Milkman

Milkman dAnna Burns aux éditions Joëlle Losfeld

Traduit de l’anglais (Irlande) par Jakuta Alikavazovic

Si tout comme moi, vous ne vous attardez pas sur la quatrième de couverture, faisant entièrement confiance à la ligne éditoriale de Joëlle Losfeld, vous risquerez d’être un peu décontenancé au début de votre lecture, mais très vite vous ferez le lien avec la nationalité de l’auteure qui nous offre à sa manière un roman sur le conflit nord – irlandandais qui a sévit dans son pays dans les années 1970.

“ À cette époque, dans cet endroit, quand il était question des problèmes politiques, qui incluaient des bombes, des armes, des morts et des mutilations, les gens ordinaires disaient « c’est leur côté qui l’a fait », ou « c’est le nôtre », ou « c’est leur religion qui l’a fait » ou « c’est notre religion qui l’a fait », ou « c’est eux qui l’ont fait », ou « c’est nous», alors que ce qu’on voulait vraiment dire c’était « les défenseurs -de-l’État l’ont fait » ou « les renonçants l’ont fait » ou « l’État l’a fait ». ”

Avec ses mots et d’une manière tout à fait originale et surprenante, une jeune adolescente qui se présente par le qualificatif de « sœur du milieu » nous présente son histoire.

Tellement de noms sont interdits dans son pays qu’elle choisit de nommer à sa façon les protagonistes qui entrent en scène page après page.

“ Le couple en charge de la liste des noms interdits dans notre district ne les avait pas choisis, ces noms. C’était l’esprit de la communauté, remontant à des temps anciens, qui jugeait quels prénoms étaient autorisés, quels autres non. Les gardiens de la liste bannie étaient deux, un clerc et une clerc, qui cataloguaient , régulaient et la mettaient fréquemment à jour, se montrant efficaces dans leur clergie même si la communauté les jugeaient limite aberrants mentalement. ”

« Sœur du milieu » est une grande lectrice qui lit en marchant et de ce fait attise une certaine méfiance d’autant plus qu’elle est poursuivie par les assiduités d’un certain Milkman qui est lui-même sous haute surveillance.

“ « C’est louche, pervers, d’une détermination obstinée, a dit plus ancienne amie. Ce n’est pas comme si, amie , a-t-elle poursuivi, on était dans le cas de figure de quelqu’un qui jette un coup de d’œil au journal en marchant pour lire la manchette ou je ne sais quoi. C’est ta façon de le faire – de lire des livres, des livres entiers, en prenant des notes , en consultant les notes de bas de page, en soulignant des passages comme si tu étais à un bureau où je ne sais quoi […] C’est dérangeant. C’est déviant. ”

Dans un contexte où les commérages vont bon train, où les indiscrétions et les cancans pullulent les rues, il lui est bien difficile de garder secrète sa relation avec « peut-être petit ami», se retrouvant malgré elle au cœur d’une rumeur.

C’était nous l’ennemi, c’étaient nous les terroristes , des terroristes civils, des complices de terroristes ou simplement des individus soupçonnés d’en être mais pas encore démasqués comme tels. Tel étant le cas, et le cas entendu d’un côté comme de l’autre, les seules fois où on appelait les flics dans mon secteur, c’était pour leur tirer dessus, et naturellement ils le savaient bien et ne se déplaçaient pas. ”

Dans cette ambiance violente, en pleine guerre civile où il ne fait pas bon d’attirer les regards, « Sœur du milieu » harcelée, tente de sortir de ce piège et d’oublier cette rumeur qui hante sa vie à travers ses lectures et la course à pied.

Une lecture exigeante pour une écriture et un style extraordinaire qui vous fera forcément sortir des sentiers battus et vous demandera une attention particulière mais qui au final vous laissera perplexe.

Il faut être curieux, accepter d’être bousculé, pour découvrir à votre tour ce fabuleux roman, terriblement atypique qui a remporté en 2018 le Man Booker Prize, le Orwell Prize for fiction et le National Book Critics’ Circle Award en 2019.

Pour info :

Anna Burns, née en 1962 à Belfast, est une écrivaine nord-irlandaise. Elle s’installe d’abord à Londres en 1987, puis dans le Sussex de l’Est.

Anna Burns a grandi à Belfast, pendant la période des Troubles, un conflit qui va durer pendant trois décennies dans la province britannique. S’inspirant de son expérience, elle dédie plusieurs romans à cette thématique.

Son premier roman, No Bones, est le récit de la vie d’une jeune fille qui grandit à Belfast durant le conflit nord-irlandais.

En octobre 2018, l’écrivaine remporte le prestigieux prix Booker pour son roman Milkman, une fiction sur la guerre civile, en Irlande du Nord. Le livre relate la violence militaire mais aussi sociale au travers du regard d’une jeune fille de 18 ans, confrontée au harcèlement d’un homme beaucoup plus âgé qu’elle qui appartient à une milice paramilitaire catholique.

Elle devient la première romancière Nord-Irlandaise à remporter ce prix.

Je remercie les Éditions Joëlle Losfeld pour cet roman atypique extraordinaire.

7 réflexions sur “Milkman

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s