L’Odyssée de Sven

L’odyssée de Sven de Nathaniel Ian Miller aux éditions Buchet . Chastel

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mona de Pracontal

“ […] je crois que ma mère abandonna tout espoir de perspectives brillantes pour mon avenir et accepta l’idée que j’étais une anomalie bénigne : un bon garçon, mais un garçon bizarre. ”

Depuis toujours Sven est d’un naturel plutôt solitaire, préférant la compagnie des livres à celle des hommes, sa mère l’a bien compris. Il s’ennuie profondément, même son travail est déprimant, alors lorsqu’on lui propose un poste de mineur à Spitzberg, sur une île de l’Antarctique bien loin de Stockholm, il saisit l’opportunité pour enfin assouvir son envie d’exploration polaire.

Loin de sa famille, l’aventure polaire débute, jusqu’au jour où un accident met fin précocement à sa carrière de mineur le privant d’un œil, et laissant son visage défiguré. Une nouvelle apparence qui l’isole davantage lui donnant encore plus envie de prendre le large et de s’aventurer encore plus loin vers le Grand Nord.

“ Peu après, je résolus de passer ma vie en solitaire. ”

C’est auprès de Tapio, un chasseur finlandais qu’il va faire son apprentissage de trappeur. Isolé plus que jamais avec pour seuls voisins des ours polaires peu fréquentables et un chien aussi indomptable que lui, mais protégé par la bienveillance de McIntire, un géologue écossais assez excentrique, le seul ami qu’il s’était fait à l’exploitation minière qui pourvoira à ses besoins élémentaires et restera son plus fidèle ami avec Tapio.

“ Presque chacun des pas, sur glace ou rochers, que j’étais persuadé d’être le tout premier humain à faire, m’amenait quelque part où d’autres avant moi avaient navigué, chassé, dépecé. Nombreux aussi avaient souffert jusqu’à ce que leur mort elle-même fût un labeur. ”

Sven apprendra l’art de la chasse, assistera à la naissance d’un iceberg, découvrira la beauté des aurores boréales, avec parfois des coups de blues et des coups de gueule, face à sa solitude en terre hostile, jusqu’à l’arrivée inopinée d’une visiteuse qui va vite s’incruster dans le paysage et dans sa vie.

“ Et la vérité c’est que, même si je suis connu comme un chasseur arctique solitaire et sans égal, je ne suis rien de tel et j’ai rarement été seul. ”

Voilà un livre tout à fait inattendu qu’il serait dommage de ne pas découvrir. Car derrière cette belle couverture se cache l’ aventure humaine extraordinaire d’un homme qui n’avait pourtant que peu d’ambition dans la vie, comme quoi tout le monde peut se tromper.

En plus d’un dépaysement total qui vous fera découvrir l’Antarctique il y a fort longtemps, là où les icebergs sont nés auprès des ours et des renards polaires, des phoques et autres espèces animales menacées dorénavant d’extinction face au réchauffement climatique, vous partagerez l’aventure hors du commun de Sven, et de quelques personnages haut en couleur qu’il côtoie au cœur du cercle polaire.

Un récit introspectif d’un homme qui vit en ermite protégé par une bonne étoile et quelques anges gardiens attentionnés, qui se reconstruit une nouvelle vie et une nouvelle famille au cœur d’un endroit sauvage presque inhabitable.

L’odyssée deSven, vous garantit un voyage extraordinaire, emplie d’humanité, aussi bouleversant que drôle, une formidable ode à la nature, à la vie, à l’amitié.

Un récit qui vous fera fondre de plaisir malgré ses températures glaciales, pensez-y…

La lune de l’âpre neige

La lune de l’âpre neige de Waubgeshig Rice aux Éditions Les Arènes

Collection Équinox

Traduit de l’anglais (Canada) par Antoine Chainas

“ Les rayons solaires déposaient des vagues dorées et luxuriantes sur le feuillage des érables et des chênes à l’extérieur. La végétation ainsi que la faune des bois feraient bientôt retraite, tandis que l’être humain endurerait de son côté les épreuves annuelles de l’hiver. Ewan enviait parfois les arbres et les ours noirs, capables de mettre leur existence entre parenthèses le temps d’une saison. ”

Au Canada, après avoir perdu la majorité de leur territoire, les indiens anichinabés vivent désormais dans une réserve, loin de la civilisation continuant de chasser pour reconstituer leurs réserves de nourriture à l’approche de l’hiver.

Au fil des ans, ils se sont réorganisés, profitant au passage de certaines installations telles que les antennes relais ou l’électricité mêmes si elles demeurent bien souvent de mauvaises qualités.

Alors, lorsque survient la panne d’électricité générale, personne ne s’affole au départ.

Seulement la panne perdure, empêchant également toute communication avec l’extérieur. Voyant les stocks de nourriture diminuer, une certaine panique commence à envahir la réserve, le conseil de la tribu doit prendre des mesures faces aux tensions qui commencent à surgir au sein de la communauté, et aux clans qui se sont déjà formés.

Et lorsque un étranger cherchant refuge, débarque, leur faisant part du chaos dans lequel le monde a sombré, l’équilibre déjà précaire ne cesse de se fragiliser, créant au sein même de la communauté une grande menace.

“ Tant de drames s’étaient produits durant ce terrible hiver. ”

Une fois de plus, cette tribu est menacée d’extinction, à moins que leur héritage ancestral leur permette de survivre, laissant derrière eux le monde s’effondrer pour mieux renaître.

À travers ce thriller apocalyptique, l’auteur lui-même originaire d’une réserve indienne au Canada, s’est inspiré de la panne électrique en août 2003 qui avait paralysé une grande partie des États-Unis, nous montrant à quel point le progrès a ses limites et qu’il est bon d’avoir gardé précieusement l’héritage et les traditions ancestrales pour ce peuple indien, lui permettant malgré l’effondrement d’espérer survivre une fois de plus.

Nous plongeant dans une ambiance glaciale, assez sombre, au cœur même d’une réserve, on découvre le basculement d’un présent mordernisé, quand tout s’arrête vers un futur à réinventer en se servant du savoir transmis par les anciens.

À l’époque où tant de catastrophes surviennent, où la terre se rebelle, on ne peut qu’avoir une pensée pour toutes les sagesses indiennes qui ont toujours mis en garde l’homme blanc face à cet appétit de possession et de destruction toujours plus grand.

“ Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas. ” Standing Bear, Chef Lakota.

Waubgeshig Rice nous offre un récit sous tension, rendant hommage à ses ancêtres tout en nous mettant en garde à sa façon au monde de demain à l’avenir tellement incertain.

Un premier roman plutôt réussi où les autochtones sont à l’honneur, la survie point fort de ce récit, étant totalement ancrée dans leur culture.

À découvrir chez Équinox.

Pour info :

Waubgeshig Rice est un journaliste et écrivain originaire de la réserve indienne de Wasauksing. Il anime une émission périodique sur CBS et partage son temps entre son travail de journaliste à Sudbury et la réserve de Wasauksing.

La Lune de l’âpre neige est son premier ouvrage à paraître dans la collection EquinoX.

Pour tout bagage

Pour tout bagage de Patrick Pécherot aux Éditions Gallimard

Collection La Noire

“ Quarante ans plus tôt, je les aurais peut-être applaudis, moi , les gueux. Avec le recul, je les voyais autrement. Rejetons de coupeurs de tête, sans culotte et sans plus de jugeote. La meute, c’est jamais bon.

Antoine ? Désolé, Edmond, je l’avais laissé en plan… Retrouvons-le sur le parking. Il tremble un peu, Antoine, le flingue est lourd. Il va nous faire son numéro, les clowns sont des marrants… Il a fermé un œil. Il vise… Pan ! Ça c’est imprévu, tu es sorti de voiture, tu prends la balle en pleine poitrine. Oh ! La belle galipette ! Bravo ! Tu vas te relever, sortir la balle de ta bouche et saluer. Le couac, c’est que tu ne te relèves pas. La séquence est ratée. ”

On pourrait dire qu’Edmond se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment en 1974, quand cinq lycéens qui voulaient jouer au héros l’ont malencontreusement descendu.

Ça se passe à l’époque où un groupe anar venait d’enlever un banquier espagnol à Paris.

La belle affaire pour eux, qui voient cet accident passé pour un dommage collatéral.

Mais lorsque quarante-cinq ans plus tard, des lettres mystérieuses racontant leur histoire surgissent, l’un d’eux va partir à la recherche de ses anciens camarades liés à cette mort, dont on ignore toujours le nom du véritable tireur.

Même les plus chouettes souvenirs, ça t’a une de ces gueules…

Léo radinait enfoncer son clou de tristesse. Fais chier, Ferré ! ”

En compagnie du narrateur, l’auteur nous invite à remonter le fil du temps, convoquant au passage quelques fantômes, pour découvrir enfin les circonstances du drame.

« Il laisse des traces, le Champo. Des demi-siècle plus tard, on en est encore barbouillé, on se compose des vies pellicule. Des séquences du spectateur…[…] On naviguait dans le non-dit, le frôlement des mains, des rêvasseries muettes. Aux retours de mémoire, elles nous feraient des histoires à colorier. Des contes sans queue ni tête, qui n’iront pas plus loin que la mélancolie. ”

Si Léo Ferré avait eu besoin d’un parolier à l’époque, on aurait pu lui recommander Patrick Pècherot qui lui rend dans ce roman un bel hommage.

Qu’on le considère comme un polar ou un roman noir, le plaisir de lecture restera le même pour cette intrigue en noire et blanc portée par une plume pleine de panache.

Sa verve insolente, vive, spirituelle, audacieuse diablement efficace et même poétique vous transportera avec délice dans les années soixante-dix vers la jeunesse pleine d’illusions avant que la culpabilité assombrisse leurs vies futures.

Décidément, les auteurs de La Noire de Gallimard ne cessent de me surprendre de la manière la plus agréable qu’il soit.

Pour info :

Patrick Pécherot est né à Courbevoie. Il a grandi et it en banlieue parisienne.

Il est notamment l’auteur des Brouillards de la butte ( Grand prix de littérature policière 2002), premier volet d’une tribologie sur le Paris populaire de l’entre-d’eux-guerres, de Tranchecaille (Trophée 813du meilleur roman francophone 2009) et d’Une plaie ouverte (Prix Transfuge du meilleur polar 2015). Hével, son neuvième roman publié à la Série Noire en 2018, a reçu le prix Marcel Aymé et le prix Mystère de la critique en 2019.

Les orages

Les orages de Sylvain Prudhomme aux Éditions Folio

“ Il pense à ces photos, qu’il a faites.

Il pense à toute celle qu’il aurait pu prendre et n’a jamais prises.

Cette fois il s’en va. Le moment mériterait des roulements de tambour, des trémolos de violons, trois coups comme au théâtre. Dans un mauvais film il y aurait sans doute de la musique, la petite musique de vie qui passe- mais non: il n’y a rien. Tout est comme toujours. Les bruits sont les mêmes. L’immobilité des choses est la même. Il foule une dernière fois le couloir de l’entrée. […] Dans l’escalier il pense au silence là-haut, à l’intérieur de l’appartement. Au calme revenu entre les murs. Aux particules de poussière qui doivent remuer dans la lumière, agitée par son passage. Il pense que tout là-haut, on doit encore entendre le bruit de ses pas dans l’escalier.

Puis c’est la rue et son fracas. ”

Traversées par des hommes et des femmes de tous lieux, les histoires de Sylvain Prudhomme qui se présentent sous forme de nouvelles, nous offrent des fragments de vies plutôt importantes, voire décisives.

Qu’il soit question de maladie, d’amour ou d’adultère, d’enterrement ou même de vacances, de déménagement, de présent ou de futurs,de souvenirs, ou de rencontre fortuite, ou même de sacrifice, l’auteur amène ces hommes et ces femmes à affronter les tempêtes plus ou moins sévères qui traversent leurs vies, les amenant parfois vers un basculement, vers une fin, une dernière fois.

Mais avant de les plonger dans la tourmente, on découvre parfois leurs coups de cœur et leurs coups de foudre , leurs parcours de vie avant les orages, avant que la pluie les inondent sans jamais s’annoncer.

Des nouvelles pleine de sensibilité, présentées tout en délicatesse et avec beaucoup de bienveillance, qui prouvent que Les orages de cet écrivain si discret ont de beaux jours devant eux dans le paysage littéraire.

Qu’on se le dise.

Pour info :

Retrouvez son précédent roman Par les routes (ici).

Padania blues

Padania blues de Nadia Busato aux éditions de La Table Ronde

Traduit de l’italien par Karine Degliame o’Keeffe

“ Mais j’aurais beau te dire que tout a commencé par une histoire de seins: les miens. Te dire que je n’en pouvais plus, que j’étais prête à tout. Que je ne regrette pas. J’aurais beau tout t’expliquer, je ne suis pas sûre que tu comprendrais. Tu comprendrais les faits, la séquence des événements dans cette histoire absurde du début à la fin. Mais me comprendre, moi ? Tout ce que je te demande, c’est de ne pas te moquer, m’insulter, m’enfoncer, me dire que je l’ai bien cherché. ”

Mais comment Barbie, a-t-elle pu en arriver là ? Mais ne brûlons pas les étapes, je vais d’abord vous la présenter.

Barbie est coiffeuse (comme moi) et travaille au salon Hair & Beauty d’Ogno (pas moi), avec son meilleur ami Maicol, pour Ric, leur patron.

Barbie a pourtant d’autres ambitions et rêve d’être l’assistante d’un présentateur télé (quel horreur) ou pourquoi pas épouse d’un footballeur (mais quelle idée franchement) ou pourquoi pas actrice (là ok c’est déjà mieux).

Décidément Barbie et moi, à part le métier, on n’a vraiment rien en commun.

Et pourtant, elle gagne à être connue, tout comme Nadia Busato, l’auteure.

Mais face au miroir de son poste de travail où chaque jour elle doit embellir ses clientes et faire face à la réalité, il lui manque un atout majeur à son sens pour réussir : une belle paire de nibards. (Oui vraiment tout nous sépare).

“ La vérité est que chaque femme, sans exception, possède des seins fantasques, dotés d’une personnalité propre, indisciplinés et rebelles. Qui se mettent en grève, épuisés, deviennent deux poires pendantes et tristes le jour où on voudrait qu’ils aient la consistance de melons. Voilà pourquoi les femmes lèvent toujours les bras, y compris au cinéma ! C’est comme ces statues de héros qui arborent un micropénis : un signe d’encouragement et de solidarité adressé aux personnes normales. Les actrices sont des femmes comme les autres : elles étirent leurs pectoraux pour que leurs seins se ressaisissent, se reprennent, remontent ne serait-ce qu’un peu. Elles sont en représentation. L’important, c’est de ne pas faire peine à voir. ”

Le salaire de coiffeuse n’étant point mirobolant (tout le monde le sait), il va falloir qu’elle trouve l’argent pour cette opération esthétique qui lui permettra d’avoir la poitrine de ses rêves. ( Loin de mon rêve d’avoir ma librairie, même si pour certaines personnes, on ne s’improvise pas libraire, comme on ne s’improvise pas coiffeuse, clin d’œil à une vilaine pleine de préjugés débiles).

Mais troquer une paire de ciseaux contre un bidon d’essence peut s’avérer dangereux, et bloquer à jamais la porte de sortie vers un avenir qu’elle espérait meilleur.

“ Barbie songe à quel point ça craint ; Ric est un type qui se pourrit la vie pour un putain de salon au milieu d’un trou perdu où l’herbe du voisin n’est même pas bonne à fumer pour oublier qu’on habite là. Elle songe aussi qu’avec de nouveaux seins, elle pourra partir loin, très loin de tout ça, de son faux-cul de collègue et de son patron prêt à tout foutre en l’air pour une relation perdue d’avance. Ce qu’il est seul à ne pas savoir, évidemment. ”

Certains faits divers inspirent les écrivains, et Nadia Busato s’empare de l’un d’eux, dont je ne vous parlerai point pour garder le suspens et ne pas gâcher votre plaisir de lecture.

À travers cette histoire portée par une écriture viscérale, l’auteur nous livre le portrait d’une femme d’aujourd’hui, née sous une mauvaise étoile qui aspire pourtant à quitter sa condition modeste et cet endroit paumé, pour enfin briller sous les feux de la rampe.

Un récit profond, qui ne manque pourtant pas d’humour, et d’esprit une bonne manière pour traiter en dérision certains sujets malgré leurs côtés dramatiques. Car ici tout est vrai et si ça peut paraître d’un prime abord drôle, c’est on ne peut plus tragique.

Face au paraître, aux dictates de la mode, certaines femmes sont prêtes à tout pour ressembler un tant soit peu à certaines mannequins ou actrices, croyant qu’elles pourront accéder au bonheur suprême, mais parfois la route vers ce qu’elles croient être le Paradis peut prendre un détour par l’Enfer.

En choisissant Barbie comme prénom pour notre coiffeuse, l’auteure souligne à quel point les stéréotypes ont la vie dure. Tout comme pour Maicol et son statut d’homosexuel.

Padania Blues, une véritable tragi-comédie qui nous renvoie en pleine face, tel un miroir, l’actualité où le paraître et les préjugés ne cessent de faire des dégâts dans les vies des plus fragiles.

C’est féroce, magnifiquement écrit, bien loin des contes de fée, et hélas trop proche des contes de faits divers puisque c’est bien arrivé un jour.

Pour info :

Née à Brescia en Lombardie, en 1979, Nadia Busato est conseillère à Grazia et au Corriere della Sera. Elle écrit également pour le théâtre, la radio, le cinéma et la télévision.

Son roman Je ne ferai une bonne épouse pour personne a paru aux Éditions de la Table ronde en 2019.

Elle est également l’auteure d’un récit publié dans l’ouvrage collectif H24 ( vingt-quatre heures dans la vie d’une femme), paru chez Acres Sud et adapté en mini-série sur Arte en 2021.

C’est plus beau là-bas

C’est plus beau là-bas de Violaine Bérot aux Éditions Buchet.Chastel

“ […] aujourd’hui tu n’es plus cet homme instruit, éduqué, non aujourd’hui tu es un corps qui se vide et ne rêve que de se remplir, et tu te dis que ce n’est pas possible, ce doit être un cauchemar, ce ne peut être qu’un cauchemar, tu vas te réveiller et tu te retrouveras dans ta chambre, dans ton lit, et au pied de ton lit il y aura tes piles de livres, et en haut de l’une des piles celui que tu viens de terminer, ce petit livre de rien du tout que quelqu’un t’a demandé de lire, que tu as pris par politesse sans le regarder, sans y prêter attention, ce petit livre que tu as reposé sur la pile la plus proche de ta main une fois lues à dernière ligne, ce petit livre qui se terminait, tu t’en souviens, sur ces mots, « de ce qu’il adviendra, aucun de nous ne pourra se plaindre ». ”

Découverte en 2018 avec : Tombée de nues, (Ma chronique ici) puis retrouvée en 2021 avec : Comme des bêtes, ( Ma chronique ici) à travers deux romans formidables qui m’avaient complètement sidérée, tant par l’histoire que par l’écriture, j’étais donc impatiente de lire ce dernier roman de Violaine Bérot : C’est plus beau là-bas paru à cette dernière rentrée 2022.

Dès le départ, on assiste au kidnapping d’un homme qui s’avère être un professeur. S’agit-il d’un canular orchestré par ses élèves, où tout autre chose ? L’homme s’interroge, tout en subissant cet enfermement. Ses élèves auraient-ils mis en pratique la théorie qu’il leur avait enseigné, notamment la création d’une société idéale uniquement possible si elle était portée par la jeunesse.

Entre ses pensées et les nombreuses questions qui envahissent son esprit , l’homme cherche des réponses et le lecteur aussi.

À travers ce roman assez court, genre de Novella dystopique, je suis restée spectatrice de l’aventure de cet homme sans hélas réussir à m’y intéresser vraiment. Trop de questions qui amènent d’autres questions mais sans réponses à l’horizon.

Bien sûr j’ai retrouvé le style de Violaine Bérot qui nous emmène loin des sentiers battus, mais sans retrouver la chute finale dont elle m’avait habituée qui laisse sans voix.

C’est plus beau là-bas, certainement mais existe-t-il encore un échappatoire pour qu’on se libère de ce monde qui part à la dérive ? Et– on prêt à changer pour y parvenir ?

Un roman étrange, qui laisse derrière lui beaucoup d’interrogations.

Les enfants endormis

Les enfants endormis de Anthony Passeron aux Éditions Globe

“ Dans la famille, tous ont fait pareil à propos de Desiré. Mon père et mon grand-père n’en parlaient pas. Ma mère interrompait toujours ses explications trop tôt, avec la même formule : « C’est quand même bien malheureux tout ça. » Ma grand-mère, enfin, éludait tout avec des euphémismes à la con, des histoires de cadavres montés au ciel pour observer les vivants depuis là-haut. Chacun à sa manière a confisqué la vérité. Il ne reste aujourd’hui presque plus rien de cette histoire. Mon père a quitté le village, mes grands-parents sont morts. Même le décor s’effondre. ”

Dans les années 80 le virus du Sida fait son apparition aux États-Unis, et très vite des rumeurs circulent sur sa propagation, on s’en souviens tous. Lorsque l’on a commencé à en parler en France, c’était déjà trop tard, le mal était déjà fait, et le virus du Sida était devenu un sujet tabou qui coulait parfois dans les veines de jeunes personnes qui n’avaient pourtant jamais eu de relations sexuelles, ni même touchées à la drogue, mais avaient seulement été transfusé.

C’est comme ça que j’ai découvert le virus du SIDA, en perdant Loïc, un copain du village qui était hémophile, il avait une dizaine d’année comme moi.

C’est le genre de souvenir qui nous marque à jamais. Ma première fois face à l’injustice.

Pour Anthony Passeron, c’est la mort de son oncle qui l’a marqué, mais également tout le déni autour de cette mort dans cette famille de taiseux qui l’on amené à écrire cette histoire.

“ Quand l’image disparaît brusquement du mur de ma chambre, je comprends qu’ils auraient pu avoir une vie en dehors de la drogue. Une vie où ils auraient été heureux. Une vie où j’aurais pu les connaître. Une vie simple qui n’aurait sans doute pas mérité d’être racontée, mais une vie toute entière. C’est à ce jour-là qu’il faudrait pouvoir remonter pour tenter de tout recommencer autrement. Désormais, il n’y a plus qu’en regardant les super-8 de mon père dans le désordre qu’on peut ramener ces gens à la vie. ”

En alternant l’histoire de sa famille et la maladie côté scientifique, il nous confie les secrets tabous des siens, de cette famille de boucher en milieu rural, complètement dépassée par cette maladie qui engendrait tellement de honte qu’ils préféraient l’ignorer jusqu’au déni total, tout en revenant sur la découverte de ce virus, les premières recherches, les premières rumeurs, les mensonges, les premiers espoirs, les premiers traitements qui m’ont ramené direct à la dernière épidémie en date et m’a donnée des sueurs froides, à croire que les scientifiques ne retiennent jamais la leçon et que le schéma se répète inlassablement.

Tout est vrai, dans ce récit et c’est d’autant plus déchirant.

Tout en sobriété et avec délicatesse, pour un sujet extrêmement sensible, douloureux, trop longtemps caché sous le manteau de la honte et du mensonge.

“ Le sida ne voulait rien savoir. Il se jouait de tout le monde ; des chercheurs, des médecins, des malades et de leurs proches. Personne n’en réchappait, pas même le fils préféré d’une famille de commerçants de l’arrière-pays. ”

Pour info :

Anthony Passeron est né à Nice en 1993. Il enseigne les lettres et l’histoire- géographie dans un lycée professionnel.

Les enfants endormis est son premier roman.

Pas de souci

Pas de souci de Luc Blanvillain aux Éditions Quidam

“ – Vous souffrez, dit la thérapeute.

Le terme paraissait excessif. C’était juste que la vie était désespérante. Pas la sienne particulièrement, mais elle était née au mauvais moment, juste avant la fin du monde. Certains jours, ça plombait l’ambiance. À la base, elle aimait beaucoup le bonheur et l’avait envisagé comme une fin désirable. Ses parents, sa mère surtout, l’y encourageait. […]

– Ils vous cachent quelque chose, déclara la thérapeute.

Chloé se redressa dans son voltaire.

– Qui ?

– Vos parents. ”

À la trentaine, Chloé est envahi par un terrible mal de vivre. Il faut bien reconnaître que l’ambiance générale sur terre n’encourage pas à une euphorie permanente. Mais tout de même, rien d’insurmontable. Mais lorsqu’elle commence à se libérer à la thérapeute qu’elle s’est résolue à consulter, celle-ci lâche une remarque qui va faire basculer sa vie de manière complètement inattendue.

Une thérapeute est pourtant censée apporter une aide à ses patients, pas de déclencher un tsunami dans leur vie en balançant comme ça, mine de rien en fin de séance une petite phrase anodine. À 70€ la séance, on s’attend à un minimum de considération.

La première vague s’annonce, d’autres suivront. Un véritable fléau avec comme patient zéro, la thérapeute qui a mine de rien inoculé la rumeur. Le mal est fait.

Petit à petit, cette divine comédie prendra des allures de tragédie.

Pas de souci, elle croyait, Chloé, c’était bien avant de rencontrer cette thérapeute.

Après avoir fait appel à un imitateur pour aider un écrivain débordé, dans son premier roman : Le répondeur (ma chronique ici) Luc Blanvillain fait appel à une audio descriptrice pour ce nouveau scénario, qui verra sa vie basculée après avoir consulté une thérapeute.

Chloé habituée de par son métier à décrypter les attitudes pour retranscrire au mieux devra étudier avec attention son entourage afin de lever le voile sur cette rumeur si vraiment elle s’avère fondée.

Personne ne sera épargné et la vérité va en éclabousser plus d’un au passage. Ce qui était au départ qu’une rumeur va s’avérer cruellement dévastateur.

Luc Blanvillain a l’art et la manière de concilier humour et tragédie avec beaucoup d’esprit à travers une belle mise en scène où se côtoient l’espèce humaine dans toute sa splendeur et même sa noirceur.

Les vies qui basculent c’est sa came, et Pas de souci ça le fait cette fois encore.

Alors n’hésitez pas à mettre le répondeur et à vous allonger sur votre divan pour consulter non pas la thérapeute mais ce nouveau roman aussi intrigant que cruel, bien plus passionnant et bien moins cher qu’une séance de psy…

C’est aux Éditions Quidam, une maison toujours pleine de belles surprises littéraires.

L’homme peuplé

L’homme peuplé de Franck Bouysse aux Éditions Albin Michel

“ Lorsque Caleb sort de sa rêverie, le soir est tombé et la neige enfle au sol. Un bruit se fait entendre au loin. Il reconnaît le ronronnement d’un moteur qui approche et bientôt la lueur des phares éclaire la brume et traverse timidement la combe. Quelqu’un vient d’arriver. Caleb attend un long moment. Il n’y a plus de bruit, plus de lumière. Sa mémoire éclatée commence tout juste à recomposer l’histoire. ”

Derrière la fenêtre où ce matin même, une mésange bleue s’était perchée, Caleb observe l’arrivée de l’homme dans la ferme voisine.

Cet étranger qui semble s’installer dans ce lieu isolé à l’écart du village, l’intrigue et l’inquiète.

D’un naturel méfiant et plutôt solitaire, Caleb est bien décidé à garder un œil sur lui.

Harry, de son côté sent bien qu’on l’épie.

Harry est un jeune écrivain, et pour retrouver un nouveau souffle d’écriture pour son prochain roman , il a acheté cette demeure éloignée du village et loin du tumulte parisien. Mais à peine arrivé, il commence à douter de son choix sentant l’endroit quelque peu hostile un brin angoissant.

“ Au loin, une bête inconnue émet un cri plaintif. […] L’inquiétude se diffuse dans son corps, tenace. Avec le brouillard qui l’enveloppe, le paysage tout entier semble se replier autour de lui, comme pour isoler un parasite, l’enfermer dans une gangue. Il n’est pas à sa place et chaque élément de l’environnement le lui signifie clairement. ”

Il va devoir trouver ses marques dans ce nouveau territoire, apprivoiser les lieux et surtout se faire adopter par les habitants qui semblent de prime abord assez suspicieux comme s’ils redoutaient que l’on découvre leurs secrets.

Tout comme Harry, c’est pas à pas que nous allons traverser cette histoire, faire connaissance avec ce lieu, ces habitants, accompagnés du chants des oiseaux très présents dans cette contrée.

Un voyage qui va nous transporter insidieusement entre le passé et le présent convoquant parfois certains fantômes qui laissent traîner dans leur sillage une trace de leur passage , à jamais ancré sur ces terres. Qu’il soit sorcier ou sourcier, les hommes de ce territoire possèdent un don qui ne plait guère à tout le monde. Mais quand on creuse la terre, ce n’est pas forcément l’eau qui apparaît mais parfois de bien sombres secrets…

“ Elle disait des choses qu’un enfant ne peut pas comprendre, qu’un adolescent n’entend pas et qu’un adulte ressasse le restant de sa vie :

– Orphelins de souvenirs, c’est ce qu’on devrait tous devenir, comme ça au moins on hériterait que de ce qu’on fait et on éviterait de penser. Si je te raconte un jour des choses qui te concernent pas directement, c’est que je serai pas loin de la tombe, mais même à ce moment-là, je ferai tout pour pas être tentée. ”

Pour tous ceux qui comme moi, sont tombés sous le charme de l’écriture de Franck Bouysse à travers Grossir le ciel, seront ravis de retrouver cette ambiance et cette écriture qui lui sied si bien. Une atmosphère sombre, suspicieuse, dans un décor naturel, authentique, où le chant du monde y trouve une place de choix.

À travers ce roman choral, riche en personnages possédant chacun sa propre histoire, parfois liée à une autre pour ne faire plus qu’une, on y découvre des hommes et des femmes face à leur destinée souvent déterminée par leur passé et par les rumeurs qui peuvent s’installer au sein d’une communauté face aux aprioris, aux attitudes et aux jugements de certaines personnes face à la différence. On sent comme toujours l’attachement de l’auteur à la nature mais également sa colère face à ceux qui maltraitent la faune et la flore de notre planète. Je me trompe peut-être, mais il me semble qu’il a mis une bonne part de lui même notamment dans les personnages de Caleb et Harry.

Mais gardons pour l’homme peuplé, la part de mystère qu’il possède et laissons lui se forger une place au cœur de vos territoires, pour que errent jusqu’à vous les fantômes de cet endroit, libérés par l’écriture toujours aussi mélodieuse de Franck Bouysse, un merveilleux conteur.

Il renoue avec ses premiers amours et ça va faire plaisir à plus d’un, c’est certain.

Pour info :

Présentation et autres chroniques par ici.

Né d’aucune femme ❤️

Buveurs de vent ❤️

Arpenter la nuit

Arpenter la nuit de Leila Mottley aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Pauline Loquin

“ Personne ne nous attend nulle part et ça nous va très bien comme ça. Alé fait partie des chanceuses. […] elle n’a jamais connu la faim. Ici, il y a différents degrés de survie, et à chaque fois que je la prends dans mes bras ou que je la regarde faire du skate sur le trottoir, je peux sentir la puissance de ses battements de cœur. Mais qu’on ait de la chance ou pas, on doit quand même travailler pour rester en vie les bons comme les mauvais jours pendant que là-bas quelqu’un est rayé de la carte, réduit à une poignée de cendres éparpillées autour de la baie. ”

Bien qu’elle n’ait que dix sept ans, Kiara doit se résoudre à trouver du travail. Depuis qu’elle et son frère se sont retrouvés seuls, complètement livrés à eux-mêmes depuis la mort d’un parent et de l’emprisonnement de l’autre, leur vie est devenue une vraie tragédie . L’expulsion de leur appartement n’est plus qu’une question de temps à moins que Kiara ne trouve une solution, son frère étant déjà plongé dans sa musique, elle doit se démener pour deux et même pour trois, la voisine ayant laissé son gamin derrière elle.

Alors Kiara arpente la nuit, malgré sa jeunesse, insouciante du danger et des prédateurs qui errent dans l’obscurité.

Et puis un soir, une rencontre suivi d’un malentendu, va plonger Kiara vers une voie dangereuse, immorale mais qui rapporte les dollars dont elle a tant besoin.

“ Je crois que je suis passée à côté du moment où on bascule dans une partie de bras de fer avec son bonheur. ”

Arpenter la nuit, vendre son corps, éviter les coups, éviter les balles…

Arpenter la nuit, pour ne pas mourir de faim, arpenter la nuit pour ne pas perdre son toit…

Arpenter la nuit, éviter la police, jusqu’à l’impensable…

“ La mort est toujours une possibilité quand on fait le trottoir, mais ça n’avait pas l’air si réel jusqu’à maintenant, jusqu’à ce que j’apprenne qu’Alé aurait pu être en train d’organiser l’enterrement de sa sœur et que je devienne un mémento de ce qui est peut-être arrivé. ”

Arpenter la nuit, rejoindre la noirceur de la ville, assez semblable à la noirceur de sa vie, où il était si bon pourtant d’y laisser entrer la lumière et même quelques couleurs dans un temps pas si lointain, avant que tout lui échappe.

“ En rentrant des cours je trouvais désormais Marcus assis sur notre coin de tapis avec du carton et des tubes étalés devant lui, prêt à me tendre un pinceau. C’était la plus belle chose qu’il pouvait faire pour moi, m’offrir des couleurs. Parfois j’osais même imaginer que je pourrais devenir davantage que la sœur de Marcus, que je pourrais devenir le genre d’artiste qui met un cadre autour de ses œuvres. ”

Dès les premières pages, la plume de cette jeune auteure nous percute, avec son écriture à la fois brute et raffinée, violente et passionnée, où se côtoient la noirceur et la poésie.

D’emblée on s’attache à Kiara, on tremble pour elle, on espère pour elle, on s’insurge pour elle, sachant très bien que là-bas en Amérique c’est comme ça que ça peut se passer pour une jeune fille noire livrée à elle-même.

Leila Mottley aborde de nombreux sujets à travers cette histoire bouleversante, qu’il soit question des drames familiaux, des montants des loyers (non réglementés aux USA) des arrestations ciblées, de l’abus de pouvoir, de la violence envers les femmes, de la prostitution en passant par la drogue et même l’amitié sans oublier l’amour, tout est lié et donne une réelle vision de la vie de Kiara confrontée trop jeune à un univers emplit de violence juste pour qu’elle puisse survivre un jour de plus bien loin du rêve américain et toujours raconté sans une once de pathos.

À seulement 17 ans, Leila Mottley fait une entrée remarquable, vraiment extraordinaire avec ce premier roman époustouflant tiré d’un véritable scandale touchant certains membres de la police d’Oakland et de la baie de San Francisco. Après cette lecture, il vous sera difficile de ne pas penser à Kiara, cette jeune héroïne lorsque le moment d’Arpenter la nuit viendra et que vous apercevrez au loin des silhouettes en attente de jour meilleur.

C’est terriblement émouvant mais qu’est-ce que c’est beau d’Arpenter la nuit à travers cette plume de toute beauté.

Une nouvelle étoile est née.

Une auteure à suivre éternellement.

Pour info :

Leila Mottley est une auteure et poétesse américaine de dix-neuf ans, originaire d’Oakland en Californie.

Arpenter la nuit, qu’elle a écrit à l’âge de dix-sept ans, a suscité l’enthousiasme d’éditeurs du monde entier.

Sa publication apparaît déjà comme un événement et l’acte de naissance d’une formidable carrière d’écrivain.