Une saison pour les ombres

Une saison pour les ombres de R.J. Ellory aux Éditions Sonatine

Traduit de l’anglais par Étienne Gomez

“ Trop souvent le sang lié des gens qui n’auraient jamais dû être associés. Le sang est un sillon, un fil d’expérience partagée, et – comme la laine se bobine à l’écheveau – il vous lié à jamais au lieu d’où vous venez.

Et ce lieu était Jasperville.

Ce nom était en soi une ironie. J’espère-ville. Altéré petit à petit par des travailleurs immigrants non francophones. Désormais Jasperville, de mémoire d’homme. Ville d’espoir, alors qu’il eût été difficile de trouver un lieu plus désespérant. ”

Jasperville ville du fin fond du nord-est du Canada, où l’hiver est extrêmement long, extrêmement glacial, une ville minière où l’on ne s’attarde guère mis à part par certains irréductibles qui semblent avoir été envoûtés par cet endroit.

Jack Deveraux a passé son enfance dans cette ville, jusqu’à sa fuite il y a bientôt 20 ans.

Mais voilà, son frère qu’il a laissé derrière à l’époque lui semble avoir de sérieux ennuis. Il n’a plus que lui, il n’a donc pas vraiment le choix que de revenir pour le soutenir.

“ Tout avait commencé à Jasperville. Peut-être que tout se terminerait là-bas également. ”

Pas encore arrivé, et les souvenirs qu’ils espéraient avoir oublié resurgissent, et il repense aux jeunes femmes meurtries, à toutes ces disparues de manière étrange, sans que personne ne soit inquiété.

Mais hélas, rien ne semble avoir changé, et les habitants préfèrent toujours le déni à la vérité qui dérange.

R.J Ellory signe son retour avec un thriller extrêmement sombre qui s’apparente davantage au roman noir.

À travers une errance glaciale à la recherche de la vérité, il nous transporte entre passé et présent, le passé nous permettant de comprendre le besoin de rédemption de Jack, dans une contrée presque oubliée qui vit grâce à la mine. Un endroit si reculé, que la police en oublierait presque qu’elle cache peut-être un tueur en série.

Les fantômes du passé demeurent dans l’ombre des vivants réveillant les vieilles légendes indiennes et les esprits qui n’ont toujours pas trouvé la paix.

J’ai vraiment adoré cet endroit sombre et glacial, l’histoire dans son ensemble où s’immiscent les légendes du peuple indien, cette recherche de vérité et cette quête de rédemption mais je dois reconnaître que l’errance fut parfois un peu longue malgré un final qui me laisse sur ma faim.

Bois-aux-Renards

Bois-aux-Renards d’Antoine Chainas à La Noire de Gallimard

« Jadis on entendait raconter que certaines femmes se transformaient en renards, et certains renards en femmes. Lorsque la sauvagerie possédait l’animal, il nuisait aux hommes. Faisant tout le mal possible, il parcourait, insaisissable, les forêts profondes du globe. »

Lorsqu’Yvette et Bernard à bord de leur camping-car se retrouvèrent aux abords d’une forêt nommée Bois-aux-Renards, ils étaient à cent lieux d’imaginer qu’ils rencontreraient bien pire qu’eux, à cet endroit étrange.

Profitant de leurs vacances pour sillonner les routes de France, à la recherche d’autostoppeuse pour commettre d’abominables crimes, ce couple de tueurs en série, va faire une rencontre qui ne sera pas sans conséquences.

Anna, une jeune fille déjà en fuite, croisera leur chemin, se retrouvant sans le vouloir, témoin de leurs méfaits.

Elle se réfugie dans la forêt pour leur échapper, malgré les mises en garde d’un ancien rencontré plus tôt.

« T’éloigne pas trop par là- bas, petite. Une grosse partie de la forêt , c’est Bois-aux-Renards. L’endroit est traitre. On s’y paume facilement, tu comprends ? »

À leur tour, espérant la rattraper, le couple prend le même chemin.

Une course poursuite démarre jusqu’à ce qu’ils tombent chacun de leur côté, sur les habitants de la forêt, une communauté vivant en marge du monde, prêt à tout pour préserver sa tranquillité et poursuivre leurs croyances liées à la mythologie.

Un pur bonheur de retrouver la plume d’Antoine Chainas qui m’avait déjà subjugué avec son précédent roman : Empire des chimères ( ma chronique ici)

Cette fois il nous entraîne au cœur des ténèbres de Bois-aux-Renards, où la faune se révèle moins dangereuse que l’espèce humaine qui s’est appropriée les lieux, relativement bien cachées, mais pas à l’abri de visiteurs inattendus chargés qui plus est de mauvaises attentions.

L’auteur réussit une extraordinaire prouesse littéraire, et nous conduit par ses chemins de traverse, tantôt vers le roman noir, en passant par le thriller et même le conte, à travers une foisonnante et impressionnante galerie de personnages tout en apportant une certaine dimension politique et même mythologique, à travers quatre destins qui se percutent, s’entremêlent, se détruisent à la croisée des chemins.

Un récit porté par une plume magnifique qui en fait un véritable chef-d’œuvre.

Antoine Chainas est véritable illusionniste littéraire qui surprend autant qu’il régale.

Une errance littéraire pleine de noirceur et de légendes à ne pas rater.

Harlem Shuffle

Harlem Shuffle de Colson Whitehead aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Charles Recoursé

“ La ville exerçait son emprise sur toutes les choses et les dispersait dans tous les sens. Parfois on avait son mot à dire, parfois non. ”

1960.

Harlem, quartier de New-York, occupé majoritairement par une population afro-américaine, les loyers y étant plus accessibles et face à la ségrégation raciale, certains quartiers les rejetaient toujours.

C’est là que réside Ray Carney, en attendant que son magasin d’ameublement et d’électroménager à New-York sur la 125 ème rue devienne plus florissant tout en rêvant à un appartement en banlieue plus confortable.

“ L’Amérique était un grand pays souillé par des régions faisandées où régnaient l’intolérance et la violence raciale. ”

Ray est un père attentionné, et un époux aimant,lui le fils d’un homme lié à la pègre local essaie de se tenir éloigné des problèmes, s’en tenant à quelques petites magouilles.

“ À ses yeux, la vie nous enseigne qu’on n’est pas obligé de reproduire ce qu’on nous a appris. On vient tous de quelque part, mais ce qui compte c’est la destination qu’on se choisit. ”

Il est également le cousin de Freddie un voyou qu’il considère comme son frère.

“ La chose qui s’agitait en lui, qui l’entraînait et qui hurlait parfois n’était pas la même que celle qui avait animé son père. Le mal qui avait dominé sa vie entière. Le mal auquel Freddie s’adonnait de plus en plus.

Carney avait ce penchant – comment aurait-il pu y échapper avec le père qu’il avait eu ? Une fois adulte, il fallait identifier ses limites et s’y tenir. ”

Alors, lorsque celui-ci lui propose de braquer le célèbre Hôtel Theresa, le fameux Waldorf de Harlem, par loyauté il est prêt à faire quelques entorses à ses principes, sans imaginer toutes les conséquences qui en découleront.

Grande adepte des romans noirs américains autant que des grands films américains tel que : Il était une fois le Bronx , ou encore plus récemment Brooklyn Affairs réalisé par Edward Norton, ou la série Godfather of Harlem qui nous plonge dans l’Amérique du passé auprès de malfrats renommés , je ne pouvais que me réjouir de découvrir Harlem Shuffle, d’autant plus que j’avais été subjugué par ses deux précédents romans : Underground Railroad, et : Nickel Boys, couronnés tous deux par le prestigieux Prix Pulitzer.

Une nouvelle histoire, très éloignée pourtant de l’univers de ses deux précédents romans, mais qui garde le thème de prédilection qui lui tient à cœur : les luttes raciales pour les droits des populations noires.

Et une fois de plus, il s’en sort à merveille en nous offrant dans un autre registre, un récit grandiose à travers une histoire qui nous plonge dans le passé américain, à l’époque des gangs mafieux, avec un casting de personnages qui se révèlent extrêmement fidèles à ceux que j’ai pu croiser sur pellicule. Il retranscrit à merveille cette époque, avec une bonne dose d’humour en plus, sans oublier le contexte où les violences raciales et urbaines sont monnaies courantes tout en insufflant ici et là son engagement, sa colère.

Il suffisait à Carney de marcher cinq minutes dans n’importe quelle direction, et les maisons de ville immaculées d’une génération donnée devenaient les maisons de shoot de la suivante, des taudis racontaient en chœur le même abandon, et des commerces ressortaient saccagés et détruits de quelques nuits d’émeutes. Qu’est-ce qui avait mis le feu aux poudres, cette semaine ? Un policier blanc avait abattu un jeune Noir de trois balles dans le corps. Le savoir-faire américain dans toute sa splendeur : on crée des merveilles, on crée de l’injustice, on n’arrête jamais. ”

Vous l’aurez compris, j’ai adoré cette errance à Harlem, haut lieu de ce récit, en compagnie de Carney, de Freddie son cousin, un peu l’épine dans le pied de Carney, mais on ne lâche pas la famille même si on aspire à devenir quelqu’un.

[…] Carney ne se sentait ni minuscule ni insignifiant sous les étoiles, il se sentait accepté. Les étoiles avaient leur place et lui la sienne. Nous avons tous – individus, étoiles, villes– un rôle dans la vie, et même si personne ne veillait sur Carney, même si personne n’aurait misé grand-chose sur lui, il allait devenir quelqu’un. ”

Colson Whitehead est devenu bien plus que quelqu’un, en offrant sa plume au service des opprimés, en revendiquant sa position auprès des siens, ces gens de couleurs qu’on ne cesse de brimer aux États-Unis et hélas ailleurs aussi.

Harlem Shuffle un roman noir engagé à la frontière du polar dans l’ambiance new-yorkaise des années 60 à ne pas rater.

Le territoire sauvage de l’âme

Le territoire sauvage de l’âme de Jean-François Létourneau aux Éditions de L’aube

“ Tu ne connais rien du Nord.

Tu ne connais même pas le territoire que tu viens de survoler. Un coin de pays que tu croyais aimer.

Il est trop tard.

Dans quelques minutes, tu marcheras sur la terre des Inuits. ”

Lorsque Guillaume survola ce territoire sauvage, ses pensées se bousculaient entre appréhension et joie pour ce premier emploi de professeur, auprès de douze adolescents inuit.

Il ne connaissait que quelques mots de leurs langues, ce qui n’allait pas l’aider pour communiquer et entraîner davantage de difficultés pour s’intégrer et se faire accepter.

“ La musicalité minérale de la langue des Inuits te soulève, tu t’imagines survoler la petite cabane sous le grand ciel étoilé, sur les berges de la rivière. Le bruit du courant se mêle à la lumière des astres. Au nord, le chatoiement des aurores se devine ; on pourrait encore les confondre avec des cirrus. […] Pendant l’histoire du bonhomme, la Grande Ourse a tourné et les aurores sont devenues vertes et rouges en s’étourdissant dans la stratosphère. Sous le lit des étoiles, tu écoutes la rivière rebondir sur les rochers polis, abandonnés là par les glaciers il y a des millénaires. ”

Heureusement, il s’y connaissait en hockey et ce talent lui permit de faire tomber quelques barrières d’un prime abord infranchissables.

Et c’est le cœur brisé qu’il quitta après quelques temps cet endroit, ces adolescents, ces familles avec un sentiment d’abandon qu’il était loin d’imaginer à son arrivée. Un endroit impossible à oublier et auquel il doit tant.

Étant maintenant marié et père de famille, il se souvient de ce passé, et la nostalgie le gagne, surtout depuis l’arrivée des bulldozers qui détruisent la forêt au pied de sa maison.

“ Le cauchemar se matérialise peu à peu devant Guillaume. Il le sait, le film s’est déjà joué ailleurs : les bois autour de la maison seront rasés pour accueillir un développement résidentiel qui s’appellera « Le boisé champêtre » ; le bois, la tente, le ruisseau et l’étang à grenouilles, tout disparaîtra. Les pruches et les cèdres seront remplacés par la charpente des bungalows, et ses enfants devront apprendre à tout perdre. ”

Bouleversant, c’est le premier mot qui me vient en refermant ce roman.

Puis je reviens en arrière et je relis certains passages pour ressentir à nouveau ces émotions que cette histoire portée par une plume éblouissante et poétique m’a apporté jusqu’aux larmes.

Jean-François Létourneau est Québécois, et c’est un réel plaisir en tout cas pour moi de lire cette langue quasiment égale à la nôtre mais avec un petit plus qui lui donne un charme fou.

Et cette histoire, que je vous présente vaguement comme à mon habitude, préférant vous laisser le plaisir de la découvrir est absolument déchirante et sous certains aspects assez drôle, car notre auteur ne manque pas d’humour pour dépeindre certaines situations.

Un roman qui laisse songeur car on découvre l’éternel recommencement d’un endroit à un autre, face à la destruction de la nature, à l’expropriation des terres, qui amènent des civilisations à disparaître au profit de l’urbanisme.

Un premier roman d’une puissance incroyable, qui nous transporte en terre inconnue pour nous offrir un spectacle éblouissant auprès des inuits à travers les souvenirs d’un homme qui ne les a jamais oublié et tente à sa manière de transmettre à ses enfants ce monde qu’il a si peur de voir disparaître.

Un voyage littéraire d’exception à ne pas rater.

Une plume que j’espère retrouver bientôt.

Les sources

Les sources de Marie-Hélène Lafon aux Éditions Buchet Chastel

“ Une boule monte dans sa gorge, il ne faut pas, elle voudrait s’empêcher, elle doit garder des forces pour tout faire, sinon ce sera encore le cirque, la corrida. Elle a des mots, maintenant, pas beaucoup, deux ou trois, ça suffit ; depuis toutes ces années elle a trouvé des mots pour se parler à elle, dans sa peau, de ce qui lui arrive, de ce qui est arrivé dès le début, aussitôt après le mariage. Elle ne dit ces mots à personne, comment les dire, il faut faire semblant devant les gens, tous les autres sont les gens, même sa mère, son père, et ses sœurs. ”

Année 1960, dans la vallée de la Saintoire, une famille vit dans une ferme isolée.

À la tête de cette ferme, un homme.

Sous la coupe de cet homme, sa femme, la mère de ses enfants.

En silence, la femme souffre, subit la violence de cet homme.

Mais un jour, elle décide de mettre fin à cette vie.

[…] elle va avoir trente ans et sa vie et un saccage, elle le sait, elle est coincée, vissée, avec les trois enfants, il est le père des trois enfants, il les regarde à peine mais il est leur père, il est son mari et il a des droits.

Marie Hélène Lafon réussi avec délicatesse à nous transporter à une époque lointaine où les femmes n’avaient pas encore droit à la parole et subissaient parfois au sein de leur foyer, la brutalité de leur mari. Une époque où divorcer était mal vu, et où le silence était de mise. On ne déballait pas ses problèmes si facilement, même auprès de sa famille.

À travers les pensées de la femme, du mari et de l’une des filles, on découvre cette vie bouleversée et bouleversante.

De la femme en pleine réflexion sur sa vie d’épouse, de mère, jusqu’aux constatations de l’homme sur sa nouvelle vie, pour finir avec l’aînée qui mettra un point final à cette vie passée dans la ferme.

Un court roman d’une puissance folle, où malgré le silence et les non-dits, chacun trouvera les mots une fois libéré de ses obligations.

Marie Hélène Lafon réussit une fois encore à nous toucher, et à nous parler d’une famille, à travers les failles d’un couple, à sa manière et avec beaucoup de sensibilité.

Un très beau roman.

Mes désirs futiles

Mes désirs futiles de Bernardo Zannoni aux Éditions La table ronde

Traduit de l’italien par Romane Lafore

“ Nous quittâmes la tanière à la fin du printemps. Le vent frais et encore piquant nous ébouriffait les poil. Je me souviens de l’instant je mis le nez dehors, l’explosion d’essences et de parfums qui affolèrent mes sens. Nous habitions sous une roche, à l’abri de deux arbres. Le matin, il y avait de l’ombre, au crépuscule, la tanière était caressée par le soleil mourant. ”

En débutant la lecture de cette magnifique fable, j’ai évidemment repensé aux fables de Jean de La Fontaine qui mettait en scène des animaux et leur donnait la parole. Des histoires non démunies de poésie et qui contenaient une belle morale afin d’instruire, d’éduquer les hommes.

Mes désirs futiles est de cette veine.

C’est l’histoire d’Archy, une jeune fouine, orpheline de père, qui vivait avec ses frères et sœurs dans une tanière, avec une mère qui se démenait pour nourrir toute la famille, jusqu’au jour, où après une escapade, il devient boiteux. Devenu inutile, sa mère le vend à un renard cruel, qui va en faire son esclave.

“ Le vieux renard décida de m’enseigner tout ce qu’il savait. L’objet sur la table, la parole de Dieu, il me demanda de l’appeler livre, et les signes qui se trouvaient à l’intérieur, des écritures. Pour comprendre ce qu’elles disaient, je devais apprendre à lire. ”

Après avoir été bourreau, le renard deviendra son mentor, lui léguant tout son savoir. Un mal pour un bien, peut-être ? Car à trop bien comprendre le monde, les désirs changent jusqu’à devenir futiles…

La vie des bêtes sauvages est loin d’être un long fleuve tranquille.

Pour ce roman Bernardo Zannoni, ce jeune auteur italien a reçu le Prix Bagutta (prix du premier roman), le Prix Salerno en 2022 et également le Prix Campiello en 2022.

À mi chemin entre la fable et le roman d’initiation, ce roman où le règne animal s’exprime, reflète à merveille le monde des humains tant les thèmes abordés sont similaires aux nôtres. Qu’ils soient question de la famille, des différences, de l’émancipation, de la recherche d’identité ou encore de la religion ou même de la mafia autour de la survie en milieu hostile, tous fait penser à la nature humaine.

Un roman qui donne à réfléchir, tout en nous offrant une belle immersion dans la nature auprès de nos amis les bêtes.

N’hésitez pas à fouiner entre ces pages, ces drôles de bêtes pourraient bien vous surprendre.

Jour encore, nuit à nouveau

Jour encore, nuit à nouveau de Tristan Saule aux Éditions Le Quartanier

“ Le dimanche, été comme hiver, la place carrée grouille de monde. Le fait qu’elle soit toujours coquette est un enjeu. C’est la vitrine de ce quartier populaire, la vitrine de tous les quartiers populaires de cette ville. En période électorale, les candidats et militants l’arpentent pour tracter et essayer de convaincre un par un les riverains indécis et majoritairement abstentionnistes. Dans les Hauts, qui regroupent les quartiers de Saint-Émile, de la Coulée, des Coches, et de Sainte-Thérèse, vivent dix pour cent des habitants de Monzelle. ”;

La place carrée prends ses quartiers dans le premier volet, des chroniques de Tristan Saule, débutées en 2020, à travers Mathilde, le premier personnage central de cet endroit. Et si Mathilde ne dit rien, elle n’en pense pas moins. En sept jours, cette femme, travailleuse sociale va se battre pour aider ses voisins dans la galère.

“ La lumière décline. Les oiseaux de jour croisent les oiseaux de nuit, indifférents les uns aux autres, deux faces d’une même pièce dans un quartier où personne n’a de leçon à donner à personne. Tu gagnes te vie comme tu peux. Tu vends du shit ou tu es caissière chez Leader Price, c’est du pareil au même. La morale n’a pas de gosses à nourrir. ”

Ainsi débute les chroniques de la place Carrée, un récit contemporain social, habité par la noirceur des âmes humaines où pourtant quelques bonnes âmes résistent pour ne pas complètement disparaître.

Oui Mathilde ne dit rien, mais elle agit, de manière à réparer ses erreurs du passé.

“ Au cinéma, qu’ils soient gagnés ou perdus, les procès apportent toujours quelque chose aux protagonistes. Dans la vie, il arrive qu’ils n’apportent rien. Ni argent, ni justice, ni soulagement, ni conclusion. ”

En 2021, nouvelle chronique et de nouvelles héroïnes font leurs apparitions. La pandémie fait des ravages, et la place carrée n’est pas épargnée. Le confinement amène autant de pression à l’hôpital qu’au sein des réseaux de dealers. L’ héroïne ne joue pas forcément dans la même cours.

Puis arrive 2022, et son lot de dommages collatéraux, de paranoïaques, de flippés, de rebelles, de déclassés.

Jour encore, nuit à nouveau, les chroniques se suivent mais ne se ressemblent pas. C’est peut-être même encore pire, si on y regarde de plus près.

“ Si la bête a mon apparence, qu’elle parle comme moi, et qu’elle pense comme moi, ça veut dire que la bête , c’est moi. ”

Quand comme moi, tu vis dans ce genre de quartier, une zone sensible, tu connais bien cette ambiance où les sifflements des jeunes guetteurs préviennent de l’arrivée de la police. T’as d’ailleurs jamais vu autant de flics que depuis que t’habite là. Ils ne sont pourtant pas forcément les bienvenus pour tout le monde.

Et pour rendre si réaliste, cette place carrée, il est certain que l’auteur connaît bien la France dites silencieuse, pour nous offrir cette radiographie si bien représentative de notre société, à travers une galerie de portraits authentiques, les désenchantés, les gens ordinaires qui portent plus facilement un gilet jaune, qu’un costard cravate et pourtant ils en taillent des costards à longueur de journée ici et là, faut bien qu’ils s’occupent.

En attendant, ces chroniques ne manquent pas d’humanité et reflète bien la crise sociale à travers ces tranches de vies. Des chroniques de faits divers avec un casting de gens ordinaires, qui deviennent parfois extraordinaires, voir même sanguinaire, à défaut d’être entendu.

Si vous ne connaissez pas encore cette trilogie, faites comme moi, jettez vous dessus, c’est bien mieux que tout ce que vous pourrez entendre dans les journaux télévisés de désinformations…

Parfois brutal, mais d’une grande justesse.

Ici, on vous parle de la vraie vie, des vrais gens, c’est pour ça que ça claque.

C’est publié chez le Quartanier et croyez-moi la place carrée aussi mal fréquentée soit-elle mérite le détour, ne serait-ce que pour rencontrer Mathilde, Laura, Thierry, Idriss, Zoé, et tous ces gens qui font battre le cœur de cette place carrée qui ne tourne pas toujours bien rond, il n’y a qu’à voir Loïc, mais qui fait ce qu’elle peut pour survivre.

Tristan Saule

L’enfant rivière

L’enfant rivière d’Isabelle Amonou aux Éditions Dalva

“ Ils ne vivaient pas dans le même quartier. Leur parents ne se connaissaient même pas et ne se seraient fréquentés pour rien au monde. Ils n’avaient rien en commun. Au contraire, tout les séparait. Chez Zoé, on parlait français. Chez Thomas, anglais. Chez Zoé, on était athée d’ascendance catholique. Chez Thomas, protestant. Chez Zoé on était à moitié autochtone. Mais eux deux, les adolescents, ils avaient éprouvé quelque chose qui était bien plus fort que la langue, la culture, la couleur de peau ou la religion. Et c’est ce point de vue qu’ils chercheraient à imposer à leurs familles. De force plutôt que de gré. ”

Zoé et Thomas étaient adolescents lorsqu’ils se sont rencontrés, ils se sont apprivoisés, se sont aimés, patientant jusqu’à l’âge adulte pour ne plus se quitter.

Le monde était encore, tel que nous le connaissons, même si déjà quelques avertissements laissaient présager un futur plus sombre.

Aujourd’hui, le monde a changé, Le réchauffement climatique a entraîné la chute des États-Unis, et une foule de migrants s’est installée au Canada.

Zoé et Thomas sont séparés depuis six ans, suite à la disparition de leur fils.

Thomas s’est résigné, et à même quitté le Canada, mais pas Zoé, qui cherche inlassablement son fils, convaincue qu’il est toujours là quelque part.

Armée de son fusil à fléchettes tranquillisantes et de ses jumelles, elle arpente sa contrée redevenue sauvage et traque les jeunes migrants recherchés avec en tête l’espoir de tomber sur son fils.

Et ce n’est pas le retour de Thomas qui va l’empêcher de poursuivre sa quête, même si son cœur bat toujours pour lui.

Depuis son arrivée en Mai 2021 dans le paysage littéraire, les éditions Dalva mettent en avant les plumes féminines françaises et étrangères, nous offrant des romans bien ancrés dans notre société avec parfois une relation particulière avec la nature, où les femmes mènent différents combats afin de changer le monde, de le comprendre tout en nous faisant rêver.

À lui seul, l’enfant rivière, possède toutes ces qualités. Il nous raconte les combats d’une femme, dans un environnement devenu hostile, en quête de son identité et de l’enfant disparu, son enfant qui avait fait d’elle une mère.

À travers le magnifique portrait de Zoé, Isabelle Amonou, l’auteure, nous offre un roman bouleversant nous emportant dans un futur proche, chaotique où le changement climatique a poursuivi ses ravages entraînant une migration planétaire et de nouvelles luttes pour survivre. C’est dans cette ambiance perturbée que l’on fait connaissance avec Zoé et Thomas, une femme et un homme qui se sont tant aimés jusqu’à la perte du fruit de leur amour.

De ses racines autochtones, Zoé garde cet esprit de combat et de liberté. Comme ses ancêtres avant elle, elle reprendra la chasse pour sa survie mais aussi avec l’espoir de retrouver son enfant et de comprendre son passé familial.

Alliant suspens et quête identitaire, l’auteure fait une entrée remarquable et mérite absolument sa place dans cette formidable maison d’éditions.

Moi la féministe, la rebelle, mère célibatante, amoureuse des belles plumes, passionnée par toutes les histoires des peuples autochtones, toujours prête à défendre la veuve et l’orphelin, je ne pouvais que succomber au charme incontestable de l’enfant rivière, et vous encourager à votre tour à découvrir ce formidable roman.

C’est mon premier coup de cœur de l’année littéraire 2023, mais pas le premier de cette maison d’éditions Dalva.

Rroû

Rroû de Maurice Genevoix aux Éditions La Table Ronde

Illustré par Gérard Dubois

“ C’est trop, c’est beaucoup trop pour un chaton sur le bord d’un trottoir. Il y demeure pourtant. Les muscles en alerte, frémissant d’un émoi qui ne cesse de grandir, qui submerge en grondant so mince corps immobile. Des persiennes claquent contre les murs, le timbre d’une bicyclette grelotte au tournant de la rue, un chien aboie dans une cours lointaine. Et chaque fois il sursaute sur place, mais reste là, et regarde, et respire. […] Cinq minutes plus tard il est sur le trottoir, dans la rue. Ce besoin d’inconnu est plus fort que toute sagesse. Il ne s’agit même pas d’être déraisonnable ou sage : un démon volontaire hante la cervelle et le corps de Rroû, bande ou détends ses muscles et gouverne ses nerfs. Cette faim de découverte, cet anxieux désir d’aventure, c’est Rroû qui s’avance dans la rue et qui tourne le dos à la cour. ”

Vous l’aurez deviné, Rroû est un chat 🐈‍⬛, et à travers ce beau livre, magnifiquement illustré par Gérard Dubois vous découvrirez ses aventures.

À pattes de velours, ce petit chaton épris de liberté après un séjour à la campagne va faire son apprentissage loin du confort douillet d’une riche demeure qu’une servante au grand cœur avait tenté de lui offrir. Vagabondant ici et là, allant vaillamment vers l’âge adulte, Rroû va devoir faire face à ce que réserve parfois la vie sauvage, il souffrira parfois de la faim et devra se battre pour sa survie.

La nature, sa faune et sa flore omniprésente s’offre à nous, plongeant le chat dans un décor plein de surprises où le danger rôde parfois ici et là.

Tout comme Remo Forlani, un autre écrivain amoureux des chats, l’auteur cède sa plume au chat, et c’est à travers ses yeux et ses moustaches que l’on erre entre ces pages.

Une plume tout en délicatesse, aussi gracieuse que le félin qui parcourt cette histoire, à mettre entre toutes les mains des amoureux des chats, qui rêvent bien souvent de lire dans leurs pensées en plongeant dans leurs regards si doux et si mystérieux.

J’en ai quatre, et je suis certaine que chacun et chacune auraient beaucoup de choses à raconter si je leur en donnais l’occasion, faudra-t-il que je les laisse vagabonder en dehors de l’appartement, mais là désolée, ça va pas être possible, Rroû m’a prévenu, dehors c’est la jungle…

T Ma vie en T-shirts

T Ma vie en T-shirts de Haruki Murakami aux Éditions Belfond

Traduit du japonais par Hélène Morita

“ Quand on se rend à un concert, on a bien souvent envie d’acheter un T-shirt au stand des goodies. Surtout si on aimé le concert, cela nous fera un bon souvenir… même s’il y a des chances qu’on ne le porte pas souvent et qu’il demeure… juste un souvenir. ”

Haruki Murakami est un homme plein de surprises assez inattendues.

Si certains se rappellent leurs souvenirs à travers quelques photos, Haruki a choisi de nous en livrer une infime partie à travers sa collection de T-shirts.

Qu’ils soient achetés en friperie, au cours d’un voyage, à une sortie de concert, gagné à un marathon, ou offert par un université ou même une marque de bière ou encore pour accompagner la sortie d’un de ses livres, tous sont chargés de souvenirs.

Et c’est en nous présentant un échantillon de sa collection plutôt impressionnante qu’il partage avec nous cette passion, presque un plaisir coupable et nous livre avec beaucoup d’humour, en toute simplicité une partie de sa vie.

Une collection qui en cache beaucoup d’autres, certaines parfois même obsessionnelles.

Un livre drôle, touchant, qui montre à quel point le T-shirts peut parfois être bien plus qu’un simple vêtement, pratique à porter, tant il recèle parfois pour son propriétaire des souvenirs particuliers que lui seul peut connaître, donnant à ce bout de tissu un attachement particulier.

Je suis sûre que vous serez nombreux à vous reconnaître, et à ne pas trouver si folle cette collection qui risque même d’en rendre jaloux certains.

C’est à découvrir, en portant pourquoi pas votre t-shirt préféré.

À lire sans modération, ne serait-ce que pour en découvrir un peu plus sur cet auteur japonais et sa collection de dingue, une parmi d’autres.