Padania blues

Padania blues de Nadia Busato aux éditions de La Table Ronde

Traduit de l’italien par Karine Degliame o’Keeffe

“ Mais j’aurais beau te dire que tout a commencé par une histoire de seins: les miens. Te dire que je n’en pouvais plus, que j’étais prête à tout. Que je ne regrette pas. J’aurais beau tout t’expliquer, je ne suis pas sûre que tu comprendrais. Tu comprendrais les faits, la séquence des événements dans cette histoire absurde du début à la fin. Mais me comprendre, moi ? Tout ce que je te demande, c’est de ne pas te moquer, m’insulter, m’enfoncer, me dire que je l’ai bien cherché. ”

Mais comment Barbie, a-t-elle pu en arriver là ? Mais ne brûlons pas les étapes, je vais d’abord vous la présenter.

Barbie est coiffeuse (comme moi) et travaille au salon Hair & Beauty d’Ogno (pas moi), avec son meilleur ami Maicol, pour Ric, leur patron.

Barbie a pourtant d’autres ambitions et rêve d’être l’assistante d’un présentateur télé (quel horreur) ou pourquoi pas épouse d’un footballeur (mais quelle idée franchement) ou pourquoi pas actrice (là ok c’est déjà mieux).

Décidément Barbie et moi, à part le métier, on n’a vraiment rien en commun.

Et pourtant, elle gagne à être connue, tout comme Nadia Busato, l’auteure.

Mais face au miroir de son poste de travail où chaque jour elle doit embellir ses clientes et faire face à la réalité, il lui manque un atout majeur à son sens pour réussir : une belle paire de nibards. (Oui vraiment tout nous sépare).

“ La vérité est que chaque femme, sans exception, possède des seins fantasques, dotés d’une personnalité propre, indisciplinés et rebelles. Qui se mettent en grève, épuisés, deviennent deux poires pendantes et tristes le jour où on voudrait qu’ils aient la consistance de melons. Voilà pourquoi les femmes lèvent toujours les bras, y compris au cinéma ! C’est comme ces statues de héros qui arborent un micropénis : un signe d’encouragement et de solidarité adressé aux personnes normales. Les actrices sont des femmes comme les autres : elles étirent leurs pectoraux pour que leurs seins se ressaisissent, se reprennent, remontent ne serait-ce qu’un peu. Elles sont en représentation. L’important, c’est de ne pas faire peine à voir. ”

Le salaire de coiffeuse n’étant point mirobolant (tout le monde le sait), il va falloir qu’elle trouve l’argent pour cette opération esthétique qui lui permettra d’avoir la poitrine de ses rêves. ( Loin de mon rêve d’avoir ma librairie, même si pour certaines personnes, on ne s’improvise pas libraire, comme on ne s’improvise pas coiffeuse, clin d’œil à une vilaine pleine de préjugés débiles).

Mais troquer une paire de ciseaux contre un bidon d’essence peut s’avérer dangereux, et bloquer à jamais la porte de sortie vers un avenir qu’elle espérait meilleur.

“ Barbie songe à quel point ça craint ; Ric est un type qui se pourrit la vie pour un putain de salon au milieu d’un trou perdu où l’herbe du voisin n’est même pas bonne à fumer pour oublier qu’on habite là. Elle songe aussi qu’avec de nouveaux seins, elle pourra partir loin, très loin de tout ça, de son faux-cul de collègue et de son patron prêt à tout foutre en l’air pour une relation perdue d’avance. Ce qu’il est seul à ne pas savoir, évidemment. ”

Certains faits divers inspirent les écrivains, et Nadia Busato s’empare de l’un d’eux, dont je ne vous parlerai point pour garder le suspens et ne pas gâcher votre plaisir de lecture.

À travers cette histoire portée par une écriture viscérale, l’auteur nous livre le portrait d’une femme d’aujourd’hui, née sous une mauvaise étoile qui aspire pourtant à quitter sa condition modeste et cet endroit paumé, pour enfin briller sous les feux de la rampe.

Un récit profond, qui ne manque pourtant pas d’humour, et d’esprit une bonne manière pour traiter en dérision certains sujets malgré leurs côtés dramatiques. Car ici tout est vrai et si ça peut paraître d’un prime abord drôle, c’est on ne peut plus tragique.

Face au paraître, aux dictates de la mode, certaines femmes sont prêtes à tout pour ressembler un tant soit peu à certaines mannequins ou actrices, croyant qu’elles pourront accéder au bonheur suprême, mais parfois la route vers ce qu’elles croient être le Paradis peut prendre un détour par l’Enfer.

En choisissant Barbie comme prénom pour notre coiffeuse, l’auteure souligne à quel point les stéréotypes ont la vie dure. Tout comme pour Maicol et son statut d’homosexuel.

Padania Blues, une véritable tragi-comédie qui nous renvoie en pleine face, tel un miroir, l’actualité où le paraître et les préjugés ne cessent de faire des dégâts dans les vies des plus fragiles.

C’est féroce, magnifiquement écrit, bien loin des contes de fée, et hélas trop proche des contes de faits divers puisque c’est bien arrivé un jour.

Pour info :

Née à Brescia en Lombardie, en 1979, Nadia Busato est conseillère à Grazia et au Corriere della Sera. Elle écrit également pour le théâtre, la radio, le cinéma et la télévision.

Son roman Je ne ferai une bonne épouse pour personne a paru aux Éditions de la Table ronde en 2019.

Elle est également l’auteure d’un récit publié dans l’ouvrage collectif H24 ( vingt-quatre heures dans la vie d’une femme), paru chez Acres Sud et adapté en mini-série sur Arte en 2021.

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