Friday Black

Friday Black de Nana Kwame Adjei-Brenyah aux Éditions Albin Michel

Collection Terres d’Amérique

Traduit de l’américain par Stéphane Roques

“ Trois vigiles suivirent Emmanuel à la trace dès l’instant où il entra. Chaque fois qu’il ralentissait ou s’arrêtait, les vigiles discutaient entre-eux ou faisaient semblant d’écouter une information importante dans leur talkie-walkie. Normalement quand Emmanuel venait ici, il portait un jean qui n’était ni trop ample ni trop moulant et une jolie chemise. Il arborait un grand sourire et marchait d’un pas très lent, n’observant les articles des magasins jamais plus d’une dizaine de secondes. Le degré de Noirceur d’Emmanuel dans un centre commercial était généralement un paisible 5. D’ordinaire, il n’était suivi que par un seul vigile. ”

Chaque jour aux État-Unis le racisme sévit, Emmanuel en est conscient et adapte en fonction des situations son “ degré de noirceur ” pour y faire face, et ce n’est pas l’acquittement de ce criminel qui avait décapité cinq enfants qui va le rassurer, bien au contraire, mais il a reçu une bonne éducation, alors il fait profil bas, jusqu’à aujourd’hui où il pensait faire ses débuts dans le monde du travail, mais voilà encore une porte qui se ferme. Trop c’est trop alors il rejoint un gang.

Dès la première nouvelle, le ton est donné et le degré de noirceur ne fera qu’augmenter

À travers ces nouvelles, l’auteur revisite à sa manière le quotidien des américains face à certains faits ou confrontés à certaines situations surtout lorsque la couleur de peau entre en jeu.

Pour un black vivre aux États-Unis peut s’apparenter à un véritable parcours du combattant, faisant une cible de premier choix et un coupable idéal.

Avec une bonne dose d’humour, pimentée de noirceur machiavélique Nana Kwame Adjei-Brenyah dénonce certains travers du peuple américain en particulier dans Black friday où l’on assiste à la frénésie des achats, à une surconsommation phénoménale où pour l’occasion on réserve un rayon spécial cadavre.

“ Environ quatre-vingts personnes franchissent la grille, au pas de charge et toutes griffes dehors. Poussant les portants et les corps. Avez-vous déjà vu des gens fuir un incendie ou une fusillade ? Cela ressemble à ça, la peur en moins et l’avidité en plus. Depuis ma cabane, je vois un enfant, une petite fille d’environ six ans, disparaître engloutie par la vague de consommateurs enfiévrés. […] Lance court vers le petit corps. Il tire le transpalette et tient dans l’autre main un énorme balai. Il pousse la brosse contre le flanc de la petite fille pour tenter de le faire glisser sur le transpalette, qu’il fera ensuite rouler jusqu’au rayon réservé aux cadavres. ”

Et lorsque vous découvrirez Zimmer Land, un parc d’attraction où l’on met en scène des tueries de masse, des meurtres, des attentas où le coupable blanc, évidemment s’en sort encore plus blanc que la neige, vous hallucinerez.

Tout comme lorsqu’il parle de l’avortement, c’est du jamais lu. Et c’est comme ça pour les douze nouvelles.

En lisant ce recueil, j’ai pensé aux nouvelles de Ray Bradbury réunis dans “ Le pays d’octobre ” toutes aussi pertinentes, machiavéliques, habillées de noirceur avec ce côté ironique qui adoucit la brutalité de certaines histoires.

Nana Kwame Adjei-Brenyah a l’imagination cruelle il nous offre un recueil de nouvelles surprenant, inventif, démoniaque, drôle, osé, une vraie bombe littéraire qui risque de bousculer plus d’un lecteur.

Une nouvelle plume américaine qui fait son entrée de manière remarquable, qui laisse parfois sans voix tellement ces nouvelles sont incroyables et tellement réalistes même lorsqu’il nous projette dans le futur.

De sa plume, il flingue l’Amérique avec style et j’espère que son encre noire à l’humour subversif donnera vie à un roman tout aussi puissant.

C’est vivement recommandé par Dealerdelignes toujours friande des belles plumes américaines qui ont de l’allure.

Pour info :

Nana Kwame Adjei-Brenyah est né en 1991 à New-York.

Il a été distingué en 2018 comme l’un des cinq meilleurs américains de moins de 35 ans par la National Book Foundation.

Son premier livre, le recueil de nouvelles Friday Black (2018), a été récompensé par le PEN / Jean Stein Book Award 2019.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ces nouvelles extraordinaires, absolument inoubliables.

3 réflexions sur “Friday Black

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