Ray est confronté depuis toujours, ayant toujours vu son père faire profil bas, et ayant toujours eu du mal à le supporter. Il vit avec le rêve de devenir un jour un grand guitariste à succès et ne laissera jamais tomber, même si les responsabilités familiales l’emportent et l’éloignent chaque jour un peu plus de la scène, et de sa passion jusqu’au jour où Marty son beau frère et ami, exorcisera ses vieilles blessures à travers de magnifiques textes qui risquent peut-être de changer leurs destins…

Sophie Simon nous offre un très bon blues littéraire, scandaleusement stylé, pimenté d’humour où la réalité rattrape la fiction avec élégance et beaucoup d’émotion.

Une fois encore, elle confirme son talent d’auteure qu’il serait bon de présenter à un scénariste américain par exemple, notamment Woody Allen, là ce serait la grande classe.

En attendant, laissez-vous porter par sa plume, laissez vous attendrir par ses mots en vous baladant à travers ses pages où la musique et l’amour l’emporte sur la haine.

Vous verrez vous en redemanderai.

Moi j’attends déjà le prochain…

Pour info :

Sophie Simon vit à Paris. Elle a déjà publié deux romans et un recueil de nouvelles aux éditions Lattès.

Ma chronique d’Aimer et prendre l’air (ici)

Je remercie les Éditions Anne Carrière et Sophie pour cette divine dédicace qui recèle une vérité incontestable…

Que tombe le silence

Que tombe le silence de Christophe Guillaumot aux Éditions Liana Levi

 » Six n’écoute pas les droits qui lui sont récités. Il les connaît par cœur. Il beugle, il bave, il veut comprendre. Mais la machine judiciaire s’est mise en branle. Déjà des hommes en tenue blanche investissent les lieux, armés de coton tiges, de fioles et d’un matériel sophistiqué. Son minuscule appartement va être passé au peigne fin.

Mais que cherchent-ils ? “

Alors que Six, un ancien coéquipier de Renato Donatelli, dit le Kanak, s’apprêtait à démissionner avec l’intention de rejoindre sa compagne à New-York, des collègues débarquent et le menottent. Une perquisition dans les règles suie, et une trouvaille va le mettre en fâcheuse posture. Il se retrouve en un instant accusé de meurtre.

Est-ce un coup monté ou un règlement de compte, heureusement il peut compter sur le Kanak, son ami au grand cœur pour enquêter dans l’ombre.

” (…) pour l’heure, les histoires de casinos sont le dernier de ses soucis. Six est retenu dans sa cellule et il doit l’en faire sortir. “

Mais cette fois tout se complique, le sort s’acharne, et des événements tragiques s’enchaînent, personne n’en sortira indemne. Une véritable tornade se déchaîne dans leur vie, avant que tombe le silence…

Ce que j’en dis :

Quand on connaît le Kanak, on est forcément attaché à lui, et on prends grand plaisir à le retrouver.

Cette fois, on s’éloigne quelque peu de la police des jeux, et on s’approche davantage des difficultés rencontrées par les policiers dans leur travail. Un quotidien professionnel souvent difficile à concilier avec la vie privée et qui entraîne bien souvent des dépressions menant parfois au suicide.

L’auteur n’hésite pas également à travers ce polar, à montrer comme il est parfois difficile de ne pas franchir la ligne, de ne pas finir en ripoux, tant les tentations sont à portées de main.

Confrontant le Kanak à son passé, il nous permet de connaître davantage ce personnage inspiré d’un de ses amis trop tôt disparu.

Un bel hommage également à sa ville Toulouse, son fief, qu’il honore de sa plume en en faisant un personnage à part entière.

Un polar bien mené qui gagne en profondeur et confirme le talent de ce flic qui est passé du côté des écrivains à suivre.

Hâte de retrouver cette plume bien armée.

Pour info :

Christophe Guillaumot, né à Annecy en 1970, est commandant de police au SRPJ de Toulouse où il dirige la brigade des courses et jeux.

En 2009, il obtient le prix du Quai des orfèvres pour Chasses à l’homme (Fayard). Avec Abattez les grands arbres (Cairn, 2015 – Points 2018) et La Chance du perdant (Liana Levi 2017 – Points 2018), il impose une série mettant en scène le personnage de Renato Donatelli, dit le Kanak, librement inspiré d’un policier calédonien avec qui il a fait ses premières armes dans la police. 

Que tombe le silence (Liana Levi janvier 2020) confronte le Kanak à des policiers abîmés, à des vies brisées et souligne la dure et implacable réalité de ce métier.

Je remercie les Éditions Liana Levi pour cette plongée dans la tourmente policière.

Mictlán

Mictlán de Sébastien Rutés aux Éditions Gallimard, collection La Noire

Gros et Vieux sont à bord d’un poids lourd, transportant on ne sait quoi, vers on ne sait où. Ces deux hommes au passé sinistre roulent à travers le désert avec quelques règles à respecter sous peine de représailles. Il leur est interdit de s’arrêter en dehors des stations services, et surtout de jeter un œil sur la cargaison.

” (…) tu ne t’arrêtes jamais, tu roules en attendant que je t’appelle, tu roules une semaine, tu roules un mois, tu roules dix ans si besoin, on s’en fout, tu roules tant que je t’appelle pas, et tu laisses personne approcher, même pas les flics, si les flics font chier, tu leur parles de moi, connard, jamais du Gouverneur, c’est clair ?, à aucun prix, tu m’entends ?, tu leur dis juste de voir avec moi, ça devrait suffire, mais s’ils insistent, tu m’appelles, et s’ils deviennent dangereux, vraiment dangereux, tu leur fais la peau et tu jettes leur cadavre dans un fossé, c’est le seul cas où tu as le droit de descendre de ce putain de camion ailleurs qu’à une station service, c’est compris ? “

La proximité des deux hommes dans cette cabine, amène à la confidence sans pour autant les rapprocher.

(…) voilà ce qui fascine Gros, il se sent responsable de quelque chose, fier d’avoir été choisi pour conduire ce camion bien propre, bien frais, sur une route étroite dans ce désert qui ressemble à une peau d’animal malade, pelée, galeuse, grattée jusqu’au sang et couverte de plaies jusqu’à l’horizon, une route bien droite et bien lisse, qui scintille au soleil, que le soleil et le désert s’acharnent à dissoudre au loin comme ils dissolvent les cadavres, mais qui résiste, qui survit, malgré les nids-de-poule et les ordures qui menacent de déborder des fossés sur le bas-côté, une route en forme de destin, un peu plus étroite chaque matin…“

Sur la route, les tentations sont fortes pour déroger aux règles imposées, et lorsque s’ajoutent une multitude d’événements les mettant en danger, ils sont à deux doigts de tout envoyer balader.

Mais attention, le Gouverneur les surveille…

Ce que j’en dis :

Même si dès le départ, on sait le contenu de la remorque, j’ai fait le choix de ne pas le dévoiler, ne lisant pour ma part que très rarement les quatrième de couverture et préférant garder le suspens jusqu’au début de votre future lecture.

Car bien évidemment vous allez lire ce roman noir fraîchement débarqué dans La Noire de chez Gallimard. Ce serait une grave erreur de passer à côté de cette petite bombe livresque, autant pour sa plume percutante que pour cette histoire hallucinante, très certainement inspirée d’un fait divers survenu en 2018 au Mexique.

On peut dire qu’il claque, qu’il déchire ce récit. Tout comme ce camion, il trace sa route dans notre cerveau à vitesse non autorisée et laisse au passage toute sa rage, et quelques cadavres non identifiés.

Une écriture acérée,  » no limit « , un style décapant, fulgurant, extrême, au rythme infernal à vous couper le souffle, et qui vous éblouira tels des phares en pleine tronche par sa poésie qui s’incruste avec élégance dans cette noirceur absolue.

Un petit noir, bien serré, servi par La Noire, à consommer sans tarder.

Pour info :

De ses quinze ans à enseigner la littérature latino-américaine à l’université, Sébastien Rutés garde cette idée de Jorge Luis Borges qu’il n’y a pas de meilleure biographie pour un écrivain que ses oeuvres (et B. Traven ajoute : « sinon, soit ce sont les oeuvres qui ne valent rien, soit c’est l’homme »). 
On peut néanmoins ajouter qu’il est né dans les années 70, a publié plusieurs romans de genres très divers, dont un écrit à quatre mains et en deux langues avec un ami mexicain: Monarques Albin Michel, 2015) ; mais aussi La vespasienne (Albin Michel, 2018) ou Mélancolie des corbeaux (Actes Sud, 2011). Mictlán  (Gallimard, 2020) est son sixième roman.

Je remercie les Éditions Gallimard pour cette virée mortelle.

Gallmeister forever

Et si aujourd’hui nous partions pour un tour d’horizon sur mes dernières lectures des éditions Gallmeister.

Du passé au présent, tout à fait à l’esprit de cette maison qui nous offre des voyages américains extraordinaires en nous faisant découvrir l’Histoire de ce pays qui ne cesse de nous surprendre.

Partons tout d’abord au cœur de la guerre de sécession en compagnie d’Henry Fleming, un jeune soldat de l’armée nordiste, tout juste 17 ans, envahit par le doute, la peur et va se comporter en lâche face au combat qui fait chaque jour de nombreuses victimes innocentes.

– Jim, il t’es déjà arrivé d’penser qu’tu pourrais prendre la fuite, toi aussi ? demande-t-il .

Il conclut sa phrase paru. Rire, comme s’il avait été dans son intention de plaisanter. Celui qui parlait fort gloussa aussi.

Le grand soldat agita la main.

– Eh ben, dit-il d’un air inspiré, y m’est arrivé d’me dire qu’ça pourrait être chaud pour Jim Conklin, dans certaines de ces mêlées, et qu’si y avait plein de gars qui prenaient la tangente, ben, j’suppose que j’détalerais moi aussi. Et qu’si j’commencais, j’déguerpirais comme si j’avais le diable aux trousses, ça ferait pas un pli. Mais qu’si tout le monde tenait sa position et combattait, et ben j’la tiendrais et j’combattrais. Nom d’une pipe, j’le ferais. J’suis prêt à l’parier. “

Malgré les paroles de ses supérieurs, il ira se mettre à l’abri sans prendre part au combat. Après la bataille, dans la confusion la plus totale, il sera pourtant décoré suite à une blessure. Il devient un héros malgré lui.

Un formidable récit de guerre paru aux États-Unis pour la première fois en 1885, que les Éditions Gallmeister ont eu la bonne idée de rééditer.

Un récit intense et assez fort, qui nous offre un fragment de cette guerre à travers les yeux d’un jeune soldat, complètement effrayé.

L’insigne rouge du courage de Stephen Crane, traduit de l’américain par Johanne Le Ray et Pierre Bondil.

Découvrons maintenant des nouvelles d’Amérique, nées sous la plume magnifique de James McBride, auteur de romans édités également aux éditions Gallmeister.

Nous allons au détour de ces pages, croiser un vendeur de jouets anciens, prêt à tout pour mettre la main sur le plus précieux des jouets qui pourrait bien changer sa vie à jamais. Puis cette bande de gamins amoureux de musique mais aussi Abraham Lincoln au grand cœur, sans oublier cette virée au zoo où les animaux parlent et ne se gênent nullement pour dégoiser sur la race humaine.

Autant d’histoires qui font de ce recueil une formidable aventure, portées par une plume où l’imaginaire côtoient la poésie, avec humour et tendresse et beaucoup d’humanité.

C’est aussi délicieux que votre friandise préférée.

” Lincoln, à sa manière habituelle, avait lâché une bombe à laquelle personne ne s’attendait. Il avait changé la nature de la guerre. Ce n’était plus une guerre entre États. C’était maintenant une guerre contre l’esclavage.  »

Le vent et le lion de James McBride, traduit de l’américain par François Happe.

En passant par le Montana, je n’ai pas boudé mon plaisir en retrouvant C.W. Sughrue, ce détective privé, très attachant que j’avais rencontré dans deux précédents romans.

Cette fois il est embauché par deux frères jumeaux, très amoureux des flingues, pour retrouver des poissons exotiques. Une affaire assez simple mais qui va très vite le conduire sur les traces d’une femme en fuite avec son chérubin.

Toujours aussi déjantée, cette nouvelle enquête illustrée par Pascal Rabaté m’a embarqué dans une aventure survoltée, arrosée d’adrénaline, d’alcool sans oublier une bonne quantité de drogue.

Ça se déguste comme un Shot de whisky, ça décoiffe et on en redemande encore une dose.

” -(…) Fait gaffe à ton cul, là-bas, vieille branche. Je ne peux pas dire que je suis fou de cette affaire. Et toi ?

– Moi, j’ai de la chance, je suis fou tout court.

– Et ça ne fait qu’empirer jour après jour, dit Solly sans rire. “

Le canard siffleur mexicain de James Crumley traduit de l’américain par Jacques Mailhos

Pour finir, direction les Appalaches où j’ai accompagné Jodi McCarty à sa sortie de prison vers la ferme de son enfance. C’est là qu’elle a grandi, élevée par sa grand-mère, aujourd’hui disparue. Elle est accompagnée de Miranda et de ses trois enfants, qu’elle vient de la rencontrer et dont elle s’est très vite attachée. Sur la route, elle est passée prendre Ricky, le frère de sa petite amie avant son incarcération, et compte bien tenir une vieille promesse en s’occupant dorénavant de lui.

Il est enfin temps de se tourner vers l’avenir, encore faut-il qu’on leur en donne l’occasion.

 » La route semblait n’avoir qu’une direction, s’enfonçant dans les montagnes jusqu’à ce qu’on se retrouve encerclé, les vastes versants des Appalaches oblitérant tout le reste. Jodi voulait revoir cet endroit, mais c’était aussi ce genre de prison et elle le sentit se refermer sur elle. D’une certaine manière, rentrer chez soi, c’était comme disparaître, retomber dans le passé. Une semaine et demie plus tôt, elle ne pensait pas revenir avant sa mort – un corps expédié à une famille qui s’en souvenait à peine, une carcasse à porter en terre dans la montagne –, pourtant elle était là, pas seulement un corps mais un entrelacs de pensées et d’émotions sauvages s’apprêtant à retrouver leur lieu de naissance. Elle se tourna vers Miranda, puis elle regarda le visage endormi de Ricky. Cette fois, ce serait différent, pensa t’elle, nouveau. Néanmoins elle continua de sentir l’oppression des montagnes, même celles qui étaient invisibles, le poids de tous ses souvenirs.  »

Mesha Maren fait une entrée remarquable chez Gallmeister, une maison d’éditions qui nous déniche régulièrement de nouveaux talents de qualité.

Elle nous offre un premier roman somptueux à l’écriture singulière et aborde à travers cette histoire de nombreux thèmes, tous d’une importance capitale, autour du personnage de Jodi. Que ce soit, le milieu carcéral, la libération, l’homosexualité, la violence, le long chemin vers la rédemption, en passant par la famille recomposée mais aussi l’exploitation de gaz qui entraîne pollution et destruction de l’écosystème, l’auteur nous emporte dans une histoire contemporaine entre passé et présent, auprès de personnages forts attachants, au cœur de la nature des Appalaches.

Ce récit transpire la force et le courage dont Jodi doit faire preuve pour se reconstruire.

On se laisse porter avec parfois une certaine appréhension face aux événements qui s’enchaînent, laissant peu de répit à cette femme qui souhaitait reprendre le cours de sa vie.

Un roman magnifique, poignant et infiniment réaliste.

Une nouvelle plume américaine à suivre absolument.

Les auteurs :

La vie de Stephen Crane (1871-1900) est brève et aventureuse.

Dernier d’une famille méthodiste de 14 enfants, il est un enfant fragile, toujours malade, ce qui ne l’empêche pas d’apprendre à lire seul à l’âge de 4 ans. À 22 ans, il publie à compte d’auteur Maggie, fille des rues, qui fait scandale. 

L’Insigne rouge du courage, tableau réaliste de la guerre de Sécession, connaît un succès mondial et fait de lui l’auteur le mieux payé de son temps. Il décide alors de devenir correspondant de guerre. Il est envoyé à Cuba, mais son bateau fait naufrage : il passe 30 heures à dériver sur un canot. Il se rend ensuite en Grèce, où la guerre avec la Turquie s’achève, puis en Angleterre où il se lie d’amitié avec Joseph Conrad, Henry James et H.G. Wells.

Il décède de la tuberculose à vingt-huit ans, dans un sanatorium allemand. 

James McBride est né en 1957.

Écrivain, scénariste, compositeur et musicien de jazz, il est saxophoniste au sein du groupe Rock Bottom Remainders.

Il publie son premier livre en 1995, La Couleur d’une mère, un récit autobiographique devenu aujourd’hui un classique aux États-Unis. Son œuvre romanesque commencée en 2002 plonge au cœur de ses racines et de celles d’une Amérique qui n’a pas fini d’évoluer. 

James Crumley est né à Three Rivers au Texas en 1939. Il sert deux ans dans l’armée, aux Philippines, puis continue ses études et sort diplômé de l’Université de l’Iowa. Au milieu des années 1960, il part vivre et enseigner dans le Montana, un État qu’il ne quittera plus et où il côtoiera notamment Richard Hugo et James Lee Burke. Peu après son arrivée à Missoula, en 1969, il écrit son premier roman, Un pour marquer la cadence, avec comme toile de fond la guerre du Viêt Nam.

En 1975, il écrit Fausse Piste (The Wrong Case), le premier roman d’une saga mettant en scène Milo Milodragovitch, un privé mélancolique vétéran de la guerre de Corée. Suivront Dancing Bear en 1983, Bordersnakes et The Final Country en 1996.

En 1978, James Crumley écrit The Last Good Kiss, le premier livre d’une nouvelle saga qui introduit un nouveau privé : C. W. Sughrue. Puis, en 1993, The Mexican Tree Duck, Bordersnakes(où Sughrue et Milodragovitch se rencontrent) et The Right Madness en 2005. Ces deux personnages, antihéros excessifs en tout, qui rassemblent toutes les obsessions et pas mal des traits de caractère de leur créateur : vétérans du Viêt Nam, divorcés maintes fois, portés sur les femmes dangereuses, l’alcool, les drogues dures, les armes à feu et les nuits sans sommeil, toutes choses en général censées représenter un danger pour eux ou pour autrui.

James Crumley est aujourd’hui considéré par ses pairs comme un des plus grands auteurs de polar. Il décède le 17 septembre 2008, à Missoula.

Mesha Maren a grandi dans les Appalaches, en Virginie-Occidentales, en pleine nature. Son père, Sam, a fabriqué lui-même leur maison en rondins. Adolescentes, elle a construit dans leur jardin une grande cabane avec son père, avec le bois de pins plantés l’année de sa naissance.

Aujourd’hui, après avoir beaucoup voyagé, au Mexique notamment, elle est revenue avec son mari dans les Appalaches et habite dans la maison de son enfance. La cabane est devenue son studio d’écriture.

Je remercie les Éditions Gallmeister pour ces voyages littéraires aussi dépaysant qu’enrichissant.

Après le monde

Après le monde d’Antoinette Rychner aux Éditions Buchet Chastel

Le 5 novembre 2022, un samedi, soixante mille personnes sont mortes dans un ouragan frappant la baie de San Francisco. Celles qui survécurent s’empressèrent d’envoyer le message « Je suis en sécurité » à tous leurs contacts. Celles qui n’avaient ni famille ni amis là-bas reçurent tout au plus une notification émise par leur application d’information en continu : Oakland et San José étaient détruites, avons-nous lu.

Une vague compassionnelle a relié nos cœurs et nos écrans.

Dans notre majorité, nous pensions en rester là. “

Tout à commencé sur la côte ouest des États-Unis, lorsqu’un cyclone d’une ampleur phénoménale ravagea toute la baie de San Francisco.

Les dégâts sont d’une telle importance que les assurances ne peuvent plus faire face aux remboursement, et tombent en faillite, puis c’est tout le système financier américain qui s’effondre, entraînant dans sa chute le système mondial.

Mois après mois, les catastrophes s’enchaînent, plus d’argent, plus de sources d’énergie, plus de communications, les conditions climatiques deviennent désastreuses…

En quelques mois, notre monde tel que nous le connaissions disparaît.

En s’inspirant des théories de la « Collapsologie » (étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder), l’auteure bâtit son roman, nous racontant en alternance l’avant et l’après catastrophe à travers deux voix féminines .

” Pour décrire le monde qui les entourait, tous les témoignages comptaient. Elle s’efforçaient de retracer l’histoire récente de la région, mais ce qui les intéressait le plus, c’était le précieux matériau offert par les itinérants et personnes de passage, en particulier ceux venus de loin, qui avant-dernière s’établir à Meuqueux avaient traversé toutes sortes de territoires. Entre recoupements et passionnantes discordances, ces récits-là leur permettaient, lorsqu’elles les combinaient à l’expérience des formes sociales rencontrées de Maramures à La Chaux-de-Fonds, d’extrapoler ce qui se passait à large échelle. “

C’est l’histoire de survivants qui tentent de reconstruire un monde dans des conditions difficiles où il faut d’une part tout réinventer mais surtout faire face parfois à la barbarie.

Ce roman extrêmement perturbant pour ma part, tellement visionnaire fait étrangement écho à la série ” L’effondrement “ diffusée en novembre 2019.

L’auteur nous offre un conte cauchemardesque et pose un regard avisé et terrifiant sur ce futur si proche et invite le lecteur à s’interroger, à réfléchir, peut-être même à prendre certaines précautions en cas où…

Plus le temps passe, plus les catastrophes diverses à travers le monde se suivent, plus on s’approche de l’effondrement.

Antoinette Rychner, véritable prophète nous emporte dans le monde d’après et ce n’est guère accueillant.

Un récit fort qui me hante encore…

Pour info :

Antoinette Rychner est née en Suisse en 1979.

Après des études à l’Institut Littéraire Suisse, elle se consacre à l’écriture dramatique et romanesque. En 2013, elle a obtenu le prix SACD de la dramaturgie de langue française pour Intimité Data Storage (Les Solitaires Intempestifs).

Après cinq pièces de théâtre, un recueil de nouvelles et un roman épistolaire, elle a publié en 2015 son premier roman, Le Prix, dans la collection Qui Vive. Il a obtenu le prix Michel-Dentan et le prix suisse de littérature 2016, les deux plus importantes récompenses littéraires de Suisse romande. 

Après le monde est son deuxième roman paru chez Qui Vive-Buchet/Chastel.

Je remercie Nathalie et les Éditions Buchet Chastel pour cette belle découverte.

City of Windows

City of Windows de Robert Pobi aux Éditions Les arènes

Traduit fe l’anglais (États-Unis) par Mathilde Helleu

 » La vue sur Park Avenue ressemblait à une tranchée étroite, ce qui faisait paraître le tir plus simple qu’il n’était. En réalité, ce salaud avait dû composer avec une multitude de paramètres : le vent, la neige, le manque de visibilité, les réglages du fusil (ainsi que sa potentielle défaillance) , l’habillement et la distance. Il n’avait qu’une infime fenêtre de temps pour tout ajuster. Ce n’était pas un coup que le premier tireur venu pouvait faire. (…) Tirer d’ici, c’était comme essayer d’enfiler un fil à coudre sur le dos d’un taureau mécanique. Cela ne laissait qu’un infime instant pour viser, inspirer, calculer la distance et appuyer sur la détente.

Quasiment impossible. “

Malgré la tempête de neige qui s’est abattue sur New-York, paralysant toute la ville, un sniper a réussi le tir parfait, en tuant par la même occasion un agent du FBI au volant de sa voiture.

Suite à cet exploit, entre en scène l’ancien agent Lucas Page, censé aider le FBI, à comprendre d’où le tir est parti.

Luca Page semble posséder un don surnaturel pour lire les scènes de crime. Il analyse et comprend en un clin d’œil les angles et les trajectoires d’où proviennent les tirs. Il est le plus à même à trouver cet impitoyable sniper.

Ce premier meurtre annonce les hostilités du tueur, le début d’une longue séries d’exécutions méticuleuses…

” Dehors, la neige tombait toujours par paquet et enfouissait la ville sous un nouvel âge de glace. Presque tout Manhattan était paralysé d’une manière ou d’une autre. Les infrastructures et commerces essentiels n’étaient plus à même de fonctionner normalement. Les taxis et leurs homologues de troisième ordre étaient les seules voitures dehors ; la plupart des automobilistes craignaient trop la neige pour sortir dans la féerie arctique … (…) Comme disait dans leur jargon les urbanistes du XXI° siècle, c’était un sacré bordel.

Mais pas pour l’homme au fusil. En moins d’une semaine, il avait gagné sa place dans les livres d’histoire. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, rien n’arrêtait ce type. Il ferait parler de lui pendant des années et intégrerait les manuels de l’Académie à Quantico. (…) Il serait immortel.

Mais qui était-ce ?

Ce que j’en dis :

À peine arrivé dans Les Arènes Équinox, et déjà le grand Robert Pobi se fait remarquer avec ce Page Turner épatant , du premier choix aux qualités taille américaine xxxxxllll. C’est juste pour que vous fassiez vite fait un aperçu de la grandeur de ce thriller aussi haute que les buildings de Manhattan.

On pourrait croire à une histoire banale de sniper américain mais ce serait sans compter sur le talent de l’auteur que j’avais déjà adoré dans son premier récit : L’invisible.

Car cette histoire n’a vraiment rien de banal, vous verrez, je ne vais quand même pas spolier. Et puis le sniper aussi exceptionnel soit-il, même si évidemment il est impossible d’y faire abstraction, se fait gentiment voler la vedette par Luca Page, un personnage extrêmement attachant et intéressant qui a une fâcheuse tendance à énerver ses supérieurs tellement il est bon. Un personnage hors norme, atypique, au physique très particulier (ça aussi vous verrez) et avec un passé peu commun qui le conduira à devenir un homme reconnaissant.

On peut déjà se réjouir, il est fort probable que ce soit le début d’une longue série d’histoires, toutes aussi spectaculaires où l’on retrouvera Luca avec un grand plaisir, en tout cas je l’espère.

Inutile de vous en dire plus, ce thriller palpitant a tout pour vous plaire avec sa méga dose de suspense, ses personnages fascinants, son histoire remplie de tiroirs secrets qui risquent de vous amener vers une procrastination inévitable.

Retenez bien ce titre : City of Windows, cet auteur: Robert Pobi et cette maison d’éditions : Les arènes, vous avez devant vous le trio gagnant du parfait thriller de la rentrée littéraire 2020, à ne surtout pas manquer.

Vous voilà prévenus.

Pour info :

Inlassable voyageur, Robert Pobi est un écrivain canadien.

Il a travaillé dans le monde des antiquités avant d’écrire son premier roman L’Invisible (2012), suivi de Les Innocents (2015), tous deux publiés chez Sonatine. Ses romans sont traduits dans plus de quinze pays.

Durant son temps libre, il pêche, se passionne pour l’art américain du XX siècle et écoute Motörhead.

City of Windows est son troisième thriller, publié récemment aux Éditions Les arènes.

Je remercie infiniment Les éditions Les arènes pour ce récit absolument fascinant.