Le second disciple

Le second disciple de Kenan Görgün aux Éditions Les Arènes

” Sous la surface policée du monde s’agitent des bêtes d’une autre engeance. “

En prison on purge sa peine plus ou moins longue et c’est l’occasion de faire d’autres mauvaises rencontres, comme cet ancien militaire belge, Xavier Brulein, qui va tomber sous la coupe d’Abu Brahim, un prédicateur islamiste. Abu Brahim est le seul de son réseau à avoir été capturé, le seul membre derrière les barreaux. Il est convaincu d’avoir été sacrifié.

 » Abu Brahim n’a jamais eu la prétention de lui apprendre quoi que ce soit. Il lui a juste parlé de ce qu’il savait, il ne l’a jamais pris de haut. Ils se sont assis par terre, les yeux dans les yeux, et ils ont voulu faire le ménage dans le désordre du monde. Abu Brahim n’a pas discuté ses idées quand elles différaient des siennes, il s’est tu pour respecter sa parole. Assis par terre pour faire le ménage du monde, Abu Brahim lui a dit un jour: « Toi, ton cerveau est bizarre. Mais j’aime ça. Il faut être fait différemment pour faire la différence. »

À sa sortie de prison, il est converti, Xavier est devenu Abu Kassem. Il ne lui reste plus qu’à infiltrer la cellule terroriste qui semble avoir trahi Brahim, et mener à bien sa mission. En comparaison le 11-septembre sera l’enfance de l’art.

” – Personne ne sortira de là vivant. “

” Un acte foudroyant qui ramènera l’Histoire à zéro. “

Ce que j’en dis :

Vu la thématique de ce récit, j’étais loin d’être emballée au départ, mais comme il fait partie de la team des arènes, qui m’a déjà agréablement surprise plus d’une fois, je n’ai pas hésité plus longtemps.

On peut dire que ce roman est absolument hors norme, écrit par un Belge d’origine turque, à travers une construction très particulière et plutôt percutante, il nous entraîne au cœur du terrorisme , mettant en scène un terroriste qui purge sa peine derrière les barreaux et son jeune poulain, un codétenu qu’il a radicalisé avant qu’il ne soit libéré de prison.

L’auteur instaure une tension permanente, et nous offre un scénario on ne peut plus réaliste qui n’est pas s’en rappeler de cruels et meurtriers attentats perpétrés à travers le monde.

Inquiétant, dérangeant ce thriller risque d’en surprendre plus d’un, mais il faut bien avouer qu’il est plutôt surprenant et d’une écriture remarquable même s’il a réveillé en moi certaines peurs inévitables.

Une suite est prévue, vous voilà prévenus, en attendant restez vigilants.

Pour info :

Kenan Görgün est un écrivain belge d’origine turque.

Il fait ses études à Bruxelles dans une école francophone. À quinze ans n’ayant jamais lu, il commence à écrire. Un an plus tard, il découvre Stephen King puis Paul Auster.

Il suit les cours d’écriture du professeur écrivain Gustave Rongy. Il contribue d’abord à la revue « Marginales » avant de publier ses premiers poèmes et nouvelles.

Il est aussi un scénariste primé, membre de l’Association des Scénaristes de l’Audiovisuel.

Il a écrit des chansons pour le groupe de rock O.I.L. .

Je remercie les Éditions les arènes pour cette lecture cruellement inquiétante.

Maître des eaux

Maître des eaux de Patrick Coudreau aux Éditions de La manufacture de livres

Ce qu’ils avaient fait, c’était pas pardonnable, c’était même pas possible de l’envisager une seconde, fallait vraiment être un Grewicz pour ça. Une sale race, une engeance maudite, ni plus ni moins. Il y avait combien de temps de ça, au juste? Quinze ans, peut-être plus, vingt. Oui, c’est ça, les mémoires se sont remises en marche, vingt ans et une poignée de mois ; on est en avril, le mois idéal pour reprendre les choses en mains, sceller les sorts. “

Mathias Grewicz est de retour au village où il a perdu tous les siens dans un incendie criminelle. Il avait onze ans à l’époque et n’a rien pu faire, mais aujourd’hui il est bien décidé à régler ses comptes avec les assassins de sa famille.

Ses parents possédaient un don particulier ce qui ne plaisait guère aux villageois qui les accusaient d’être responsable de la moindre catastrophe. Ils devenaient gênant et leur réussite dans le domaine de l’élevage commençait sérieusement à déranger les autres éleveurs.

Ce don, il le possède aussi, et il n’hésitera pas à s’en servir. La traque à commencé, mais Matthias peut compter sur mère nature pour le protéger et puis il y a aussi cette gamine dont il a fait connaissance et qui est plutôt encline à l’aider.

” C’est une crevasse qui a la forme de la cicatrice de Mathias, dans le flanc de la falaise qui domine et boucle le paysage, et d’où l’on a vue sur Lalonde, son clocher doté de campanile couvert de pigeons et de faucons crécerelles. (…) La lumière y prend ses aises dès tôt le matin et jusqu’à cinq, six heures l’après-midi. Ensuite, elle décroît peu à peu, dessinant des reflets bleutés puis violets sur la pierre aux arêtes vives, encombrées de végétation, moussue par endroit. C’est dans cette caverne que Mathias a décidé de s’établir, à deux mètres du sol pierreux ; “

Il est grand temps d’en finir…

Ce que j’en dis :

Cette rentrée littéraire 2020 nous offre de belle découverte, et pour un premier roman celui-ci est vraiment réussi.

Dès le début de ma lecture, je me suis retrouvée dans une ambiance qui m’a fait penser à  » La maison assassinée  » le film adapté du magnifique roman de Pierre Magnan.

Le monde rural, le retour d’un exilé, les habitants contrariés qui apparemment cachent de lourds secrets, et une bonne âme disposée à prêter main-forte dans une atmosphère sombre et inquiétante.

Mais la comparaison s’arrête là, laissons à César ce qui est à César.

Même si la plume de Patrick Coudreau est dans la lignée d’autres auteurs de cette maison d’éditions, l’auteur fait son entrée avec panache en nous offrant un roman noir surprenant, captivant, et magnifiquement écrit. Un déluge de bons mots et des passages de toutes beautés donnent à l’histoire une allure poétique comme seule la nature et certaine plume peuvent nous offrir.

La nature est depuis longtemps mise en péril par les mains de l’homme, mais il y a d’irréductibles protecteurs qui grâce à leur écriture aussi belle qu’un coucher de soleil l’ immortalise comme à travers ce récit.

Ici, il est question de vengeance suite au destin tragique d’une famille d’immigrés, installée dans cette campagne, qui souhaitaient juste vivre en paix, mais qui a subi la jalousie et son pouvoir destructeur. Une famille qui avait un don qui aurait pu tout détruire sur son passage mais qui savait s’en servir à bon escient. Mais hélas tous ne l’entendaient pas de cette oreille…

Même si j’aurais préféré au final sentir une odeur de pluie plutôt qu’une odeur de poudre (impossible d’être plus explicite…) cette lecture pleine de suspense, de poésie et de magie a été un pur ravissement.

J’attends le prochain avec impatience.

Pour info :

Né à Bourges, Patrick Coudreau devient journaliste, se spécialisant dans les questions d’écologie et de société, travaillant d’abord pour la presse écrite puis pour diverses institutions.

Il commence à écrire quand il a 14 ans et publie trois recueils de poésie qui lui vaudront de recevoir deux prix littéraires. Il s’intéresse par la suite à la prose, ne cessant jamais de travailler et d’aller d’un projet à l’autre. Au total, près de vingt-cinq manuscrits s’accumuleront dans les tiroirs de son bureau sans être publiés.

C’est en 2017 qu’il achève le projet de Maître des eaux et décide de l’envoyer à trois éditeurs.

Passionné d’ornithologie, Patrick Coudreau vit aujourd’hui dans les Yvelines.

Je remercie l’équipe Trames et les Éditions de la manufacture de livres pour cette lecture qui a eut le don de m’envoûter.

Le sourire du scorpion

Le sourire du scorpion de Patrice Gain aux Éditions Le mot et le reste

” La rivière qui coulait entre les parois vertigineuses du canyon étincelait d’une myriade d’éclats qui venait se ficher droit dans la rétine. Des parois d’une centaine de mètres, peut-être bien le double. Quelques pins audacieux jouaient les funambules sur le fil des crêtes. D’autres, plus intrépides encore, tentaient l’aventure d’une vie suspendue dans le vide, agrippés par une racine chevillée dans une fissure ou une encoignure propice. Les rives étaient recouvertes d’une abondante végétation et de bois mort. “

C’est aux abords du canyon de la Tara au Monténégro que s’est installée pour un temps la famille de Tom et Luna, sa jumelle. Ils vivent en véritable nomade, libres de toute attache.

Goran, un serbe qui leur sert de guide leur propose une descente de la Tara en raft. Malgré quelques réticences de la part de sa mère, la descente est programmée.

Accompagné de Goran, ils se lancent dans l’aventure mais très vite une tension palpable s’installe et un drame se produit…

” Les flots démontés ont ensuite frappé le pied de la falaise en faisant un bruit de tremblement de terre. Un séisme qui nous dévastait déjà. Il y avait la nuit et le tumulte de la rivière. La lune aussi. Une lune blanche qui montrait ses rondeurs dans les échancrures d’un ciel en rémission. Il éclairait alors les gorges d’une sinistre lumière falote. “

Jour après jour, ils vont devoir apprendre à gérer leur deuil, et tenter d’empêcher l’explosion du reste de la famille.

” Août tirait à sa fin et je me demandais comment on était arrivés là et ce qu’il fallait attendre des jours à venir. “

Tom, ne se résout pas à croire à un accident. Du haut de ses quinze ans, malgré la grande solitude qui l’accompagne il mène son enquête en étant loin d’imaginer le fin mot de l’Histoire.

Ce que j’en dis :

Tombée amoureuse d’une plume, la suivre, roman après roman et s’émerveiller à chaque fois, c’est un pur bonheur.

Patrice Gain fait partie de ces auteurs incontournables pour l’amoureuse de roman noir que je suis. Une fois de plus il nous offre un récit où ses personnages malmenés par leur destin s’acharnent malgré tout à s’en sortir quoi qu’il leur en coûte.

À travers cette histoire il explore la solitude d’un adolescent liée à la violence du deuil, au cœur d’une nature sauvage, si belle, confronté de plein fouet à la brutalité du monde adulte.

Aussi sombre soit elle, cette histoire s’illumine d’une plume singulière, où la nature est mise en valeur et honorée dans l’éclat sublime de certains passages.

On relit avec plaisir cette écriture poétique sans jamais se lasser bien au contraire.

Alors que vous soyez déjà des lecteurs fidèles de Franck Bouysse ou de Ron Rash, il ne tient qu’à vous de succomber à votre tour au dernier roman de Patrice Gain qui conjugue lui aussi de manière brillante le roman noir nature writing et la poésie.

Pour ma part, il m’a donné une folle envie de me plonger dans Délivrance de James Dickey, à dépoussiérer d’urgence.

Que l’on soit auteur ou lecteur, nous sommes tous des passeurs de livres.

Le sourire du scorpion est juste magnifique et c’est à découvrir absolument.

Mon premier coup de cœur de l’année 2020.

Pour info :

Patrice Gain est né à Nantes en 1961 et habite un chalet dans la vallée du Giffre, en Haute-Savoie.

Professionnel de la montagne, ingénieur en environnement, les territoires d’altitudes et les grands espaces l’attirent depuis toujours.

Le sourire du scorpion est quatrième roman.

Je remercie les Éditions Le mot et le reste et Aurélie de l’agence Un livre à soi, pour ce menu livresque d’exception

Retrouvez mes chroniques de ces deux précédents romans ci-dessous :

https://dealerdeligne.wordpress.com/2017/06/26/denali/

https://dealerdeligne.wordpress.com/2018/08/24/terres-fauves/