Les agents

Les agents de Grégoire Courtois aux Éditions Le Quartanier

L’ENDROIT où nous vivons est l’endroit où nous travaillons. Nous sommes des agents.

C’est notre statut, notre identité, notre fierté.

Nous exécutons un travail, devant des machines d’un autre siècle ronronnant comme des animaux domestiques, pendant que, derrière les vitres teintées de notre bureau, une épaisse couverture nuageuse rampe de l’est vers l’ouest. “

Pendant qu’à l’extérieur, le monde semble plongé dans le chaos, au prise de toute les terreurs, sous la coupe de ceux qu’on appelle les chats, les agents travaillent sans relâche dans leurs box blindés, dans les hautes tours de verres, indéfiniment bloqués à moins de plonger vers une mort inévitable.

” L’espoir, c’est ce qui nous fait tenir, les premiers jours, lorsque les parois du box nous paraissent si proches, notre espace si exigu. Et nous mettons quelque temps à abandonner cet espoir, prisonniers que nous sommes des instincts animaux qui nous susurrent à l’oreille que cette vie a un sens. “

Prostrés devant leurs écrans, les agents surveillent la bonne marche du monde qui tourne sans eux.

Ils vivent, si l’on peut appeler cela une vie, accompagnée d’une peur constante, victime de paranoïa, sous l’emprise des instructeurs-machines,

Au moindre écart, c’est la rue qui les attend, châtiment bien pire que la mort.

” Nous ne travaillons pas pour surveiller. Nous surveillons pour travailler.

Sans travail, nous serions laids et sauvages, inutiles et indignes.

C’est ce que nous raconte l’histoire première, et chaque jour nous confirme son exceptionnelle pertinence. “

Pour survivre, ils forment des guildes, qui toutes se livrent une guerre lente et insidieuse. Une guerre impitoyable se joue entre les guildes pour prendre le contrôle de l’étage.

Mais lorsque l’agent remplaçant l’agent suicidé apparaît, à l’allure vieillotte, ils réalisent que leur monde est un leurre, et que la fin est proche.

 » Pourquoi nous laisser imaginer que la vérité existe ? Pourquoi nous laisser avoir peur alors qu’il y a de toute évidence une explication ? Et pourquoi laisser ces gens, là, en bas, s’il y en a ? Ceux qui ont été jetés à la rue, nous pouvons le comprendre, mais les autres ? Ceux qui sont tombés ? Ou ceux qui sont nés sur le sol ? Pourquoi les laisser s’enfoncer dans l’horreur et la honte de n’être rien de plus qu’un chat ?

Et surtout, qu’est-ce qu’un chat, au juste ? . “

Ce que j’en dis :

Il faut parfois laisser mijoter un peu ses pensées pour parvenir à parler d’un roman, pas toujours facile de le décrypter surtout lorsqu’il cache une flopée de messages et entraîne le lecteur vers de nombreuses interrogations.

À mon sens, derrière cette dystopie qui nous invite à découvrir le futur peu reluisant, on se rends compte qu’à force d’avoir remplacé l’homme par des machines, le monde est tombé sous leurs emprises et ne laissent plus de place à la vie, telle qu’on la connaît.

Car en fait, les agents, ne seraient-ils pas ceux qui restent et officient derrière les machines, pour continuer à engranger de l’argent pour les maîtres du monde tout en surveillant ceux qui restent, en protégeant coûte que coûte leurs places pour ne pas finir à la rue, rejoindre les chats, ces SDF, ayant tout perdus, condamnés à errer et à détruire leurs semblables pour survivre.

Un futur qui fait peur, mais qui hélas semble déjà bien en prendre le chemin. Il n’y a qu’à regarder autour de soi.

Un récit surprenant, même si certaines informations restent floues, et m’aurait davantage conquise avec plus de précision sur ce monde extérieur plongé dans le chaos.

Je finirai mon humble avis, par ce dernier extrait :

” Ces visions successives de plus d’une trentaine d’étages, tous identiques, équipés des mêmes box, peuples des mêmes agents, s’activant en temps normal sur les mêmes écrans, illuminés par les mêmes machines, confortent Solveig dans sa résolution de quitter au plus vite cet univers cauchemardesque, sans vie ni beauté, un monde voué au travail et à l’oubli de qui nous sommes et, plus que tout, de qui nous pourrions être.  »

Et par cette remarque que j’avais faite à une réunion de travail, qui m’a valu un avertissement :

« Je ne vis pas pour travailler, je travaille pour vivre. »

Pensez y…

Pour info :

Né en 1978 Grégoire Courtois a publié au Quartanier, Révolution. Suréquipée et Les lois du ciel. Ces deux derniers titres ont été repris en poche par Folio. Les lois du ciel a été remarqué par le New York Times et l’écrivain Brian Evenson l’a inclus dans sa liste des romans d’horreur les plus terrifiants.

Grégoire Courtois vit à Auxerre, où il tient la librairie indépendante Obliques.

Je remercie les Éditions le Quartanier et Camille de l’agence Trames pour cette dystopie surprenante.

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