“ L’homme sans ombre ”

L’homme sans ombre de Joyce Carol Oates aux Éditions Philippe Rey

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Seban

Il est 9 h 07, le 17 octobre 1965. Le moment déterminant de la vie de Margot Sharpe, qui sera aussi le moment déterminant de sa carrière. “

En 1965 à Philadelphie, à l’institut de neurologie de Darven Park, une jeune chercheuse, Margot Sharpe, rencontre Elihu Hoopes, un nouveau patient atteint d’amnésie. À l’âge de trente-sept ans, il a été victime d’une grave infection qui a détruit une partie de son cerveau et ne lui a laissée qu’une mémoire immédiate de soixante-dix secondes.

” Quand il se croit seul, sans personne pour l’observer, E.H. cesse de sourire. Sombre, le visage plissé, il semble absorbé dans l’effort douloureux de comprendre. “

Margot Sharpe, professeur – neuropsychologue chercheur à l’université – est attachée à l’Institut universitaire, va entamer avec le Dr Ferris un long travail d’étude appelé « projet mémoire  » sur le sujet « E.H. » qui deviendra peut-être l’un des amnésiques les plus célèbres de l’histoire des neurosciences.

” Elihu Hoopes est prisonnier d’un présent perpétuel, se dit Margot. Comme un homme tournant en rond dans les bois crépusculaires : un homme sans ombre. “

Au cours des années, Margot est séduite, s’attendrit et s’attache à son patient. Elle tente de comprendre et de débloquer les souvenirs figés de E.H., et de déchiffrer ce qui semble obséder cet homme sans mémoire, qui s’entête à dessiner la même scène : une fille morte flottant dans l’eau.

” Margot comprend le malaise de ce pauvre homme, qui se rend compte que sa connaissance de lui-même ne peut lui venir que des autres, de parfaits inconnus. “

Tiraillée entre ses ambitions professionnelles, son amour obsessionnel pour cet homme et son éthique médicale, elle fouille dans le passé de E.H. et devra faire en sorte de ne surtout pas se perdre elle-même en cours de route.

” Personne d’autre dans sa vie ne compte autant pour elle. “

Ce que j’en dis :

Joyce Carol Oates nous offre comme toujours un roman très ambitieux.

Sous couvert d’une étonnante histoire d’amour, on découvre le laborieux travail des neuropsychologues, qui mettent tout en œuvre pour faire avancer la science.

Des études qui peuvent parfois semblées brutales tant l’acharnement manque parfois d’humanité malgré la déontologie qu’elles sont sensée avoir.

Une histoire édifiante qui soulève le douloureux handicap de la perte de mémoire dorénavant reconnue comme la maladie d’Alzheimer.

” Comment savons- nous qui nous étions si nous ne savons pas qui nous sommes ?

Comment savons-nous qui nous sommes, si nous ne savons pas qui nous étions ? “

Fascinée par les neurosciences, l’auteur nous éclaire et nous plonge au cœur de cette histoire édifiante, dans l’intimité de cette femme et de cet homme si proches et pourtant si éloignés l’un de l’autre.

Un roman aussi fascinant qu’enrichissant qui nous emporte dans les profondeurs de l’âme humaine portée par une plume maîtrisée à la perfection. Un récit qui captive le lecteur et l’invite à réfléchir sur ce que peut être l’identité d’un être sans sa mémoire.

La grande dame de la littérature américaine n’a pas fini de nous surprendre, et laisse dans le sillage de notre mémoire un nouveau roman étrange et poignant qu’il serait dommage de ne pas découvrir.

Pour info :

Membre de l’Académie américaine des arts et des lettres, titulaire de multiples et prestigieuses récompenses littéraires, parmi lesquelles le National Book Award, Joyce Carol Oates occupe depuis longtemps une place au tout premier rang des écrivains contemporains.

Elle est l’auteure de recueils de nouvelles et de nombreux romans dont Les Chutes (prix Femina étranger en 2005), Mudwoman (meilleur livre étranger en 2013 pour le magazine Lire) et Sacrifice.

Je remercie les éditions Philippe Rey pour ce roman profond et bouleversant.

“ De la nature des interactions amoureuses ”

De la nature des interactions amoureuses de Karl Iagnemmma aux Éditions Albin Michel

Traduit de l’américain par Marina Boraso

Voici un fait indiscutable : par ici, les gens sont très, très nombreux à aimer quelque chose qui ne leur rendra jamais leur amour. “

Histoires d’amour, histoires d’aimer, un peu, beaucoup, à la folie, l’éternel problème de tout à chacun lorsqu’il rencontre l’homme ou la femme de sa vie.

Et lorsqu’un scientifique se penche sur la question, cela donne un recueil de nouvelles assez étonnantes.

Par ici on n’effeuille pas des marguerites en cherchant à effacer un affreux doute, non ici on pose de équations pour tenter de résoudre le problème.

” Il lui présenterait son problème, comme un débauché pourrait présenter sa maîtresse à sa femme. “

Tout le monde sait que X + Y = Amour éternel pour toujours

Un équation vieille comme le monde.

Alors, aussi insolite que cela puisse être, Karl Iagnemma réussit en huit nouvelles originales à aborder un thème aussi complexe que le théorème de pythagore, mais de manière bien plus sympathique et parfois même assez drôle.

Que ce soit dans le passé ou dans le présent, ces nouvelles véhiculent une dose d’amour agrémentée d’une dose d’humour et ne manquent pas d’originalité.

Certaines peuvent paraître déroutantes, et laisser incrédules, mais l’écriture pleine de sensibilité l’emporte et invite à poursuivre.

Si mon cœur bat davantage pour certaines d’entre elles, une chose est sûre, j’ai maintenant très envie de découvrir son roman ” Les expéditions “.

Pour info :

Né en 1972 et originaire du Michigan, Karl Iagnemma est un scientifique de haut niveau, chercheur au MIT de Boston. Son premier roman, Les Expéditions (Albin Michel, 2009), racontait les quêtes parallèles d’un père et de son fils au cœur de l’Amérique sauvage du XIXe siècle. Mais c’est ce tout premier livre, De la nature des interactions amoureuses, qui l’a révélé aux États-Unis. Les droits cinématographiques de la nouvelle-titre ont depuis été cédés à Warner Brothers, avec Brad Pitt pour producteur et acteur.

Je remercie les Éditions Albin Michel pour ces nouvelles pleine d’amour.