La cavale de Jaxie Clackton

La cavale de Jaxie Clackton de Tim Winston à La Noire de chez Gallimard

Traduit de l’anglais (Australie) par Jean Esch

C’était un sale radin, c’est ça qui l’a tué. […] N’importe quel crétin aurait su que c’était pas malin. Il faut jamais passer sous un véhicule qui repose sur un de ces faiseurs de veuves.

Mais il n’y a pas de veuve. Et personne ne verse une larme sur lui. Ni à Monkton, ni nulle part ailleurs dans le monde. ”

Jaxie en a rêvé de voir son vieux crevé, pensant même souvent à lui faire la peau lui-même. Alors quand cet accident met fin au débat, il ne peut que se réjouir. Il ne va quand même pas pleurer sur cette ordure qui a fait tant de mal à sa mère. Un putain d’ivrogne qui cognait sec.

Les Clackton, on était des moins-que-rien. Dans un bled comme Monkton, un bar, un restau de routiers, un silo à grains et douze rues, dont la moitié déserte, assez petit pour que tout le monde entende quelque chose et se fasse une putain d’opinion. Mais jamais aucun voisin n’a rappelé les flics. Quand ce gros t’as de merde partait en vrille. Dans nôtre bled, on avait beaucoup de grandes opinions, mais dès qu’il s’agissait de voler au secours de Shirley Clackton, y’avait pas une seule paire de couilles dans tout le comté. ”

Avant d’être accusé à tort, Jaxie fait son paquetage et trace, droit devant lui, vers l’immensité éblouissante du lac salé.

Mal préparé, il va très vite crevé de soif et de faim. Mais malgré tout, notre ado rebelle en a dans la caboche, les coups du vieux l’ont quelque peu endurcis. Alors lorsqu’il tombe sur une cabane où vit un vieil homme, il l’observe un moment avant de se jeter dans la gueule du loup.

Il m’avait repéré, c’est sûr, et maintenant, il rusait. C’était un vieil enfoiré sournois ou un pauvre maboul ? ”

Le vieux a su y faire, il a bien compris que le ventre vide de cet ado le ferait craquer. Tel un jeune chien abandonné, il va falloir l’apprivoiser, et rien de tel qu’une assiette à l’odeur alléchante pour attirer cette âme errante dans sa tanière.

Les jours passent, une amitié particulière s’installe entre ce vieux prêtre défroqué et cet ado rebelle, chacun restant pourtant sur ses gardes, loin d’imaginer que le vrai danger est ailleurs.

Ce que j’en dis :

On s’attache vite à une collection telle que La Noire, toujours très représentative de roman de qualité où le noir brille dans toute sa splendeur.

Tim Winton y fait son entrée, et une fois dévoré son roman on comprend bien pourquoi, il y a sa place.

Cet australien ferait presque de l’ombre à mes américains préférés même en plein désert, en tout cas il n’a rien à leur envier.

Au cœur du bush australien, dans un décor envoûtant on découvre le style trash et poétique de Tim Winton qui colle parfaitement à son personnage, Jaxie Clackton, capable du pire comme du meilleur.

Brutalisé par son père, ce jeune ado fort attachant, désormais orphelin de mère et de père, en passe de se marginaliser, fonce vers un avenir douteux, avec ce passé qui lui colle aux basques que l’on découvre jour après jour, quand la nostalgie le gagne, dans ses moments de solitude.

“ Les gens disent que j’ai aucun self-control, aucune discipline. Ils parlent sans savoir. J’aimerais bien les voir se taper une nuit pareille. […] Ce que je veux dire, c’est que vous êtes là sans être là. Vous allez quelque part dans votre tête. Sinon, vous êtes foutu. J’ai l’habitude. Comme j’ai l’habitude d’être seule. ”

Lors de cette cavale qui prends des allures de voyage initiatique, Jaxie sera confronté une fois de plus au mal, surgit de nulle part, mais connaîtra pourtant une profonde amitié, absolument improbable qui lui permettra peut-être de parvenir au bout de sa quête finale.

On peut dire que cette cavale infernale, au rythme d’enfer, m’aura donné un sacré plaisir de lecture. Un voyage australien sous haute tension, dans un décor à couper le souffle, avec un petit bonhomme forcément attendrissant.

Dépaysant, drôle, un brin vulgaire mais trop beau, dans une ambiance oppressante, tendue, cette cavale magnifiquement traduit par Jean Esch est à découvrir absolument.

Pour info :

Né en 1960 à Perth, Tim Winton est l’écrivain australien le plus célèbre de sa génération. Deux fois finaliste du Booker Prize, quatre fois lauréat du Miles Franklin Literary Award – l’équivalent du Goncourt – , auteur d’une dizaine de romans dont six traduit en français, de plusieurs albums pour la jeunesse et de recueils de nouvelles, il a été nommé « National Living Treasure » par le National Trust. C’est aussi un surfeur assidu, engagé dans de nombreuses associations pour la protection de l’environnement.

Il vit en Australie-Occidentale.

Je remercie les éditions Gallimard pour ce voyage brutalement splendide.

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